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Oeuvres choisies de N. Chamfort

M. de Voltaire, passant par Soissons, reçut la A/isite des députés de l'Académie de Soissons, qui disoient que cette académie étoit la fille aînée de l'Académie Françoise. « Oui, Messieurs, réponditil, la fille aînée, fille sage, fille honnête, qui n'a jamais fait parler d'elle. «

On disoit à M... académicien : « Vous vous marierez quelque jour. » Il répondit : « J'ai tant plaisanté TAcadémie, et j'en suis; j'ai toujours peur qu'il ne m'arrive la même chose pour le mariage. »

t. L'astérisque indique les morceaux inédits. Chamfort. II. 1

On parloit de la dispute sur la préférence qu'on devoit donner, pour les inscriptions, à la langue latine ou à la langue françoise. « Comment peut-il y avoir une dispute sur cela dit M. B,..? — Vous avez bien raison, dit M, T... — Sans doute, reprit M. B...; c'est la langue latine, n*est-il pas vrai? — Point du tout, dit M. T.. ., c'est la langue françoise. »

a J'appelle un honnête homme celui à qui le récit d'une bonne action rafraîchit le sang, et un malhonnête celui qui cherche chicane à une bonne action. » C'est un mot de IVI. de Mairan.

Un certain Marchand, avocat, homme d'esprit, disoir : « On court les risques du dégoût envoyant comment Tadministration, la justice et la cuisine se préparent. »

Un homme dé lettres menoit de front un poëme et une affaire d'où dépendoit sa fortune. On lui demandoit comment alloit son poëme. « Demandez-moi plutôt, dit-il, comment va mon affaire Je ne ressemble pas mal à ce gentilhomme qui, ayant une affaire criminelle, laissoit croître sa barbe, ne voulant pas, disoit-il, la faire faire avant de savoir si sa tête lui appartiendroit. Avant d'être immortel, je veux savoir si je vivrai. »

Une femme parloit emphatiquement de sa vertu, et ne vouloit plus, disoit-elle, entendre parier d'amour. Un homme d'esprit dit là-dessus : « A quoi bon cette forfanterie? Ne peut-on pas trouver un amant sans dire tout cela? »

M. le chancelier d'Aguesseau ne donna jamais de privilège pour l'impression d'aucun roman nouveau, et n'accordoit même de permission tacite que sous des conditions expresses. Il ne donna à l'abbé. Prévost la permission d'imprimer les premiers volumes de Cléveland que sous la condition que Cléveland se feroit catholique au dernier volume.

M. d'Alembert eut occasion de voir madame Denis le lendemain de son mariage avec M. du Vivier. On lui demanda si elle avoit l'air d'être heureuse. « Heureuse! dit-il, je vous en réponds; heureuse à faire mal au cœur. »

c( Comment trouvez-vous M. de..,? — Je le trouve très-aimable; je ne l'aime point du tout. » L'accent dont le dernier mot fut dit marquoit trèsbien la différence de l'homme aimable et de l'homme digne d'être aimé.

La jeune madame de M..., étant quittée par le

vicomte de Noailles, étoit au désespoir, et disoit : « J'aurai vraisemblablement beaucoup d'amans; mais je n'en aimerai aucun autant que j'aime le vicomte de Noailles. «

Le marquis de Villequier étoit des amis du grand Condé. Au moment où ce prince fut arrêté par ordre de la cour, le marquis de Villequier, capitaine des gardes, étoit chez madame de Motteville lorsqu'on annonça cette nouvelle. « Ah! mon Dieu! s'écria le marquis, je suis perdu! » Madame de Motteville, surprise de cette exclamation, lui dit : « Je savois bien que vous étiez des amis de M. le prince; mais j'ignorois que vous fussiez son ami à ce point. — Comment! dit le marquis de Villequier, ne voyez-vous pas que cette exécution me regardoit; et, puisqu'on ne m'a point employé, n'est-il pas clair qu'on n'a nulle confiance en moi? » Madame de Motteville, indignée, lui répondit : « Il me semble que, n'ayant point donné lieu à la cour de soupçonner votre fidélité, vous devriez n'avoir point cette inquiétude, et jouir tranquillement du plaisir de n'avoir point mis votre ami en prison. » Villequier fut honteux du premier mouvement, qui avoit trahi la bassesse de son âme.

M. de La Popehnière se déchaussoit un soirdevant ses complaisans, et se chauffoit les pieds; un

petit chien les lui léchoit. Pendant ce temps-là, la société parloit d'amitié, d'amis : « Un ami, dit M. de La . Popelinière montrant son chien, le voilà. ))

M. de B. et M. de C. sont intimes amis au point d'être cités pour modèles. M. de B. disoit un jour à M. de C. : « Ne t'est-il point arrivé de trouver, parmi les femmes que tu as eues, quelque étourdie qui t'ait demandé si tu renoncerois à moi pour elle, si tu m'aimois mieux qu'elle? — Oui, répondit celui-ci. — Qui donc? — Madame de M... » C'étoit la maîtresse de son ami.

M. de B,. . voyoit madame de L... tous les jours; le bruit courut qu'il alloit l'épouser. Sur quoi, il dit à l'un de ses amis : « Il y a peu d'hommes qu'elle n'épousât pas plus volontiers que moi, et réciproquement : il seroit bien étrange que, dans quinze ans d'amitié, nous n'eussions pas vu combien nous sommes antipathiques l'un à l'autre. »

« Je repousse, disoit M..., les bienfaits de la protection. Je pourrois peut-être recevoir et honorer ceux de l'estime; mais je ne chéris que ceux de l'amitié. «

La nature, en nous accablant de tant de misères,

et en nous donnant un attachement invincible pour la vie, semble en avoir agi avec l'homme comme un incendiaire qui mettroit le feu à notre maison après avoir posé des sentinelles à notre porte. Il faut que le danger soit bien grand pour nous obliger à sauter par la fenêtre.

Le jour de la mort de madame de Châteauroux, Louis XV paroissoit accablé de chagrin; mais ce qui est extraordinaire, c'est le mot par lequel il le témoigna : Etre malheureux pendant quatre-vingtdix ans ! car je suis sûr que je vivrai jusque-là. Je l'ai ouï raconter par madame de Luxembourg , qui l'entendit elle-même, et elle ajoutoit : « Je n'ai raconté ce trait que depuis la mort de Louis XV. » Ce trait méritoit pourtant d'être su, pour le singulier mélange qu'il contient d'amour et d'égoïsme.

M. de L... me disoit, relativem.ent au plaisir des femmes, que, lorsqu'on cesse de pouvoir être pro' digue, il faut devenir avare, et qu'en ce genre, celui qui cesse d'être riche commence à être pauvre. « Pour moi, dit-il, aussitôt que j'ai été obligé de distinguer entre la lettre de change payable à vue et la lettre payable à échéance, j'ai quitté la banque. »

M..., à qui on offroit une place dont quelques

fonctionsblessoient sa délicatesse, répondit: «Cette place ne convient ni à l'amour-propre cjue je me permets ni à celui que je me commande. »

(( L'homme, disoit M..., est un sot animal, si j'en juge par moi. »

Voltaire disoit, à propos de V Anti-Machiavel du roi de Prusse : « Il crache au plat pour en dégoûter les autres. »

Un homme disoit à table : « J'ai beau manger, je n'ai plus faim. »

Une femme d'esprit, voyant à l'Opéra une Armide difforme et un Renaud fort laid, dit : « Voilà des amans qui ne paroissent pas s'être choisis, mais s'être restés quand tout le monde a fait un choix. »

M. d'Argenson, apprenant, à la bataille de Raucoux, qu'un valet d'armée avoit été blessé d'un coup de canon derrière l'endroit où il étoit luimême avec le roi, disoit : « Ce drôle-là ne nous fera pas l'honneur d'en mourir. »

On offroit à M... une place lucrative qui ne lui convenoit pas. Il répondit : « Je sais qu'on vit

avec de l'argent ; mais je sais aussi qu'il ne faut [\'is vivre pour de l'argent. »

M. d'Argenson disoit à M. le comte de Sébourg, qui étoit l'amant de sa femme : « Il y a deux places qui vous conviendroient également: le gouvernement de la Bastille et celui des Invalides. Si je vous donne la Bastille, tout le monde dira que je vous y ai envoyé; si je vous donne les Invalides, on croira que c'est ma femme. )>

* Le petit père André, s'étant avisé de promettre au prince de Condé de prêcher impromptu sur tel sujet qu'on lui donneroit sur-le-champ, le prince, le lendemain, lui envoya un Priape pour texte de son sermon. Le prédicateur reçut ce beau sujet étant dans sa sacristie, et, montant en chaire, il commença ainsi: « Un grand vit dans l'opulence, et les pauvres, les frères de Jésus-Christ , expirent de misère, etc.. »

M... disoit qu'il y avoit tels ou tels principes excellens pour tel ou tel caractère ferme et vigoureux, et qui ne vaudroient rien pour des caractères d'un ordre inférieur. Ce sont les armes d'Achille qui ne peuvent convenir qu'à lui, et sous lesquelles Patrocle lui-même est opprimé.

