ACTE III, SCÈNE IV
DOMIiriQUË PÈRE.
Oui, je ris... Dix mille écus.... achevez.
M. DELOMER.
Je le préférerais au plus riche négociant de Paris... C'est à vous de faire entendre raison à votre fils. Il a Tesprit juste; il sentira lui-même combien le sort est contraire à ses vœux.
DOMINIQUE PÈRE
Me donnez -vous votre parole que s'il n'y avait point d'autres obstacles, votre fille serait à lui?...
M. DELOMER.
Oh! de bon cœur... puisse-t-il acquérir le bien que je lui souhaite!... Mais, s'il faut vous le dire, pour un homme de probité, cela devient plus difficile que jamais...
DOMINIQUE PÈRE
Allons, mon baril, allons, parle pour moi... Vil argent! c'est donc à toi , et non au mérite personnel, qu'il faut devoir le bonheur de mon fils... J'ai bien
fait d'y penser... (Prenant U main de M. Delomer.) ToUcllCZ là,
c'est une affaire faite.
M. DELOMER.
Vous perdez l'esprit...
DOMINIQUE PÈRE
Voyez seulement ce qui est là, dessus ma brouette.
Eh bien , quelle folie !...
DOMINIQUE PÈRE le prend par la main et le conduit au baril.
Écoutez-bien : là dedans sont trois mille sept cent
i88 LA BROUETTE DU VINAIGRIER.
soixante et dix louis d'or, en rouleaux, bien comptes , et six sacs de douze cents livres : il n'y a rien de plus ni de moins... Voulez-vous voir? j'en suis le maître....
M. DELOMER.
Que dites- vous là... vous m'étourdissez.
DOMINIQUE PÈBE.
Rien n'est plus juste : il faut voir quand on doute...
( U tire un petit maillet de sa poche et défonce le baril. Il fait sonner des sacs et défait un rouleau. ) TeueZ , VOyeZ , palpez...
M. DELOMER.
Est-il possible!... Mais c'est de l'or...
DOMINIQUE PERE
C'est là mon portefeuille à moi ; il est sûr celui-là.... point de fausse monnaie.... tout en espèces sonnantes.
M. DELOMER.
En vérité, je ne sais que dire,.. Comment! c'est à vous? Mais d'où vient tout cela?
DOMINIQUE PÈRE
De m'être toujours levé de grand matin.... Voilà quarante-cinq ans que je suis à peu près vêtu comme vous voyez , et depuis quarante - cinq ans le labeur de chaque soleil a amené successivement une petite portion de cette masse... J'ai été frugal et laborieux, voilà tout mon secret. Tandis que vous autres dépensiez chaque jour, j'amassais chaque jour, j'économisais... Depuis que je me connais, je me suis amusé de la fantaisie de me bâtir une grosse somme , non par avarice, au moins; mais pour pouvoir assurer le bien-être de ma vieillesse et de ceux qui viendront après moi...