ACTE I, SCENE I. ii
JOSEPH
Mais ce n'est pas de moi que je parle... Charlotte; tu sais que mon père a dit plusieurs fois, qu'au sortir de sa prison il voulait te donner un mari; qu'il l'avait trouvé tel qu'il te le fallait.
CHARLOTTE, souriant.
Et tu ne vois pas que c'est pour s'égayer dans sa tristesse qu'il tient ce langage. Ce bon vieillard veut
tromper ainsi nos douleurs et les siennes Joseph,
tu me connais; je suis sincère; je ne pourrais jamais me résoudre à prendre un époux. Je ne sais, mais je n'aime aucun Homme. Ceux de notre classe ne me plaisent pas; ce n'est pas la pauvreté, ce sont leurs mœurs qui ne me vont point. Ceux qui sont au dessus de moi me conviennent encore moins. Il fîfut que je te l'avoue, je n'ai vu que toi dont le caractère aurait pu me rendre heureuse... Avec un pareil
frère, qu'ai-je besoin d'un mari? Mais ton sort est
bien différent du mien. Joseph, ton cœur est sensible, et tu peux connaître l'amour.
JOSEPH, avec joie.
Ma Charlotte pensera-t-elle toujours de même?
CHARLOTTE
Oh ! toujours ; je ne serai heureuse que près de toi.
JOSEPH, lui tendant la main.
Eh bien, chère sœur, touche là.... Quelque chose qui arrive, nous vivrons l'un avec l'autre. Demeure
fille, je resterai garçon ^ L'infortune, d'ailleurs, nous fait un devoir du célibat. Ma sœur, privée des avantages de la fortune, trouverait difficilement quelqu'un digne d'elle. Dans ce siècle on n'apprécie que l'argent, les autres qualités paraissent nulles; on ne voit pas les tiennes, moi seul les connais, moi seul... Je perdrais à te donner une belle-sœur; elle y perdrait aussi, car telle qu'elle pourrait être, je sens que je t'aimerai toujours davantage.
CHARLOTTE
Rien ne me touche plus que cet aveu. J'ai appréhendé quelquefois que tu ne devinsses amoureux de quelque fille qui serait peut-être venue mettre la discorde entre nous... Ah! j'en mourrais de chagrin.
JOSEPH
Il n'est point de démon capable de désunir nos cœurs; non, il n'en est point; mais j'avais les mêmes craintes, quoique tout aussi mal fondées... Quand on aime aussi vivement, on redoute tout... L'heure m'appelle au dehors; nous parlerons de cela tantôt en présence de notre bon père.
CHARLOTTE
Vole pour abréger le tems de ton absence.
I. Cette résolution ne doit être regardée que comme un effet de la sensibilité que leur donne leur situation malheureuse : autrement elle serait absurde, ou pourrait être prise en mauvaise part. Dans toute autre conjoncture, ces sentimens d*amour fraternel paraîtraient exagérés.