L'abbé Arnaud avoit tenu autrefois sur ses genoux une petite fille, devenue depuis madame du Barry. Un jour, elle lui dit qu'elle vouloit lui faire du bien; elle ajouta : « Donnez-moi un mémoire. - — Un mémoire ? lui dit-il ; il est tout fait ! le voici : je suis l'abbé Arnaud. »

J'ai entendu un dévot, parlant contre des gens qui discutoient des articles de foi, dire naïvement : « Messieurs, un vrai chrétien n'examine point ce qu'on lui ordonne de croire. Tenez, il en est de cela comme d'une pilule amère : si vous la mâchez, jamais vous ne pourrez l'avaler. »

« Les athées sont meilleure compagnie pour moi, disoit M. D..., que ceux qui croient en Dieu. A la vue d'un athée, toutes les demi-preuves de l'existence de Dieu me viennent à l'esprit; et, à la vue d'un croyant, toutes les demi-preuves contre son existence se présentent à moi en foule. »

* Un Anglois alla consulter un avocat pour savoir comment il pourroit être à couvert de la loi en enlevant une riche héritière. L'avocat lui demanda si elle était consentante. « Oui. — Eh bien ! dit-il, prenez un cheval, qu'elle monte dessus, vous en croupe, et en passant criez par le premier village : « Mademoiselle X... in enlève! y> La chose

lO PORTRAITS ET CARACTERES

fut ainsi exécutée, et au dénouement il se trouva que c'étoit la fille de l'avocat qui avoit été enlevée.

* Un Anglois condamné à être pendu reçut la grâce du roi. « La loi est pour moi, dit-il : qu'on me pende. »

M. de L..., pour détourner madame de B..., veuve depuis quelque temps, de l'idée du mariage, lui dit : « Savez-vous que c'est une bien belle chose de porter le nom d'un homme qui ne peut plus faire de sottises! »

M... avoit, pour exprimer le mépris, une formule favorite : « C'est l'avant-dernier des hommes. — Pourquoi l'avant-dernier? lui demandoit-on. — Pour ne décourager personne : car il y a presse. »

On demandoit à madame de Rochefort si elle auroit envie de connoître l'avenir : « Non, ditelle : il ressemble trop au passé. »

Madame d'Esparbès couchant une nuit avec Louis XV, le roi lui dit : « Tu as couché avec tous mes sujets. — Ah! Sire ! — Tu as eu le duc de Choiseul. — Il est si puissant! — Le maréchal de Richelieu. — Il a tant d'esprit! — Manville. —

ANECDOTES ET BONS MOTS ii

Il a une si belle jambe! — A la bonne heure; mais le duc d'Aumont, qui n'a rien de tout cela? — Ah! Sire, il est si attaché à Votre Majesté! »

Un vieillard, me trouvant trop sensible à je ne sais quelle injustice, me dit : « Mon cher enfant, il faut apprendre de la vie à souffrir la vie. »

On accusoit un jeune homme de la cour d'aimer les filles avec fureur. Il y avoit là plusieurs femmes honnêtes et considérables, avec qui cela pouvoit le brouiller. Un de ses amis, qui étoit présent, répondit : « Exagération ! méchanceté ! il a aussi des femmes. »

Louis XV demandoit au duc d'Ayen ( depuis maréchal de Noailles) s'il avoit envoyé sa vaisselle à la Monnaie. Le duc répondit que non. « Moi, dit le roi, j'ai envoyé la mienne. — Ah! Sire, dit M. d'Ayen, quand Jésus-Christ mourut le vendredi saint, il savoit bien qu'il ressusciteroit le dimanche. »

^ Madame du Deffand disoit à l'abbé d'Aydie : «(Avouez que je suis maintenant la femme que vous aimez le plus. » L'abbé, ayant réfléchi un moment, lui dit : « Je vous dirois bien cela si vous n'alliez pas en conclure que je n'aime rien. »

Madame de... disoit de M. B... : « Il est honnête, mais médiocre et d'un caractère épineux : c'est comme la perche, blanche, saine, mais insipide et pleine d'arêtes. »

M. de L... parloit à son ami M. de B...,

homme très-respectable, et cependant très-peu ménagé par le public; il lui avouoit les bruits et les faux jugemens qui couroient sur son compte. Celui-ci répondit froidement : a C'est bien à une bête et à un coquin comme le public actuel à juger un caractère de ma trempe 1 »

M..., jeune homme, me demandoit pourquoi madame de B... avoit refusé son hommage, qu'il lui offroit, pour courir après celui de M. de L..., qui sembloit se refuser à ses avances. Je lui dis : « Mon cher ami. Gênes, riche et puissante, a offert sa souveraineté à plusieurs rois, qui l'ont refusée; et on a fait la guerre pour la Corse, qui ne produit que des châtaignes, mais qui étoit fîère et indépendante. »

Un plaisant, ayant vu exécuter en ballet, à l'Opéra, le fameux Quil mourût de Corneille, pria Noverre de faire danser les Maximes de La Rochefoucauld.

ANECDOTES ET BONS MOTb 13

Le marquis de Villette appeloit la banqueroute de M. de Guéménée la Sérénissime Banqueroute.

On compte cinquante-six violations de la foi publique, depuis Henri IV jusqu'au ministère du cardinal de Loménie inclusivement. M. D... appliquoit aux fréquentes banqueroutes de nos rois ces deux vers de Racine :

Et d'un trône si saint la moitié n'est fondée Que sur la foi promise et rarement gardée.

M. de Malesherbes disoit à M. de Maurepas qu'il falloit engager le roi à aller voir la Bastille. « Il faut bien s'en garder, lui répondit M. de Maurepas : il ne voudroit plus y faire mettre personne. »

Un homme très-pauvre, qui avoit fait un livre contre le gouvernement, disoit : a Morbleu! la Bastille n'arrive point; et voilà qu'il faut tout à l'heure payer mon terme ! »

M. Helvétius dans sa jeunesse étoit beau comme l'Amour. Un soir qu'il étoit assis dans le foyer et fort tranquille, quoique auprès de mademoiselle Gaussin^, un célèbre financier vint dire à l'oreille de cette actrice, assez haut pour que Helvétius l'entendît : « Mademoiselle, vous seroit-il agréable

d'accepter six cents louis en échange de quelques complaisances? — Monsieur, répondit-elle assez haut pour être entendue aussi, et en montrant Helvétius, je vous en donnerai deux cents si vous voulez venir demain matin chez moi avec cette figure-là. »

Je demandois à M... s'il se marieroit. Il me répondit : « Pourquoi faire? pour payer au roi de France la capitation et les trois vingtièmes après ma mort ? »

M. de Th..., pour exprimer l'insipidité des bergeries de M. de Florian, disoit : « Je les aimerois assez s'il y mettoit des loups. »

Le curé de Saint-Sulpice étant allé voir madame de Mazarin pendant sa dernière maladie pour lui faire quelques petites exhortations, elle lui dit en l'apercevant : a Ah ! monsieur le curé, je suis enchantée de vous voir; j'ai à vous dire que le beurre de l'Enfant-Jésus n'est plus à beaucoup près si bon : c'est à vous d'y mettre ordre, puisque l'Enfant-Jésus est une dépendance de votre égUse. »

On disoit à un homme que M..., autrefois son bienfaiteur, le haïssoit. « Je demande, répondit-il, la permission d'avoir un peu d'incréduUté à cet

ANECDOTES ET BONS MOTS l5

égard. J'espère qu'il ne me forcera pas à changer en respect pour moi le seul sentiment que j'aie besoin de lui conserver. »

Après le crime et le mal faits à dessein, il faut mettre les mauvais effets des bonnes intentions, les bonnes actions nuisibles à la société publique, comme le bien fait aux méchans, les sottises de la bonhomie, les abus de la philosophie appliquée mal à propos, la maladresse en servant ses amis, les fausses applications des maximes utiles ou honnêtes, etc.

Le maréchal de Biron eut une maladie très-dangereuse; il voulut se confesser, et dit devant plusieurs de ses amis : «Ce que je dois à Dieu, ce que je dois au roi, ce que je dois à l'État... » Un de ses amis l'interrompit : « Tais-toi, dit-il, tu mourras insolvable. »

Le lord Bolingbroke donna à Louis XIV mille preuves de sensibilité pendant une maladie trèsdangereuse. Le roi, étonné, lui dit : « J'en suis d'autant plus touché que, vous autres Anglois, vous n'aimez pas les rois. — Sire, dit Bolingbroke, nous ressemblons aux maris qui, n'aimant pas leurs femmes, n'en sont que plus empressés à plaire à celles de leurs voisins. »

Ib PORTRAITS ET CARACTERES

M... disoit qu'il falloit qu'un philosophe commençât par avoir le bonheur des morts, celui de ne pas souffrir et d'être tranquille; puis celui des vivans, de penser, sentir et s'amuser.

J'ai connu un misanthrope qui avoit des instans de bonhomie, dans lesquels il disoit : « Je ne serois pas étonné qu'il )r eiit quelque honnête homme caché dans quelque coin et que personne ne connoisse. »

C'est un fait avéré que Madame, fille du roi, jouant avec une de ses bonnes, regarda à sa main, et, après avoir compté ses doigts : a Comment! dit l'enfant avec surprise, vous avez cinq doigts aussi, comme moi? » Et elle recompta pour s'en assurer.

M. de Calonne, au moment où il fut renvoyé, apprit qu'on offroit sa place à M. de Fourqueux, mais que celui-ci balançoit à l'accepter, a Je voudrois qu'il la prît, dit l'ex-ministre : il étoit ami de M. de Turgot, il entreroit dans mes plans. — Cela est vrai, » dit Dupont, lequel étoit fort ami de M. de Fourqueux, et il s'offrit pour aller l'engager à accepter la place. M. de Calonne l'y envoie. Dupont revient une heure après, criant :

<( Victoire! victoire! nous le tenons, il accepte. » M. de Calcnne pensa crever de rire.

