ACTE II, SCÈNE XIV
coup de changemens à y faire , si vous voulez qu'elle réussisse : et je venais poUr en raisonner avec vous ; votre réputation, qui a un côté terne, serait plus brillante, si...
MOLIÈRE
Brillante ou terne... elle est ce qu'il à plu au sort.. Que l'on condamne le plan^ le style de ma comédie, j'y consens : mais il faudra rendre justice au but que je me suis proposé... Je le soutiens excellent; je n'ai point la prétention d'être un sublime auteur; mais je tâche d'être un auteur honnête.
CHAPELLE
Honnête ! Vous auriez dû adoucir des traits
violens, et qtii respirent la passion.
MOLIÈRE
Je ne sais comment on écrit sans se passionner.
CHAPELLE
Ensuite vous vous permettez trop de mauvaises plaisanteries, des choses basses et triviales, des charges; car, vous avez beau faire, vous ne pouvez quitter le goût de la farce.
MOLIÈRE
Le peuple l'aime; je travaille aussi pour lui, il faut le compter pour quelque chose ; j'ai un théâtre à soutenir, et environ cinquante personnes à faire vivre chaque jour : que répondrez-vous à cela? Voyons
CHAPELLE
Mais...
MOllÈRE.
Mais... il faut attirer la foule, et j'espère. par cette complaisance rappeler le public au bon goût, que je connais tout aussi bien qu'un autre... Vous me blâmez aujourd'hui; mais savez -vous l'époque oîi je serai apprécié, où l'on m'honorera peut-être de quelques regrets? Ce sera, mon ami, ce sera lorsque, couché dans la tombe , je ne pourrai plus entendre les témoignages d'un justice tardive... Et voilà les hommes de tous les temps !
CHAPELLE
Je vous parle pour votre bien; consultez davantage; qu'est-ce que cela coûte? Je n'entends autour de moi , je ne vois, je ne lis, je ne rencontre que des gens qui vous reprochent des fautes ^
MOLIÈRE, impatienté.
Eh! ces gens là n'en font même pas de ces fautes!... qu'ils parlent, qu'ils écrivent... Sachez que, si j'écoutais tous les beaux avis que me donnent sans
I. Cette scène est imitée presque textuellement d*une conversation entre Molière et Chapelle, rapportée par Grimarest. Il est à regretter queMei^ cier n'ait pas placé ici Toffire que Molière fit à son ami , qui se vantait de pouvoir tourner mieux que lui le style d'une pièce, de lui faire un caractère de comédie. Chapelle, ayant accepté le défi, apporta, quelque tems après, son travail à Molière, qui le trouva si mauvais, qu'il le lui rendit sur le champ. Rien n'y était bien, ni d'après la nature, ni d'après le théâtre; c'était plutôt un recueil de bons mots qu'un enchaînement de scènes. U est étonnant qu'un épicurien, un chansonnier buveur, tel que Chapelle, et qui avait autant d'esprit, pût s'aveugler ainsi sur ses moyens ^ et se croire un talent qu'il n'avait point. Il nous a laissé ses voyages mi- partie prose et vers ; miiis il y a passablement loin de cette bluette au Tartufe: