‹ Œuvres choisies de MercierChapitre 119 sur 272 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

DOMINIQUE PiHE, M. DELOMER,

accourant avec transport.

M. DELOMER.

Ils vont venir, quel va être leur étonnement et leur joie!... Mais est-il possible que vous ayez eu la constance d amasser en silence une aussi forte somme, sans être tenté d'en faire usage pour vous?

DOMINIQUE PÈRE

Je jouissais en songeant que j'amassais pour mon fils : prenez bien garde, il n'y a pas là une seule obole qui n'ait été acquise d'après les lois les plus sévères de l'exacte probité. Tout est à moi bien légitimement... allez , cet argent profitera.

M. DELOMER.

Mais si ce fils si cher était venu à mourir vous n'aviez que lui, quels chagrins alors! Entre les mains de qui cet or aurait- il passé? que d'épargnes inutiles et perdues!

DOMINIQUE PÈRE

Oh ! j'avais mon projet.

Et quel était-il votre projet?

DOMINIQUE PÈRE

Chacun peut faire quelque chose d'élevé dans quelque état qu'il soit, il ne faut que vouloir; les uns mettent leur ambition à bâtir, les autres à se mettre

en charge , ceux-ci à envoyer leurs biens sur mer : fantôme que tout cela , rien n'approche du plaisir que j'imaginais. C'était une action dont l'idée m'a toujours plu, et qlii me réjouit encore, quand j'y songe; la voici. Supposons que je n'aie point d'enfant, je n'ai point d'héritier, par conséquent; j'ai là une somme bien ronde, bien complète, et qui ne doit rien à personne : personne, après mon décès, ne compte dessus ; on ignore absolument ce que j'ai. J'écoute par le monde toutes les histoires que l'on y débite ; je m'informe, je suis sur le qui-vive; j'apprends secrètement qu'un honnête homme, chef de famille, est tombé dans l'infortune, ou par un revers subit, ou par une persécution cruelle; il va perdre son crédit ou sa liberté; personne n'est assez riche, ou n'a la volonté de le secourir aussi promptement que le cas l'exige, il va être ruiné, il est perdu sans ressource... Que fais-je! j'arrive un beau matin à sa porte, je frappe, je demande à lui parler en secret; on m'introduit : j'entre tout comme je suis vêtu à présent, là , avec mon petit baril et mon tablier : il me regarde fort étonné... je lui dis tout bas à l'oreille en montrant ce baril du doigt : Honnête homme infortuné, voilà qui est à vous, prenez, n'en dites mot à personne.... tous les dimanches je viendrai à midi manger votre soupe, adieu : et je disparais.

M. DELOMER se jette à son cou avec transport.

Mon cher ami ! que je vous serre dans mes bras.

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