«Aujourd'hui, i5 mars 1782, j'ai fait, disoit M. de..., une bonne œuvre d'une espèce assez rare : j'ai consolé un homme honnête, plein de vertus, riche de cent mille livres de rente, d'un très-grand nom, de beaucoup d'esprit, d'une trèsbonne santé, etc.; et moi, je suis pauvre, obscur et malade. »

Un homme d'une fortune médiocre se chargea de secourir un malheureux qui avoit été inutilement recommandé à la bienfaisance d'un grand seigneur et d'un fermier général. Je lui appris ces deux circonstances, chargées de détails qui aggravoient la faute de ces derniers. Il me répondit tranquillement : « Comment voudriez-vous que le monde subsistât si les pauvres n'étoient pas continuellement occupés à faire le bien que les riches négligent de faire, ou à réparer le mal qu'ils font? »

Un prédicateur disoit : « Quand le père Bourdaloue prêchoit à Rouen, il y causoit bien du désordre : les artisans quittoient leurs boutiques, les médecins leurs malades, etc. J'y prêchai l'année d'après, j'y remis tout dans l'ordre. »

Chamfort. II. 3

l8 PORTRAITS ET CARACTERES

Vous rencontrez le baron de Breteuil; il vous entretient de ses bonnes fortunes, de ses amours grossières, etc. ; il finit par vous montrer le portrait de la reine au milieu d'une rose garnie dediamans.

Un sot fier de quelques cordons me paroît audessous de cet homme ridicule qui, dans ses plaisirs, se faisoit mettre des plumes de paon au derrière par ses maîtresses. Au moins il y gagnoit le plaisir de... Mais l'autre!... Le baron de Breteuil est fort au-dessous de Peixoto.

On voit, par l'exemple de Breteuil, qu'on peut ballotter dans ses poches les portraits en diamans de douze ou quinze souverains et n'être qu'un sot.

C'est un sot, c'est un sot, c'est bientôt dit : voilà comme vous êtes extrême en tout. A quoi cela se réduit-il? Il prend sa place pour sa personne, son importance pour du mérite, et son crédit pour une vertu. Tout le monde n'est-il pas comme cela? Y a-t-il là de quoi tant crier?

Madame de Créqui me disoit du baron de Breteuil : « Ce n'est, morbleu ! pas une bête que le baron : c'est un sot. ->;

ANECDOTES ET BONS MOTS ig

M. de Broglie, qui n'admire que le mérite militaire, disoit un jour : « Ce Voltaire qu'on vante tant, et dont je fais peu de cas, il a pourtant fait un beau vers :

Le premier qui fut roi fut un soldat heureux.

"^ Madame la duchesse de B... protégeoit auprès du baron de Breteuil, ministre, l'abbé de C... pour qui elle venoit d'obtenir une place qui demande des talens. Elle apprend que le public a du regret que cette place n'ait pas été donnée à M. L... B..., homme d'un mérite supérieur. «Eh bien! dit-elle, tant mieux que mon protégé ait eu la place sans mérite; on en verra mieux quelle est l'étendue de mon crédit. »

* M. Baujon, porté par ses gens dans son salon, où étoient un grand nombre de belles dames qu'on appelle ses berceuses, leur dit en balbutiant : « Mesdames, réjouissez-vous: ce n'est point une apoplexie que j'ai eue, c'est une paralysie. »

* Le roi, après avoir reçu le serment de fidélité des Étals de Béarn, fait le serment de fidélité aux États, et promet de conserver leurs droits et leurs privilèges. Voilà des Gascons qui ont bien su faire leur marché, et il est inconcevable qu'ils soient les

seuls peuples parmi tant de provinces qui aient eu cet esprit-là.

Trois choses, disoit N..., m'importunent, tant au moral qu'au physique, au sens figuré comme au sens propre : le bruit, le vent et la fumée.

Madame,,.., tenant un bureau d'esprit, disoit de L... : « Je n'en fais pas grand cas; il ne vient pas chez moi. »

On disoit de M..., qui se créoit des chimères tristes et qui voyoit tout en noir : « Il fait des ca chots en Espagne. »

Un catholique de Breslau vola, dans une église de sa communion , des petits cœurs d'or et autres offrandes. Traduit en justice, il dit qu'il les tient de la Vierge. On le condamne. La sentence est envoyée au roi de Prusse pour la signer, suivant l'usage. Le roi ordonne une assemblée de théologiens pour décider s'il est rigoureusement impossible que la Vierge fasse à un dévot catholique de petits présens. Les théologiens de cette communion, bien embarrassés, décident que la chose n'est pas rigoureusement impossible. Alors le roi écrit au bas de la sentence du coupable : « Je fais grâce au nommé N..., mais je lui défends, sous peine de

la vie, de recevoir désormais aucune espèce de cadeau de la Vierge ni des saints. »

Un homme disoit à M. de Voltaire qu'il abusoit du travail et du café, et qu'il se tuoit. a Je suis né tué, » répondit-il.

Le marquis de Choiseul-la-Baume , neveu de l'évêque de Châlons, dévot et grand janséniste, étant très-jeune, devint triste tout à coup. Son oncle, l'évêque, lui en demanda la raison. Il lui dit qu'il avoit vu une cafetière qu'il voudroit bien avoir, mais qu'il en désespéroit. « Elle est donc bien chère? — Oui, mon oncle : vingt-cinq louis. )> L'oncle les donna à condition qu'il verroit celte cafetière. Quelques jours après, il en demanda des nouvelles à son neveu : a Je l'ai, mon oncle, et la journée de demain ne se passera pas sans que vous l'ayez vue. » Il la lui montra, en efîet, au sortir de la grand'messe. Ce n'étoit point un vase à verser du café : c'étoit une jolie cafetière, c'est-à-dire limonadière, connue depuis sous le nom de madame de Bussi. On conçoit la colère du vieil évêque janséniste.

Un entrepreneur de spectacles, ayant prié M. de Villars d'ôter l'entrée gratis aux pages, lui dit ;

« Monseigneur, observez que plusieurs pages font un volume. »

Je proposerois volontiers, disoit M. D..., je proposerois aux calomniateurs et aux méchans le traité que voici. Je dirois aux premiers : « Je veux bien que l'on me calomnie, pourvu que par une action ou indifférente ou même louable j'aie fourni le fond de la calomnie, pourvu que son travail ne soit que la broderie du canevas, pourvu qu'on n'invente pas les faits en même temps que les circonstances, en un mot, pourvu que la calomnie ne fasse pas les frais à la fois et du fond et de la forme. » Je dirois aux méchans : « Je trouve simple qu'on me nuise, pourvu que celui qui me nuit y ait quelque intérêt personnel; en un mot, qu'on ne me fasse pas du mal gratuitement, comme il arrive. »

^ J'ai bien examiné M..., et son caractère m'a paru piquant : très-aimable et nulle envie de plaire, si ce n'est à ses amis ou à ceux qu'il estime; en récompense, une grande crainte de déplaire. Ce sentiment est juste, et accorde ce qu'on doit à l'amitié et ce qu'on doit à la société. On peut faire plus de bien que lui, nul ne fera moins de mal. On sera plus empressé, jamais moins importun.

On caressera davantage, on ne choquera jamais moins.

Ne me vantez point le caractère de N... : c'est un homme dur, inébranlable, appuyé sur une philosophie froide, comme une statue de bronze sur du marbre.

Les amis de M... vouloient plier son caractère à leurs fantaisies, et, le trouvant toujours le même, disoient qu'il étoit incorrigible. Il leur répondit : (( Si je n'étois pas incorrigible, il y a bien longtemps que je serois corrompu. »

Madame de Maintenon et madame de Caylus se promenoient autour de la pièce d'eau de Marly. L'eau étoit très-transparente, et on y voyoit des carpes dont les mouvemens étoient lents, et qui paroissoient aussi tristes qu^elles étoient maigres. Madame de Caylus le fit remarquer à madame de Maintenon , qui répondit : « Elles sont comme moi, elles regrettent leur bourbe. »

Le roi de Prusse a plus d'une fois fait lever des plans géographiques très-défectueux de tel ou tel pays. La carte indiquoit tel marais impraticable qui ne l'étoit point, et que les ennemis croyoient tel sur la foi du faux plan.

Louis XV ayant refusé vingt-cinq mille francs de sa cassette à Lebel, son valet de chambre, pour la dépense de ses petits appartemens, et lui disant de s'adresser au trésor royal, Lebel lui répondit : « Pourquoi m'exposerois-je aux refus et aux tracasseries de ces gens-là, tandis que vous avez là plusieurs millions ? » Le roi lui répondit : « Je n'aime point à me dessaisir; il faut toujours avoir de quoi vivre. » [Anecdote contée par Lebel à M. Buscher.)

« Au ton qui règne depuis dix ans dans la littérature, disoit M..., la célébrité littéraire me paroît une espèce de diffamation qui n'a pas encore tout à fait autant de mauvais effets que le carcan ; mais cela viendra. »

On attribuoit à la philosophie moderne le tort d'avoir multiplié le nombre des célibataires; sur quoi M... dit : « Tant qu'on ne me prouvera pas que ce sont les philosophes qui se sont cotisés pour faire les fonds de mademoiselle Bertin et pour élever sa boutique, je croirai que ce célibat pourroit bien avoir une autre cause. »

Madame de C... disoit à M. B... : « J'aime en

vous... — Ah! Madame, dit-il avec feu, si vous savez quoi, je suis perdu! »

On disoit à M. . . , qui n'étoit plus jeune : « Vous n'êtes plus capable d'aimer. — Je ne l'ose plus, dit-il; mais je me dis quelquefois, en voyant une jolie femme : « Combien je l'aimerois si j'étois plus « aimable ! »

On connoît le proverbe : « On ne passe jamais sur le pont Neuf sans y voir un moine, un cheval blanc et une catin. » Deux femmes de la cour, passant sur le pont Neuf, virent en deux minutes un moine et un cheval blanc. Une des deux, poussant l'autre du coude, lui dit : « Pour la catin, vous et moi, nous n'en sommes pas en peine. »

Je demandois à M. R..., homme plein d'esprit et de talent, pourquoi il ne s'étoit nullement montré dans la révolution de 1789. Il me répondit : « C'est que, depuis trente ans, j'ai trouvé les hommes si méchans en particulier et pris un à un que je n'ai osé espérer rien de bon d'eux en public et pris collectivement. »

Un homme engagé dans un procès criminel qui devoit lui faire couper le cou rencontra, après plusieurs années, un de ses amis qui dans le commencement du procès avoit entrepris un long voyage» Le premier dit à celui-ci : « Depuis le temps que nous ne nous sommes vus, ne me trouvez-vous pas

changé? — Oui, dit l'autre, je vous trouve grandi de la tête. »

Il y a une chanson qui roule sur Hercule vainqueur des cinquante pucelles. Le couplet finit par ces mots ;

Comme lui je les aurai Lorsque je les trouverai.

