ACTE II, SCÈNE VI
croyez facile de nous déshonorer, parce que vous ne doutez pas même de votre triomphe. Vous le fondez peut-être sur l'excès de nos besoins. Que je suis heureuse d'avoir reçu une éducation honnête! Sans elle, je risquerais peut-être d'être séduite par ces faux biens que vous me proposez. Je perdrais le plus précieux des trésors; cette estime de soi-même, qui n'appartient qu'à qui sait se respecter; ce calme qui suit l'innocence; je les perdrais ces biens inestimables; on m'appellerait une malheureuse; je le serais; je ne pourrais plus rien regarder autour de moi, que la rougeur sur le front.
DE LYS
Elle parle comme Paméla... Mais ce n'est point là un langage de campagne... Dites-moi un peu, où avezvous vécu?... Vous avez donc vu du monde?
Depuis que nous avons quitté le village que je re- . grette, nous avons été forcés de demeurer dans plusieurs villes, et toujours avec d'honnêtes gens qui nous ont appris à bien parler, et à penser encore mieux. Mon frère et moi aimons à lire ensenible dans les courts momens de notre loisir : c'est un plaisir bien* doux et qui ne nous coûte rien. Il suspend quelquefois nos peines. Parmi les livres que l'on nous a prêtés, je me souviens parfaitement.de cette histoire de Paméla; et si vous l'avez lue, elle devrait vous avoir touché.
DE LTS, à part.
Je jne doutais bien qu'elle avait lu... (Haut.) Vous ayez donc été formée par des livres?
CHARLOTTE
£t par le malheur, plus instructif encore.
DE LYS
Vous croyez donc à tous ces romans, à ces tableaux chimériques?... L'exemple de Paméla est un peu fort... Eh bien, moi je vous prêterai des livres tout aussi estimés. J'ai la une bibliothèque avec des estampes telles que vous n'en avez jamais vu Sur ma parole, vous prendrez goût à cette lecture.
CHARLOTTE
Je ne lis que les livres que mon frère approuve, et l'on a voulu nous en prêter qu'il a rendus tout de suite, et sans vouloir en lire les premières pages.
Il est donc bien scrupuleux aussi votre frère?.... Est-il lecteur?
CHARLOTTE
Nous avons été élevés ensemble aux mêmes occupations comme aux mêmes vertus.
DE LYS
C'est à dire, que vous avez reçu les mêmes préjugés.... Il est bon de moraliser, mais c'est quand on ne trouve pas à faire mieux... Tous ces faiseurs de livres sont les premiers à rire sous le masque de ce qu'ils ont écrit. Quand on est jeune et jolie, on doit monter sur le trône des plaisirs. C'est là qu'on est