ACTE III, SCÈNE IX
MADEMOISELLE DELOMER.
J'ai appris de bonne heure à chérir la probité sous quelque vêtement qu'elle paraisse, et vous vous êtes montré avec tous un si digne homme , et avec lui un si bon père, qu'il serait difficile de ne pas vous chérir.
DOMINIQUE PERE, les prenant par la main , et les conduisant
à la brouette.
Connaissez le père Vinaigrier : voyez son trésor , il est pour vous : voilà la secrète épargne de tout ce que la Providence ^ lui a procuré depuis sa jeunesse. S'il avait davantage , il vous le donnerait.
( Il étale l'or et l'argent. ) DOMINIQUE FILS.
' Quoi! mon père, ceci serait à vous?
DOMINIQUE PERE
Oui, mon ami, à moi. Ton saisissement , tes grands ^ yeux ouverts, ton air extasié, me causent plus de \ joie dans ce moment, que les mines du Pérou n'en \ ont jamais fait éprouver à tous les potentats de ce monde.
I. Nous aimons à voir ce nom sublime dans la bouche de ce bon vinaigrier, n est malheureusement devenu trop rare dans les pièces de théâtre , comme dans toutes les autres productions de notre littérature, desséchée par une philosophie cruelle et orgueilleuse. On dirait aujourdliui , la Fortune et non la Providence, Une des causes pour lesquelles Mercier a été tant ridiculisé et déprécié, est dans les idées religieuses qu'il a semées dans ses ouvrages. Beaucoup de gens aujourd'hui prétendent que l'athéisme règne dans notre législation. Le reproche est exagéré, du sujet à discussion; mais s'ils disaient que notre littérature est athée , ils pourraient bien être assez près de la vérité. ^
aoo LA BROUETTE DU VINAIGRIER.
DOMINIQUE FILS, à M. Delomer.
Allons, monsieur, allons, nous allons mettre ordre à tout... (Vivement.) N'est-il pas vrai, mon père? Il ne faut point perdre de temps... Cette somme...
M. DELOMER.
Dois-je le souffrir? Non, non.
DOMINIQUE Pi:RE.
Tattendais ce mouvement de ton ame, et tu ne m'as point trompé : oui, il faut réparer cette faillite malheureuse. Quel plus noble emploi peut -on faire 1 de cette somme?.... Mes enfans, semez avec cet argent, semez sans crainte, et la moisson sera bénie du ciel.
MADEMOISELLE DELOMER loi saute aa cou.
Ah! que je vous embrasse comme un père!
DOMINIQUE FILS
Ah! mais que ce fruit de vos épargnes vient à propos! il ne pouvait mètre plus précieux que dans
ce moment (Regardant mademoiselle Delomer) OU tOUt SC réunit pour combler ma félicité.
DOMINIQUE PÈRE, se rassasiant du plaisir de les yoir.
Les chers enfans! Je passerai ma vie avec eux. ( A M. Delomer. ) Nc VOUS y trompcz pas : vous êtes l'homme chez qui j'irai tous les dimanches manger la soupe , vous en face , et mes deux enfans à mes côtés , afin qu'en me reculant un peu, je vous voie tous trois, là, à mon aise... Gardons-nous de faire trop de bruit; que riea de ceci ne transpire. (A son fils.) Allons, Dominique , mène la brouette de ton père ; voyons cela.