M. Brissard, le père, écrivoit à sa femme : « Ma chère amie, notre chapelle avatice , et nous pouvons nous flatter d'y être enterrés l'un et l'autre, si Dieu nous prête vie. »

On demandoit à madame Cramer, de retour de Genève à Paris après quelques années : « Que fait madame Tronchin (personne très-laide)? — Madame Tronchin fait peur, » répondit-elle.

Massillon étoit fort galant. Il devint amoureux de madame de Simiane, petite-fille de madame de Sévigné. Cette dame aimoit beaucoup le style soigné, et ce fut pour lui plaire qu'il mit tant de soin à composer ses Synodes, un de ses meilleurs ouvrages. Il logeoit à l'Oratoire et devoit être rentré à neuf heures; madame de Simiane soupoit à sept par complaisance pour lui. Ce fut à l'un de

ces soupers tête à tète qu'il fit une chanson trèsjolie, dont j'ai retenu la moitié d'un couplet :

Aimons-nous tendrement, Elvire :

Ceci n'est qu'une chanson Pour qui voudroit en médire; Mais, pour nous, c'est tout de bon.

M. le comte de Charolois , ayant surpris M. de Brissac chez sa maîtresse, lui dit : « Sortez ! « M. de Brissac lui répondit : « Monseigneur, vos ancêtres auroient dit : « Sortons! »

M. le comte de Charolois avoit été quatre ans sans payer sa maison , ni même ses premiers officiers. Un M. de Laval et un M. de Choiseul, qui étoient du nombre, lui présentèrent un jour leurs gens en lui disant : « Si Votre Altesse ne nous paye pas , qu'elle nous dise du moins comment nous pourrons satisfaire ces gens-ci? » Le prince fit appeler son trésorier, et, montrant M. de Laval et M. de Choiseul, et leur livrée : (< Qu'on paye ces Messieurs, » dit-il.

« Au physique, disoit M..., homme d'une santé délicate et d'un caractère très-fort, je suis le roseau qui plie et ne rompt pas; au moral, je suis, au

contraire, le chêne qui rompt et ne plie point. Homo interior totus nervuSj dit Van Helmont.

Il est d'usage en Angleterre que les voleurs détenus en prison, et sûrs d'être condamnés, vendent tout ce qu'ils possèdent pour en faire bonne chère avant de mourir. C'est ordinairement leurs chevaux qu'on est le plus empressé d'acheter, parce qu'ils sont pour la plupart excellens. Un d'eux, à qui un lord demandoit le sien, prenant le lord pour quelqu'un qui vouloit faire le métier, lui dit : « Je ne veux pas vous tromper; mon cheval, quoique bon coureur, a un très-grand défaut : c'est qu'il recule quand il est auprès de la portière. »

La duchesse de Fronsac, jeune et jolie, n'avoit point eu d'amans, et l'on s'en étonnoit. Une autre femme, voulant rappeler qu'elle étoit rousse, et que cette raison avoit pu contribuer à la maintenir dans sa tranquille sagesse, dit : « Elle est comme Samson, sa force est dans ses cheveux. »

D'Arnaud, entrant chez M. le comte de Frise, le vit à sa toilette, ayant les épaules couvertes de ses beaux cheveux. « Ah! Monsieur, dit-il, voilà vraiment des cheveux de génie. — Vous trouvez?

dit le comte. Si vous voulez, je me les ferai couper pour vous en faire une perruque. »

Des députés de Bretagne soupèrent chez M. de Choiseul. Un d'eux, d'une mine très-grave, ne dit pas un mot. Le duc de Gramont, qui avoit été frappé de sa figure, dit au chevalier de Court, colonel des Suisses : « Je voudrois bien savoir de quelle couleur sont les paroles de cet homme. » Le chevalier lui adressa la parole. «Monsieur, de quelle ville êtes-vous? — De Saint-Malo. — De Saint- Malo ! Par quelle bizarrerie la ville est-elle gardée par des chiens? — Quelle bizarrerie y a-t-il là? répondit le grave personnage; le roi est bien gardé par des Suisses! ;>

Le maréchal de Belle-Isle, voyant que M. de Choiseul prenoit trop d'ascendant, fit faire contre lui un mémoire pour le roi par le jésuite Neuville. Il mourut sans avoir présenté ce mémoire , et le portefeuille fut porté à M. le duc de Choiseul, qui y trouva le mémoire fait contre lui. Il fit l'impossible pour reconnoître l'écriture, mais inutilement. Il n'y songeoit plus, lorsqu'un jésuite considérable lui fit demander la permission de lui lire l'éloge qu'on faisoitdelui dans l'oraison funèbre du maréchal de Belle-Isle, composée par le père Neuville. La lecture se fit sur le manuscrit de l'auteur, et

3o PORTRAITS ET CARACTERES

M. de Choiseul reconnut alors récriture, La seule vengeance qu'il en tira, ce fut de faire dire au père Neuville qu'il réussissoit mieux dans le genre de l'oraison funèbre que dans celui des mémoires au roi.

Quand le duc de Choiseul étoit content d'un maître de poste par lequel il avoit été bien mené, ou dont les enfans étoient jolis, il lui disoit : « Combien paye-t-on ? est-ce poste ou poste et demie, de votre demeure à tel endroit? — Poste, Monseigneur. — Eh bien! il y aura désormais poste et demie. » La fortune du maître de poste étoit faite.

Le duc de Choiseul avoit grande envie de ravoir les lettres qu'il avoit écrites à M. de Calonne dans l'affaire de M. de La Chalotais ; mais il étoit dangereux de manifester ce désir. Cela produisit une scène violente entre lui et M. de Calonne, qui tiroit ces lettres d'un portefeuille, bien numérotées, les parcouroit et disoit à chaque fois : « En voilà une bonne à brûler », ou telle autre plaisanterie, M- de Choiseul dissimulant toujours l'importance qu'il y mettoit, et M. de Calonne se divertissant de son embarras et lui disant : « Si je ne fais pas une chose dangereuse pour moi, cela m'ôte tout le piquant de la scène. » Mais ce qu'il y eut

ANECDOTES ET BONS MOTS 3l

de plus singulier, c'est que M. d'Aiguillon, l'ayant su, écrivit à M. de Calonne : « Je sais, Monsieur, que vous avez brûlé les lettres de M. de Choiseul relatives à l'affaire de M. de LaChalotais; je vous prie de garder toutes les miennes. »

Christine, reine de Suède, avoit appelé à sa cour le célèbre Naudé, qui avoit composé un livre très-savant sur les différentes danses grecques, et Meibomius, érudit allemand , auteur du recueil et de la traduction de sept auteurs grecs qui ont écrit sur la musique. Bourdelot, son premier médecin , espèce de favori et plaisant de profession, donna à la reine l'idée d'engager ces deux savans, l'un à chanter un air de musique ancienne, et l'autre à le danser. Elle y réussit, et cette farce couvrit de ridicule les deux savans qui en avoient été les acteurs. Naudé prit la plaisanterie en patience; mais le savant en us s'emporta et poussa la colère jusqu'à meurtrir de coups de poing le visage de Bourdelot ; et, après cette équipée, il se sauva de la cour, et même quitta la Suède.

* On demandoit au valet du comte de Cagliostro s'il étoit vrai que son maître eût trois cents ans. Il répondit qu'il ne pouvoit point satisfaire à cette question, d'autant plus qu'il n'y avoit que cent ans qu'il étoit à son service.

* Un charlatan disoit la bonne aventure au peuple. Un petit décrotteur s'avance en haillons, presque nu, sans souliers, lui donne un sol en quatre liards. Le charlatan les prend, lui regarde les mains, fait ses simagrées ordinaires et lui dit : « Mon cher enfant, vous avez beaucoup d'envieux. » L'enfant prend un air triste. Le charlatan ajoute : « Je ne voudrois pas être à votre place. »

* M. le prince de Conti, voyant de la lumière à la fenêtre d'une petite maison du duc de Lauzun, y entra et le trouva entre deux géantes de la foire qu'il y avoit menées. Il resta à souper et écrivit à madame la duchesse d'Orléans, chez laquelle il devoit souper : « Je vous sacrifie à deux plus grandes dames que vous. »

* Le peuple dit quelquefois : « Voilà bien du kankan », pour dire : « Voilà bien du bruit. » Cette expression vient de la dispute élevée dans l'Université du temps deRamus, dans laquelle ils'agissoitde savoir s'il falloit prononcer quanquam ou kankan. Il fallut un arrêt du conseil pour défendre à quelques professeurs de soutenir que cette phrase ego amat étoit aussi latine que ego amo. (V. Bayle, article Kamus.)

