ROSINE, CÉPHISE
cÉpniSE.
Rosine , vous savez que j'ai des peines, et vous me laissez seule ?
ROSINE
Vous m'aviez dit que vous vouliez...
CÉPHISE
Eh ! sais-je ce que je veux ? Mon âme est affectée... et c est dans de pareils momens qu'on aime à trouver ceux qui méritent notre confiance.
Puis-je me flatter ?...
CÉPHISE
Plus que jamais , Rosine. Vous avez souvent voulu me donner des conseils... je les ai repoussés... Aujourd'hui je les sollicite , et il ne tient qu'à vous , dans ce moment même , de justifier l'estimé (jue j'ai toujours eue pour vous.
ROSINE
En quoi puis-je ?...
CÉPHISE
J'exige que vous me parliez vrai.
ROSINE
Madame...
CÉPHISE
Je L'exige; et, quelles que soient vos réponses, je ne m'en fâcherai pas.
COMEDIE. 2o5
ROSINE
Je suis faite pour vous obéir.
CEPIIISE.
Oubliez que je suis votre maîtresse, et regardez-moi comme votre égale.
ROSINE
Je n'oserai jamais.
CÉPIIISE.
Osez, Rosine, osez être sincère... Solange me blâme... il prétend n'être pas le seul... je le crains, et je ne puis le croire... A qui m'adresser? Mon sexe ne trouve que des flatteurs... On me trompe peut-être... par pitié , soyez vraie... Vous avez de l'esprit; votre éducation a été soignée... Vous entendez tout ; répétez-moi ce qu'on dit sur mon compte.
ROSINE
Mais, Madame, il est tant de médians...
CÉPIIISE.
Ce sont ceux-là qui nous éclairent ; ils ne nous passent rien.
ROSINE
Ils exagèrent les torts.
CÉPHISE
Et notre amour -propre les diminue toujours assez.
ROSINE
Questionnez donc , Madame , je répondrai.
CEPHISE , lui tendant la main.
Votre parole d'être franche ?
*o6 CEPHISE,
R0STNE , la prenant et s'înclinant.
Je vous la donne.
CEPHISE.
Pour l'esprit... je crois inutile...
C'est par où nous commencerons 9 s'il vous plaît...
CÉPHISE
Dirait-on que je n'en ai pas ?
ROSINE-
Madame...
CÉPHISE
Je t'entends : excuse cette vivacité ; c'est on mouvement d'amour- propre bien conditionné.. et quand nous serons sur ce chapitre. . . L'esprit donc ?
ROSINE
Vous en avez ; mais on dit que vous courez risque de le gâter; que l'envie d'être femme bel esprit est quelquefois dangereuse j et toujours critiquée ; que l'esprit qui amuse vaut mieux que celui qui étonne; que si les hommes sont vains, les femmes sont jalouses , et que , d'après cela , la supériorité est un tort qu'aucun des deux sexes ne saurait pardonner.
CÉPHISE
Comment, il faut qu'une femme renonce?...
ROSINE
C'est peut-être une nécessité; mais après tout, Madame , croyez-vous que nous y perdrions beau-
COMÉD1 Ê. 207
coup, si, certaines de séduite par nos vertus et par nos attraits, nous permettions à ces hommes d'étonner quelquefois par leur science et par leur génie ?
CÉPHISE
Allons , admirons-les donc ; mais qu'ils nous adorent... Mon cœur ?
ROSINE
Qu'il est généreux... délicat...
CÉPHISE
Voilà des complimens...
ROSINE
Non , c'est l'exacte vérité , et je l'atteste d'après tous ceux qui vous connaissent.
CÉPHISE
Me voilà déjà consolée de tout ce que tu me diras de mortifiant... J'avoue que je tenais à mon cœur... Mon amour-propre?
ROSINE , souriant.
Ah ! vous en avez bien un peu.
CEPHISE , souriant aussi.
Beaucoup 5 cet article n'a pas besoin de preuve, je m'en souviens ; j'ai eu soin de prendre l'avance... Ma conduite?
ROSINE
Irréprochable : cependant on ne vous trouve pas assez sensible ; on vous reproche quelquefois de paraître légère . inconsidérée...
CÉPHiSF.
2o8 CÉPHISE,
ROSINE, s'evcusaiit.
Madame , c'est vous...
CÉPHISE
Je le sais, continuez donc... je ne vous interromprai plus.
ROSINK.
On s'étonne des originaux de toute espèce dont vous vous êtes entourée. On voit avec peine que vous les préférez à ceux qui méritent si bien vos égards et votre amitié... On ose ajouter que Solange... que... votre père... sont bien à plaindre... que vousmême un jour... mais, les larmes coulent de vos yeux... je suis la plus indiscrète... Ah! ma maîtresse , pardonnez.
CÉPHISE
Rosine, vous n'êtes plus ma femme de chambre.
ROSINE
Ciel!
CÉPHISE
Non, Rosine, votre zèle mérite un titre plus distingué, devenez ma compagne... ma sœur ; mais aux mêmes conditions... J'avais besoin d'une leçon, vous me l'avez donnée... je ne puis trop la payer.
( Elle l'embrasse plusieurs fois. )
ROSINE , respectueusement.
Vous serez toujours...
CÉPHISE
Ton amie !... Viens jouir de ton ouvrage; allons aux pieds du Baron.