‹ Œuvres choisies de Marsollier. Précédées d'une notice sur sa vie et ses écrits par la Csse d'Hautpoul, sa nièceChapitre 77 sur 184 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

SOLANGE, CEPHISE, assise près le bureau, feignant de

lire.

SOLANGE , à part.

Essayons s'il me reste quelque pouvoir sur son esprit, et montrons -lui que je sais m'apercevoir de sa légèreté.

CÉPHISE , à part.

Oh! je ne céderai pas, je le promets.

SOLANGE, à part.

Oh ! je résisterai à ma sensibilité , je le jure. (Il s'approche : haut.) Madame est seule?

CÉPHISE , laissant son livre.

Monsieur le voit.

SOLANGE

Le Chevalier est enfin parti?

COMEDIE. i7$

CEPHISE.

Oh! il reviendra.

SOLANGE

Je m'en doute.

CÉPHISE

Vous devinez tout.

SOLANGE

Et vous , vous ne dissimulez rien,

CÉPHISE

Preuve de franchise.

Ou d'indifférence.

CÉPHISE , se levant.

N'avons -nous pas quelqu'autre chose à nous dire?

SOLANGE

Oui , si vous daignez accorder à l'amitié un moment qu'elle croit pouvoir obtenir.

CÉPHISE

Oh! deux plutôi... à charge de revanche, et je commence : Peut-on savoir de Monsieur ce qui le rendait'tout à l'heure si pensif, pour ne pas dire si boudeur ?

SOLANGE

Boudeur est rigoureux... Peut-être je réfléchissais , c'est assez mon habitude.

CÉPHISE

Eh bien ! voilà une habitude dont il faudra vous défaire ; elle ne vous sied pas du tout.

SOLANGE

Je ne crois pas pourtant que je m'en corrige.

i76 CEPHISE,

CÉPHISE

Oh! on sait bien que vous êtes entête. Et nous direz-vous le grave, le sérieux, 1 intéressant sujet qui vous occupait si fort?

Mais, si vous l'exigez absolument...

CÉPHISE

Je l'exige.

SOLANGE

J'obéis... D'abord, je rêvais aux qualités, aux agrémens qui distinguent votre sexe ; car vous sentez bien que je ne cherche pas à lui trouver des torts...

CÉPHISE

Cela est prudent, car il pourrait fort bien vous le rendre. Continuez.

SOLANGE

Ensuite... Je rêvais encore ( vous me l'avez ordonné), je rêvais au peu de solidité qu'on pourrait quelquefois se permettre de lui reprocher. céphisi:. ,

Et qu'on lui reproche... Ah! vous avez choisi là une belle matière , et qui ne tarira de long-temps.

SOLANGE

Je le crois. Je me disais ' c'est toujours la suite de mes réflexions) , je me disais, n'est-ce pas une chose bien singulière , que Céphise, cette femme charmante, dont on citait la raison encore plusque les attraits, cette amie tendre et délicate qui m a répété mille fois qu'elle n'aimait pas un f»*»"**:»

COMEDIE. ry7

bruyant , ait change tout à coup de façon de penser, de conduite, de caractère, au point que je la presserais de fixer Je jour heureux qui doit m'unir à elle. . .

CEPHISE.

Ecoutez donc, Solange, vous ne faites guère ce qu'il faut pour me décider ; vous voulez obtenir ma main... mais à quelles conditions?... Car vous en faites , et il s'agit de savoir si je veux les accepter. Premièrement , ma façon de vivre ne vous convient pas , vous le dites très clairement, et là-dessus je prévois que j'aurais beaucoup de contradictions à essuyer.

SOLANGE

Nous prendrions un arrangement.

CÉPHISE

Oui , d'abord vous céderiez... et puis après il faudrait que je cédasse. Voilà à peu près l'arrangement qu'une femme fait toujours avec son mari ; soyez franc. .Vous exclurez une partie de mes amis ? slange.

Jamais ceux qui seront estimables.

CÉPHISE

C/est-à-dire , ceux qui vous paraîtront tels... Ensuite l'emoloi de mon temps?...

SOLANGE

S'il est consacré à des amusemens que je puisse partager, à une bonne action que j'aurais voulu faire , pourrais-je ne pas l'approuver?

CÉPHISE

Mon goût pour la poésie ?

i78 CÉPHISE,

Vous le satisferez... Vous ferez des vers... Vous ne les lirez qu'à moi ; c'est le moyen de n'être jamais critiquée... que par l'amitié.

CEPHISE.

Le comte de Bursc , le chevalier de Piosemont?

SOLANGE

Oh! pour ce dernier, vous sentez bien. . .

CÉPHISE

Qu'il est fait pour être reçu chez moi.