Fontenelle avoit fait un opéra où il y avoit un

chœur de prêtres qui scandalisa les dévots. L'archevêque de Paris voulut le faire supprimer. « Je ne me mêle point de son clergé, dit Fontenelle; qu'il ne se mêle pas du mien. »

La maréchale de Luxembourg, arrivant à l'église un peu trop tard, demanda où en étoit la messe, et dans cet instant la sonnette du lever-Dieu sonna. Le comte de Chabot lui dit en bégayant : « Madame la maréchale ,

J'entends la petite clochette,

Le petit mouton n'est pas loin» »

Ce sont deux vers d'un opéra-comique.

Le cocher du roi de Prusse l'ayant versé, le roi entra dans une colère épouvantable. « Eh bien! dit le cocher, c'est un malheur; et vous, n'avez-vous jamais perdu une bataille ? »

Le roi de Prusse causant avec d'Alembert, il entra chez le roi un de ses gens du service domestique, homme de la plus belle figure qu'on pût voir D'Alembert en parut frappé. « C'est, dit le roi, le plus bel homme de mes États. Il a été quelque temps mon cocher, et j'ai une tentation bien violente de l'envoyer ambassadeur en Russie. » Chamfort. II. 5

M. de Voltaire se trouvant avec madame la duchesse de Chaulnes, celle-ci, parmi les éloges qu'elle lui donna, insista principalement sur l'harmonie de sa prose. Tout d'un coup voilà M. de Voltaire qui se jette à ses pieds : « Ah! Madame, je vis avec un cochon qui n'a pas d'organe, qui ne sait ce que c'est qu'harmonie, mesure, etc. )> Le cochon dont il parloit, c'étoit madame du Châtelet, son Emilie.

Notre siècle a produit huit grandes comédiennes : quatre du théâtre et quatre de la société. Les quatre premières sont : mademoiselle d'Angeville , mademoiselle Duménil , mademoiselle Clairon et madame Saint-Huberti ; les quatre autres sont : madame de Montesson , madame de Genlis, madame Necker et madame d'AngiviUiers.

Luxembourg, le crieur qui appeloit les gens et les carrosses au sortir de la Comédie , disoit , lorsqu'elle fut transportée au Carrousel : « La Comédie sera mal ici, il n'y a pomt d'écho. »

M... me racontoit avec indignation une malversation de vivriers. « Il en coûta, me dit-il, la vie à cinq mille hommes, qui moururent exactement de faim. Et voilà, Monsieur, comme le roi est servi! »

C'est un fait certain et connu des amis de M. d'Aiguillon que le roi ne l'a jamais nommé ministre des affaires étrangères. Ce fut madame du Barry qui lui dit : « Il faut que tout ceci finisse, et je veux que vous alliez demain matin remercier le roi de vous avoir nommé à la place. » Elle dit au roi : « M. d'Aiguillon ira demain vous remercier de sa nomination à la place de secrétaire d'État des affaires étrangères. » Le roi ne dit mot. M. d'Aiguillon n'osoit pas y aller, madame du Barry le lui ordonna; il y alla. Le roi ne lui dit rien, et M. d'Aiguillon entra en fonctions sur-lechamp. »

C'est un fait connu que la lettre du roi envoyée à M. de Maurepas avolt été écrite pour M. de Machault. On sait quel intérêt particulier fît changer cette disposition ; mais ce qu'on ne sait point, c'est que M. de Maurepas escamota , pour ainsi dire, la place qu'on croit qui lui avoit été offerte. Le roi ne vouloit que causer avec lui. A la fin de la conversation, M. de Maurepas lui dit : « Je développerai mes idées demain au conseil. » On assure aussi que, dans cette même conversation, il avoit dit au roi : « Votre Majesté me fait donc premier ministre? — Non, dit le roi, ce n'est point du tout mon intention. — J'entends, dit

M. de Maurepas, Votre Majesté veut que je lui apprenne à s'en passer. »

Le chevalier de Montbarey avoit vécu dans je ne sais quelle ville de province, et, à son retour, ses amis le plaignoient de la mauvaise société qu'il avoit eue. « C'est ce qui vous trompe, répondit-il; la bonne compagnie de cette ville y est comme partout, et la mauvaise y est excellente. »

Un jeune homme avoit offensé le complaisant d'un ministre. Un ami, témoin de la scène, lui dit, après le départ de l'offensé : « Apprenez qu'il vaudroit mieux avoir offensé le ministre même que l'homme qui le sert dans sa garde-robe. »

Diderot, âgé de soixante-deux ans et amoureux de toutes les femmes, disoit à un de ses amis : « Je me dis souvent à moi-même : «Vieux fou! vieux « gueux! quand cesseras-tu donc de t'exposer à « l'affront d'un refus ou d'un ridicule ? »

Une fille, étant à confesse, dit : « Je m'accuse d'avoir estimé un jeune homme. — Estimé ! combien de fois? » demanda le père.

Madame de.., vivoit avec M. de Senevoi. Un jour qu'elle avoit son mari à sa toilette, un soldat

ANECDOTES ET BONS MOTS Sy

arrive et lui demande sa protection auprès de M. de Senevoi, son colonel, auquel il demandoit un congé. Madame de... se fâche contre cet impertinent, dit qu'elle ne connoît M. de Senevoi que comme tout le monde, en un mot, refuse. M. de... retient le soldat et lui dit : « Va demander ton congé en mon nom, et, si Senevoi te le refuse, dis-lui que je lui ferai donner le sien. »

M. de Chaulnes avoit fait peindre sa femme en Hébé ; il ne savoit comment se faire pemdre pour faire pendant. Mademoiselle Quinault , à qui il contoit son embarras, lui dit : « Faites-vous peindre en hébété. »

M. de Turenne, voyant un enfant passer derrière un cheval de façon à pouvoir être estropié par une ruade, l'appela et lui dit : « Mon bel enfant, ne passez jamais derrière un cheval sans laisser entre lui et vous l'intervalle nécessaire pour que vous ne puissiez en être blessé. Je vous promets que cela ne vous fera pas faire une demi-lieue de plus dans le cours de votre vie entière; et souvenez-vous que c'est M. de Turenne qui vous l'a dit. »

On disoit à M... : « Vous aimez beaucoup la considération.» 11 répondit ce mot qui me frappa :

« Non, j'en ai pour moi, ce qui m'attire quelquefois celle des autres. »

M. de Bissi, voulant quitter la présidente d'Aligre, trouva sur sa cheminée une lettre dans laquelle elle disoit à un homme avec qui elle étoit en intrigue qu'elle vouloit ménager M. de Bissi et s'arranger pour qu'il la quittât le premier. Elle avoit même laissé cette lettre à dessein. Mais M. de Bissi ne fit semblant de rien, et la garda six mois en l'importunant de ses assiduités.

Madame de L... est coquette avec illusion, en se trompant elle-même. Madame de B... l'est sans illusion, et il ne faut pas la chercher parmi les dupes qu'elle fait.

M. de Boulainvilliers, homme sans esprit, trèsvain et fier d'un cordon bleu par charge, disoit à un homme, en mettant ce cordon, pour lequel il avoit acheté une place de cinquante mille écus : a Ne seriez-vous pas bien aise d'avo'ir un pareil ornement? — Non, dit l'autre; mais je voudrois avoir ce qu'il vous coûteo »

L'évêque d'Arras, recevant dans sa cathédrale le corps du maréchal de Lévis, dit en mettant la main

sur le cercueil : « Je le possède enfin, cet homme vertueux ! »

Le baron de La Houze ayant rendu quelques services au pape Ganganelli, ce pape lui demanda s*il pouvoit faire quelque chose qui lui fût agréable. Le baron de La Houze, rusé Gascon, le pria de lui faire donner un corps saint. Le pape fut très-surpris de cette demande de la par* d'un François. Il lui fit donner ce qu'il demandoit. Le baron, qui avoit une petite terre dans les Pyrénées , d'un revenu très-mince, sans débouché pour les denrées, y fit porter son saint, le fit accréditer. Les chalands accoururent, les miracles arrivèrent, un village d'auprès se peupla , les denrées augmentèrent de prix , et les revenus du baron triplèrent.

La maréchale de Noailles, actuellement vivante (1780), est une mystique comme madame Guyon, à l'esprit près. Sa tête s'étoit montée au point d'écrire à la Vierge. Sa lettre fut mise dans le tronc de Saint-Roch, et la réponse à cette lettre fut faite par un prêtre de cette paroisse. Ce manège dura longtemps; le prêtre fut découvert et inquiété, mais on assoupit cette affaire,

M. de Lassay, homme très-doux, mais qui avoit une grande connoissance de la société, disoit qu'il

faudroit avaler un crapaud tous les matins pour ne plus rien trouver de dégoûtant le reste de la journée, quand on devoit la passer dans le monde.

Le duc de La Vallière, voyant à l'Opéra la petite Lacour sans diamans, s'approche d'elle et lui demande comment cela se fait. « C'est, lui dit-elle, que les diamans sont la croix de Saint-Louis de notre état. » Sur ce mot , il devint amoureux fou d'elle. Il a vécu avec elle longtemps. Elle le subjuguoit par les mêmes moyens qui réussirent à madame du Barry près de Louis XV; elle lui ôtoit son cordon bleu, le mettoit à terre et lui disoit : « Mets-toi à genoux là-dessus, vieille ducaille. w

M.o. disoit d'un sot sur lequel il n'y a pas de prise : « C'est une cruche sans anse. »

* Le duc d'York, depuis Jacques II, proposoit à Charles II, son frère, je ne sais quelle action qui devoit inquiéter les communes. Le roi lui répondit: (( Mon frère, je suis las de voyager en Europe. Après moi, vous pourrez vous mettre dans le cas de voyager tant qu'il vous plaira. » Celui-ci put se rappeler ce mot de son frère dans le long séjour qu'il fit à Saint-Germain.

* Jules César, ayant entendu un orateur qui dé-

clamoit mal, lui dit : « Si vous avez voulu parler, vous avez chanté; si vous avez voulu chanter, vous avez chanté très-mal. »

* Le pape Clément XI disoit, en pleurant d'avoir donné la constitution : « Si le P. Le Tellier ne m'eût pas persuadé du pouvoir absolu du roi, jamais je n'aurois hasardé cette constitution. Le P. Le Tellier a dit au roi qu'il y avoit dans le livre condamné plus de cent propositions censurables; il n'a pas voulu passer pour un menteur. On m'a tenu le pied sur la gorge pour en mettre plus de cent : je n'en ai mis qu'une de plus. »

* Un curé écrivoit à madame de Créqui sur la mort de M. de Créqui-Canaples, incrédule bizarre : « Je suis bien inquiet du salut de son âme; mais, comme les jugemens de Dieu sont impénétrables et que le défunt avoit l'honneur d'être de votre maison, etc.. »

Le comte d'Argenson, homme d'esprit, mais dépravé et se jouant de sa propre honte, disoit • «Mes ennemis ont beau faire, ils ne me culbuteront pas : il n'y a ici personne plus valet que moi.

La Fontaine, entendant plaindre le sort des damnés au milieu de l'enfer, dit . a Je me flatte

qu'ils s'y accoutument, et qu'à la fin ils sont là comme le poisson dans l'eau. »

L'abbé de Dangeau, de l'Académie françoise, grand puriste, travailloit à une grammaire et ne parloit d'autre chose. Un jour, on se lamentoit devant lui sur les malheurs de la dernière campagne (c'étoit pendant les dernières années de Louis XIV). « Tout cela n'empêche pas, dit-il , que je n'aie dans ma cassette deux mille verbes françois bien conjugués. »

Madame de Maurepas avoit de l'amitié pour le comte de Lowendahl( fils du maréchal), et celui-ci^ à son retour de Saint-Domingue , bien fatigué du voyage, descendit chez elle. « Ah! vous voilà, cher comte? dit-elle. Vous arrivez bien à propos : il nous manque un danseur, et vous nous êtes nécessaire. » Celui-ci n'eut que le temps de faire une courte toilette et dansa.

Avant que mademoiselle Clairon eût établi le costume au Théâtre-François, on ne connoissoit pour le théâtre tragique qu'un seul habit qu'on appeloit l'habit à la romaine, et avec lequel on jouoit les pièces grecques, américaines, espagnoles, etc. Lekain fut le premier à se soumettre au costume, et se fit faire un habit grec pour jouer Oreste à'Andromaque. Dauberval arriva dans la

loge de Lekain au moment que le tailleur de la comédie apportoit l'habit d'Oreste. La nouveauté de cet habit frappa Dauberval, qui demanda ce que c'étoit. « Cela s'appelle un habit à la grecque, dit Lekain. — Ah ! qu'il est beau! reprend Dauberval; le premier habit à la romaine dont j'aurai besoin, je le ferai faire à la grecque. »

Le duc de..., qui avoit autrefois de l'esprit, qui recherchoit la conversation des honnêtes gens, s'est mis, à cinquante ans, à mener la vie d'un courtisan ordinaire. Ce métier et la vie de Versailles lui conviennent dans la décadence de son esprit , comme le jeu convient aux vieilles femmes.

On faisoit la guerre à M... sur son goût pour la solitude. Il répondit : « C'est que je suis plus accoutumé à mes défauts qu'à ceux d'autrui. »

Madame du Defîand, étant petite fille et au couvent, y prêchoit l'irréligion à ses petites camarades. L'abbé fit venir Massillon, à qui la petite exposa ses raisons. Massîllon se retira en disant : « Elle est charmante. » L'abbesse, qui mettoit de l'importance à tout cela, demanda à l'évêque quel livre il falloit faire lire à cette enfant. Il réfléchit une minute , et il répondit : « Un catéchisme de cinq sous. ); On ne put en tirer autre chose.

M... disoit : « Je ne me soucierois pas d'être chrétien, mais je ne serois pas fâché de croire en Dieu. »

Quelqu'un, ayant entendu la traduction des Géorgiques de l'abbé Delille, lui dit : a Cela est excellent; je ne doute pas que vous n'ayez le premier bénéfice qui sera à la nomination de Virgile. »

M. de Maurepas et M. d.e Saint-Florentin, tous deux ministres dans le temps de madame de Pompadour, firent un jour, par plaisanterie, la répétition du compliment de renvoi qu'ils prévoyoient que l'un feroit un jour à l'autre. Quinze jours après cette facétie, M. de Maurepas entre un jour chez M. de Saint-Florentin, prend un air triste et grave , et vient lui demander sa démission. M. de Saint-Florentin paroissoit en être la dupe, lorsqu'il fut rassuré par un éclat de rire de M. de Maurepas. Trois semaines après arriva le tour de celui-ci, mais sérieusement. M. de Saint-Florentin entre chez lui, et, se rappelant le commencement de la harangue de M. de Maurepas, le jour de sa facétie, il répéta ses propres mots. M. de Maurepas crut d'abord que c'étoit une plaisanterie ; mais, voyant que l'autre parloit tout de bon : « Allons, dit-il, je vois bien que vous ne me persiflez pas ; vous êtes

un honnête homme : je vais vous donner ma démission. ))

Une jeune personne dont la mère, à qui les treize ans de sa fille déplaisoient infiniment, étoit jalouse, me disoit un jour : « J'ai toujours envie de lui demander pardon d'être née. »

On faisoit compliment à madame Denis de la façon dont elle venoit de jouer Zaïre. « Il faudroit, dit-elle, être belle et jeune. — Ah! Madame, reprit le complimenteur naïvement, vous êtes bien la preuve du contraire. »

Un avare souffroit beaucoup d'un mal de dent; on lui conseiUoit de la faire arracher : « Ah! dit-il, je vois bien qu'il faudra que j'en fasse la dépense ! »

Madame Brisard , célèbre par ses galanteries, étant à Plombières, plusieurs femmes de la courne vouloient point la voir. La duchesse de Gisors étoit du nombre, et , comme elle étoit dévote, les amis de madame Brisard comprirent que, si madame de Gisors la recevoit , les autres n'en feroient aucune difficulté. Ils entreprirent cette négociation et réussirent. Comme madame Brisard étoit aimable, elle plut bientôt à la dévote, et elles en vinrent à l'intimité. Un jour, madame de Gisors lui fit entendre

que, tout en concevant très-bien qu'on eût une foiblesse, elle ne comprenoit pas qu'une femme vînt à multiplier à un certain point le nombre de ses amans. « Hélas! lui dit madame Brisard, c'est qu'à chaque fois j'ai cru que celui-là seroit le dernier. »

Madame de H... me racontoit la mort de M. le duc d'Aumont. «Cela a tourné bien court! disoitelle. Deux jours auparavant, M. Bouvard lui avoit permis de manger, et, le jour même de sa mort, deux heures avant la récidive de sa paralysie, il étoit comme à trente ans, comme il avoit été toute sa vie; il avoit demandé son perroquet, avoit dit : « Brossez ce fauteuil... Voyons mes deux brode- « ries nouvelles... » ; enfin toute sa tête, ses idées comme à l'ordinaire. »

« Je hais si fort le despotisme, disoit M..., que je ne puis souffrir le mot ordonnance du médecin. »

M. de Saint-Julien, le père, ayant ordonné à son fils de lui donner la liste de ses dettes, celui-ci mit à la tête de son bilan soixante mille livres pour une charge de conseiller au Parlement de Bordeaux. Le père, indigné, crut que c'étoit une raillerie, et lui en fit des reproches amers. Le fils soutint qu'il avoit

payé cette charge. « C'étoit, dit-il, lorsque je fis connoissance avec madame Tilaurier. Elle souhaitoit d'avoir une charge de conseiller au Parlement de Bordeaux pour son mari, et jamais, sans cela, elle n'auroit eu d'amitié pour moi. J'ai payé la place, et vous voyez, mon père, qu'il n'y a pas de quoi être en colère contre moi, et que je ne suis pas un mauvais plaisant. »

On disputoit chez madame de Luxembourg sur ce vers de l'abbé Delille :

Et ces deux grands débris se consoloient entre eux !

On annonce le bailli de Breteuil et madame de La Reynière. « Le vers est bon, » dit la maréchale.

Diderot étoit lié avec un mauvais sujet qui, par je ne sais quelle mauvaise action récente, venoit de perdre l'amitié d'un oncle, riche chanoine, qui vouloit le priver de sa succession. Diderot va voir l'oncle, prend un air grave et philosophique, prêche en faveur du neveu et essaye de remuer la passion et de prendre le ton pathétique. L'oncle prend la parole et lui conte deux ou trois indignités de son neveu. « Il a fait pis que tout cela, reprend Diderot. — Et quoi? dit l'oncle. — Il a voulu vous assassiner un jour dans la sacristie , au

sortir de votre messe , et c'est l'arrivée de deux ou trois personnes qui l'en a empêché. — Cela n'est pas vrai! s'écria l'oncle; c'est une calomnie. — Soit, dit Diderot; mais, quand cela seroit vrai, il faudroit encore pardonner à la vérité de son repentir, à sa position et aux malheurs qui l'attendent si vous l'abandonnez. »

D..., misanthrope plaisant, me disoit , à propos de la méchanceté des hommes : « 11 n'y a que l'inutilité du premier déluge qui empêche Dieu d'en envoyer un second. »

M. de Brissac, ivre de gentilhommerie, désigne souvent Dieu par cette phrase : « Le gentilhomme d'en haut. »

Louis XIV, après la bataille de Ramillies, dont il venoit d'apprendre le détail, dit : « Dieu a donc oublié tout ce que j'ai fait pour lui?» [Anecdote contée à M. de Voltaire par un vieux duc de Brancas.)