SOLANGE

Soit... mais qu'il ne le sera plus.

CÉPHISE

Pourquoi, s'il vous plaît?

SOLANGE , embarrasse , et tendrement.

Parce que je vous en prierai... et que vous ne me refuserez pas.

CÉPHISE

Voilà ce qui vous trompe , vous serez refusé.

SOLANGE , pique.

Cela est obligeant.

CÉPHISE

Il est trop dangereux d'accorder une demande lorsqu'elle est injuste :1a jalousie ne connaît point de bornes, et ce n'est qu'en résistant à ses premières visions. . .

En vérité , Madame , voilà des expressions dont vous me permettrez d'être étonné.

CÉPHISE

Etonnez-vous , Monsieur.

SOLANGE

Tous les gens sensc's qui vous connaissent. . .

CÉPHISE

Et je n'en connais pas, selon vous.

SOLANGE, continuant.

Ne verront pas sans peine qu'une femme qui a de la raison, des principes, ait ainsi rompu un mariage...

CÉPHISE , éclatant de rire.

En effet , c'est un événement.

SOLANGE

Vous en riez!... À merveille ! vous en riez ! Ah! je n'ai pas le bonheur d'être d'un aussi grand sang-froid. Oui, Madame, j'avoue qu'il me sera difficile de rire quand on vous accusera d'inconséquence, quand on vous prêtera des ridicules...

CÉPHISE

Des ridicules, Monsieur! Comment! des leçons, des reproches, des insultes! et de quel droit?... Mais je vous admire. . Je veux bien qu il soit permis d'aimer les gens, de les reprendre , de les ennuyer même , mais il ne l'est jamais de leur manquer d'égards.

SOLANGE

Moi! j'aurais manque' d'égards!... Le respect...

CÉPHISE

Le respect à tort!... Voyez un peu, Monsieur me soupçonne , m'outrage... et il me respecte !

SOLANGE

Tout ce que je dis est mal reçu, mal interprété... Je me tais.

180 CEPHISE,

CÉPHISE

Vous auriez dû prendre ce parti plus tôt.

SOLANGE

La réponse est dure.

CÉPHISE

Je la referais encore.

SOLVNGE.

Oui? eh bien! soit... ne disons rien.

CÉPHISE

Et pensons beaucoup.

SOLANGE

Ou ne pensons pas, de peur de penser mal des gens qui nous intéressent.

Pu-flexion d'humeur!

SOLANGE

D'humeur! appeler ainsi le langage de l'amitié tendre et blessée ; déchirer un cœur sensible , et ne pas lui permettre de se plaindre... Je suis le plus malheureux!...

CÉPHISE

Malheureux! Eh! de quoi donc , malheureux?... Tl est insupportable cet homme... on ne sait ce qu'il veut... Eh bien ! oui, malheureux; soyez-le, et par votre faute... mais vous le serez seul, au moins... mon parti est pris. A compter de ce jour, de ce moment, je relire ma parole, et je vous rends la vôtre; nous voilà libres de suivre nos goûts, de choisir nos sociétés. Le ton de ma maison vous déplaît , vous n'y viendrez que lorsque

vous croirez vous y amuser... Je verrai votre éloignement sans m'en plaindre... Je le crois, du moins... Je sens même... oui , je sens que je puis dès-à-présent vous jurer une indifférence éternelle.

SOLANGE, prenant la main de Ce'phise.

Et moi, je jure aussi... Mais, votre main tremble.

CÉPHISE

Non , c est la vôtre , je vous assure.

SOIAîsGE.

Nous ne nous reverrons donc que dans un mois?

CEPHISE , troublée , quittant la main de Solange

Ou dans un an.

SOLANGE , piqué.

Ou point du tout.

CÉPHISE

Encore !

SOLANGE

A moins que vous n'ayez besoin de mes services, de mes conseils; car alors il n'y aurait ni raisons , ni affaires qui pussent m'arrêter un instant... je serai toujours à vous... Oui, toujours... sans tirer à conséquence.

CÉPHISE

Sans doute... l'amitié suffit... C'est tout comme moi; tenez, s'il vous arrivait quelque malheur, parlez, écrivez, dites un mot, et je vole auprès de vous. ( A part.) Mais , je crois que je m'attendris!

ROSINE , en entrant.

Madame , ce sont des visites.

CÉPHISE

Je vais les recevoir. (A part.) J'en suis ravie,

i82 CEPHISE,

j'allais peut-être céder... (A Solange.) Adieu, Monsieur, je n'ai plus rien à ajouier : vous connaissez ma façon de penser, elle ne changera point, et soyez sur que je sens plus que jamais tous les avantages de ma liberté.

(Elle sorl )

Page 1