Le roi de Pologne Stanislas avançoit tous les jours l'heure de son dîner, M. de La Galaisière hii dit à ce sujet : « Sire, si vous continuez, vous finirez par dîner la veille. »

M..., qui avoit une collection des discours de réception à l'Académie françoise , me disoit : « Lorsque j'y jette les yeux, il me semble voir des carcasses de feu d'artifice après la Saint-Jean. »

Un jour que l'on ne s'entendoit pas dans une dispute à l'Académie, M. de Mairan dit : « Messieurs, si nous ne parlions que quatre à la fois! »

Un poëte consultoit C. sur un distique, a Excellent, répondit-il, sauf les longueurs. »

Quinze jours avant l'attentat de Damiens, un négociant provençal, passant dans une petite ville à six lieues de Lyon et étant à l'auberge, entendit dire dans une chambre qui n'étoit séparée de la sienne que par une cloison qu'un nommé Damiens devoit assassiner le roi. Ce négociant venoit à Paris; il alla se présenter chez M. Berryer, ne le trouva point, lui écrivit ce qu'il avoit entendu, retourna voir M. Berryer, et lui dit qui il étoit. Il repartit pour sa province. Comme il étoit en route, arriva l'attentat de Damiens. M. Berryer, qui c'omprit que ce négociant conteroit son histoire et que cette négligence le perdroit , lui Berryer, envoie un exempt de police et des gardes sur la route de Lyon. On saisit l'homme, on le bâillonne, on l'amène à Paris, on le met à la Bastille, où il Chamfort. II. 7

5o PORTRAITS ET CARACTERES

est resté pendant dix-huit ans. M. de Malesherbes, qui en délivra plusieurs prisonniers en lyyS, conta cette histoire dans le premier moment de son indignation.

* Néricauit Destouches vivoit dans sa terre et y faisoit ses pièces. Il les apportoit à Paris, et s'en alloit la veille de la première représentation.

* Un ordre de choses où le supérieur est vil et l'inférieur avili.

La devise de Marie Sluart étoit une branche de réglisse avec ces mots : Dulcedo in terra, par allusion à François II, mort dès sa jeunesse.

* Diderot, ayant vu en Russie une classe de paysans esclaves appelés mougiks, qui sont d'une pauvreté affreuse, rongés de vermine, etc., en fit une peinture horrible à l'impératrice, qui lui dit : « Comment voulez-vous qu'ils aient soin de la maison, ils n'en sont que locataires? » L'esclave russe, en effet, n'est point propriétaire de sa personne.

On agitoit dans une société la question : « Lequel étoit plus agréable, de donner ou de recevoir? » Les uns prétendoient que c'étoit de donner; d'autres, que, quand l'amitié étoit parfaite, le plaisir

ANECDOTES ET BONS MOTS Dl

de recevoir étoit peut-être aussi délicat et plus vif. Un homme d'esprit, à qui on demanda son avis, dît : « Je ne demanderai pas lequel des deux plaisirs est le plus vif, mais je préférerois celui de donner. Il m'a semblé qu'au moins il étoit le plus durable, et j'ai toujours vu que c'étoit celui des deux dont on se souvenoit plus longtemps. »

Une forte preuve de l'existence de Dieu , selon Dorilas, c'est l'existence de l'homme, de l'homme par excellence , dans le sens le moins susceptible d'équivoque, dans le sens le plus exact, et, par conséquent, un peu circonscrit; en un mot, de l'homme de qualité. C'est le chef-d'œuvre de la Providence, ou plutôt le seul ouvrage immédiat de ses mains. Mais on prétend, on assure qu'il existe des êtres d'une ressemblance parfaite avec cet être privilégié. Dorilas a dit : « Est-il vrai? Quoi ! même figure, même conformation extérieure?» Eh bien! l'existence de ces individus, de ces hommes, puisqu'on les appelle ainsi, qu'il a niée autrefois, qu'il a vue, à sa grande surprise, reconnue par plusieurs de ses égaux; que par cette raison seule il ne nie plus formellement, sur laquelle il n'a plus que des nuages, des doutes bien pardonnables , tout à fait involontaires ; contre laquelle il se contente de protester simplement par des hauteurs, par l'oubli des bienséances ou par des bontés dédaigneuses ;

l'existence de tous ces êtres, sans doute mal définis, qu'en fera-t-il? comment l'expliquera- 1- il? Comment accorder ce phénomène avec sa théorie? dans quel système physique , métaphysique , ou , s'il le faut, mythologique, ira-t-il chercher la solution de ce problème? Il réfléchit, il rêve, il est de bonne foi; l'objection est spécieuse, il en est ébranlé. Il a de l'esprit, des connoissances; il va trouver le mot de l'énigme ; il l'a trouvé, il le tient, la joie brille dans ses yeux. Silence. On connoît dans la théologie persane la doctrine des deux principes, celui du bien et celui du mal. Eh quoi! vous ne saisissez pas ? Rien de plus simple. Le génie, les talens, les vertus, sont des inventions du mauvais principe, d'Orimane , du diable, pour mettre en évidence, pour produire au grand jour certains misérables, plébéiens reconnus, vrais roturiers ou à peine gentilshommes.

Une femme venoit de perdre son mari. Son confesseur ad honores vint la voir le lendemain et la trouva jouant avec un jeune homme très-bien mis. a Monsieur, lui dit-elle, le voyant confondu, si vous étiez venu une demi -heure plus tôt, vous m'auriez trouvée les yeux baignés de larmes; mais j'ai joué ma douleur contre Monsieur, et je l'ai perdue. »

*Un homme, devant un grand dîner, ne distin-

guant point les plats, disoit qu'il ressembloit à cet homme que les maisons empêchoient de voir la ville.

* Un militaire qui s'étoit souvent battu en duel, se trouvant à Paris, fit accepter à un vieux lieutenant général une épée qu'il lui vantoit beaucoup. Quelques jours après, il alla le voir, et lui dit: « Eh bien! mon général, comment vous trouvezvous de cette épée? » Il supposoit que celui-ci en avoit déjà fait usage en quelques rencontres.

Madame duBarry, étant à Luciennes, eut la fantaisie de voir le Val, maison de M. de Beauvau. Elle fit demander à celui-ci si cela ne déplairoit pas à madame de Beauvau. Madame de Beauvau crut plaisant de s'y trouver et d'en faire les honneurs. On parla de ce qui s'étoit passé sous Louis XV. Madame du Barry se plaignit de différentes choses qui sembloient faire voir qu'on haïssoit sa personne. « Point du tout, dit madame de Beauvau, nous n'en voulions qu'à votre place. )> Après cet aveu naïf, on demanda à madame du Barry si Louis XV ne disoit pas beaucoup de mal d'elle (madame de Beauvau) et de madame de Grammont. « Oh ! beaucoup. — Eh bien ! quel mal de moi , par exemple? — De vous. Madame, que vous étiez hautaine, intrigante; que vous meniez votre mari

par le nez. » M. de Beauvau étoit présent : on se hâta de changer de conversation.

M. Dubreuil, pendant la maladie dont il mourut, disoit à son ami M. Pechméja : « Mon ami, pourquoi tant de monde dans ma chambre? Il ne devroit y avoir que toi : ma maladie est contagieuse. »

M. Du Bucq disoit que les femmes sont si décriées qu'il n'y a même plus d'hommes à bonnes fortunes.

La Gabrielli , célèbre chanteuse, ayant demandé cinq mille ducats à l'impératrice pour chanter deux mois à Pétersbourg, l'impératrice répondit: « Je ne paye sur ce pied-là aucun de mes feldmaréchaux. — En ce cas, dit la GabrielH, Votre Majesté n'a qu'à faire chanter ses feld-maréchaux. » L'impératrice paya les cinq mille ducats.

Duclos, qui disoit sans cesse des injures à l'abbé d'Olivet, disoit de lui : « C'est un si grand coquin que, malgré les duretés dont je l'accable, il ne me hait pas plus qu'un autre. »

Duclos disoit à un homme ennuyé d'un sermon prêché à Versailles : « Pourquoi avez-vous entendu ce sermon jusqu'au bout? — J'ai craint de déranger

l'auditoire et de le scandaliser. — Ma foi, reprit Duclos, plutôt que d'entendre ce sermon, je me serois converti au premier point. »

Mademoiselle Duthé , ayant perdu un de ses amans, et cette aventure ayant fait du bruit, un homme qui alla la voir la trouva jouant de la harpe, et lui dit avec surprise : « Eh! mon Dieu ! je m'attendois à vous trouver dans la désolation. — Ah ! dit-elle d'un ton pathétique , c'est hier qu'il falloit me voir ! »

« Je joue aux échecs à vingt-quatre sous dans un salon où le passe-dix est à cent louis, » disoit un général employé dans une guerre difficile et ingrate, tandis que d'autres faisoient des campagnes faciles et brillantes.

M. de B... est un de ces sots qui regardent de bonne foi l'échelle des conditions comme celle du mérite ; qui le plus naïvement du monde ne conçoit pas qu'un honnête homme non décoré ou au-dessous de lui soit plus estimé que lui. Le rencontre-t-il dans une de ces maisons où l'on sait encore honorer le mérite, M. de B... ouvre de grands yeux, montre un étonnemenl stupide ; il croit que cet homme vient de gagner un quaterne û la loterie : il l'appelle mon cher un tel, quand

la société vient de le traiter avec la plus grande considération. J'ai vu plusieurs de ces scènes dignes du pinceau de La Bruyère.

M..., qui venoit de publier un ouvrage qui avoit beaucoup réussi, étoit sollicité d'en publier un second dont ses amis faisoient grand cas. « Non, dit-il, il faut laisser à l'envie le temps d'essuyer son écume. »

Le comte de... et le marquis de... me demandant quelle différence je faisois entre eux en fait de principes, je répondis : « La différence qu'il y a entre vous est que l'un lécheroit l'écumoire, et que l'autre l'avaleroit. »

On disoit à Louis XV qu'un de ses gardes, qu'on lui nommoit, alloit mourir sur-le-champ pour avoir fait la mauvaise plaisanterie d'avaler un écu de six livres. « Ah ! bon Dieu! dit le roi, qu'on aille chercher Andouillet, Lamartinière, Lassone ! — Sire, dit le duc de Noailles, ce ne sont point làlesgerib qu'il faut. — Et qui donc? — Sire, c'est l'abbc Terray. — L'abbé Terray! Comment? — Il arrivera, il mettra sur ce gros écu un premier dixième^ un second dixième, un premier vingtième, un second vingtième; le gros écu sera réduit à trente six sous, comme les nôtres, il s'en ira par les voies

ANECDOTES ET BONS MOTS Sy

ordinaires, et voilà le malade guéri. » Cette plaisanterie fut la seule qui ait fait de la peine à l'abbé Terray; c'est la seule dont il eût conservé le souvenir : il le dit lui-même au marquis de Sesmaisons.

On parloit à l'abbé Terrasson d'une certaine édition de la Bible; on la vantoit beaucoup. « Oui, dit-il, le scandale du texte y est conservé dans toute sa pureté. »

On annonça, dans une maison où soupoit madame d'Egmont, un homme qui s'appeloit du Guesciin. A ce nom, son imagination s'allume; elle fait mettre cet homme à table à côté d'elle, lui fait mille politesses, et enfin lui offre du plat qu'elle a devant elle (c'étoient des truffes). « Madame, répond le sot, il n'en faut pas à côté de vous. » — «A ce ton, dit-elle en contant cette histoire, j'eus grand regret à mes honnêtetés. Je fis comme ce dauphin qui, dans le naufrage d'un vaisseau, crut sauver un homme, et le rejeta à la mer en voyant que c'étoit un singe. »

La comtesse d'Egmont, ayant trouvé un homme du premier mérite à mettre à la tête de l'éducation de M. de Chinon, son neveu, n'osa pas le présenter en son nom. Elle étoit pour M. de Fronsac,

son frère, un personnage trop grave. Elle pria le poëte Bernard de passer chez elle. Il y alla, elle le mit au fait. Bernard lui dit : « Madame, l'auteur de l'Art d'aimer n'est pas un personnage bien imposant; mais je le suis encore un peu trop pour cette occasion : je pourrois vous dire que mademoiselle Arnould seroit un passe-port beaucoup meilleur auprès de monsieur votre frère... — Eh bien! dit madame d'Egmont en riant, arrangez le souper chez mademoiselle Arnould. » Le souper s'arrangea. Bernard y proposa l'abbé Lapdantpour précepteur; il fut agréé. C'est celui qui a depuis achevé l'éducation du duc d'Enghien.

Une mère, après un trait d'entêtement de son fils, disoit que les enfans étoient très-égoïstes. « Oui, dit M..., en attendant qu'ils soient polis. »

Quelqu'un disoit que la goutte est la seule maladie qui donne de la considération dans le monde. « Je le crois bien, répondit M..., c'est la croix de Saint-Louis de la galanterie. )^

Le lord Rochester avoit fait dans une pièce de vers l'éloge de la poltronnerie. Il étoit dans un café. Arrive un homme qui avoit reçu des coups de bâton sans se plaindre; milord Rochester, après beaucoup de complimens, lui dit : « Monsieur, si

VOUS étiez homme à recevoir des coups de bâton si patiemment, que ne le disiez-vous? Je vous les aurois donnés, moi, pour me remettre en crédit. »

Le roi de Prusse , qui ne laisse pas d'avoir employé son temps, dit qu'il n'y a peut-être pas d'homme qui ait fait la moitié de ce qu'il auroit pu faire.

« Mes ennemis ne peuvent rien contre moi, disoit M..., car ils ne peuvent m'ôter la faculté de bien penser, ni celle de bien faire. »

« Vous bâillez ! disoit une femme à son mari. — Ma chère amie, lui dit celui-ci, le mari et la femme ne sont qu'un, et, quand je suis seul, je m'ennuie. »

Mademoiselle d'Entragues, piquée de la façon dont Bassompierre refusoit de l'épouser, lui dit : « Vous êtes le plus sot homme de la cour. — Vous voyez bien le contraire, » répondit-il.

« La manière dont je vois distribuer l'éloge et le blâme, disoit M. de B..., donneroit au plus honnête homme l'envie d'être diffamé. »

M. de R... venoit de lire dans une société trois ou quatre épigrammes sur autant de personnes

6o PORTRAITS ET CARACTERES

dont aucune n'étoit vivante. On se tourna vers M. de..., comme pour lui demander s'il n'en avoit pas quelques-unes dont il pût régaler l'assemblée. « Moi! dit-il naïvement, tout mon monde vit : je ne puis vous rien dire. »

On faisoit une procession avec la châsse de sainte Geneviève pour obtenir de la sécheresse. A peine la procession fut-elle en route qu'il commença à pleuvoir. Sur quoi l'évêque de Castres dit plaisamment : « La sainte se trompe; elle croit qu'on lui demande de la pluie. »

Mylord Tyrauley disoit qu'après avoir ôté à un Espagnol ce qu'il avoit de bon, ce qu'il en restoit étoit un Portugais. Il disoit cela étant ambassadeur en Portugal.

Je me promenois un jour avec un de mes amis, qui fut salué par un homme d'assez mauvaise mine. Je lui demandai ce que c'étoit que cet homme; il me répondit que c'étoit un homme qui faisoit pour sa patrie ce que Brutus n'auroit pas fait pour la sienne. Je le priai de mettre cette grande idée à mon niveau. J'appris que son homme étoit un espion de police.

Il a plu un moment à madame la duchesse de

ANECDOTES ET BONS MOTS bl

Grammont de dire que M. de Liancourt avoit autant d'esprit que M. de Lauzun. M. de Créqui rencontre celui-ci et lui dit : « Tu dînes aujourd'hui chez moi. — Mon ami, cela m'est impossible. — Il le faut, et d'ailleurs tu y es intéressé. — Comment? — Liancourt y dîne : on lui donne ton esprit; il ne s'en sert point, il te le rendra. »

Quelqu'un ayant lu une lettre très-sotte de M. Blanchard sur le ballon dans le Journal de Paris : « Avec cet esprit-là, dit-il, ce M. Blanchard doit bien s'ennuyer en l'air! »

On condamna en même iem^s le Vivre De l'Esprit et le poëme de la Pucelle. Ils furent tous deux défendus en Suisse. Un magistrat de Berne, après une grande recherche de ces deux ouvrages, écrivit au sénat : « Nous n'avons trouvé, dans tout le canton, ni Esprit ni Pucelle. »

Quand M. le comte d'Estaing, après sa campagne de la Grenade, vint faire sa cour à la reine pour la première fois, il arriva porté sur ses béquilles et. accompagné de plusieurs officiers blessés comme lui. La reine ne sut lui dire autre chose sinon : « Monsieur le comte, avez-vous été content du petit Laborde? »

« J'estime le plus que je puis, disoit M..., et

cependant j'estime peu; je ne sais comment cela se fait. ))

« C'est bien mal fait, disoit M..., d'avoir laissé tomber le cocuage, c'est-à-dire de s'être arrangé pour que ce ne soit plus rien. Autrefois c'étoit un état dans le monde, comme de nos jours celui de jouer. A présent ce n'est plus rien du tout. »

Le duc de Choiseul, à qui l'on parioit de soq étoile, que l'on regardoit comme sans exemple, répondit : « Elle l'est pour le mal autant que pour le bien. — Comment? — Le voici. J'ai toujours très-bien traité les filles : il j en a une que je néglige, elle devient reine de France, ou à peu près. J'ai traité à merveille tous les inspecteurs, je leur ai prodigué l'or et les honneurs : il y en a un extrêmement méprisé que je traite légèrement, il devient ministre de la guerre : c'est M. de Monteynard. Les ambassadeurs, on sait ce que j'ai fait pour eux sans exception, hormis un seul; mais il y en a un qui a le travail lent et lourd, que tous les autres méprisent, qu'ils ne veulent plus voir à cause d'un ridicule mariage : c'est M. de Vergennes, et il devient ministre des affaires étrangères. Convenez que j'ai des raisons de dire que mon étoile est aussi extraordinaire en mal qu'en bien. »

M. de Castries, dans le temps de la querelle de Diderot et de Rousseau, dit avec impatience à M. de R..., qui me l'a répété : « Cela est incroyable; on ne parle que de ces gens-là, gens sans état, qui n'ont point de maison, logés dans un grenier : on ne s'accoutume point à cela. »

Un pape causant avec un étranger de toutes les merveilles de l'Italie, celui-ci dit gauchement : « J'ai tout vu, hors un conclave, que je voudrois bien voir. »

On sait le discours fanatique que l'évêque de Dol a tenu au roi au sujet du rappel des protestans. Il parla au nom du clergé. L'évêque de Saint- Pol lui ayant demandé pourquoi il avoit parlé au nom de ses confrères sans les consulter : « J'ai consulté, dit-il, mon crucifix. — En ce cas, répliqua l'évêque de Saint-Pol, il falloit répéter exactement ce que votre crucifix vous avoit répondu. »

Duclos avoit l'habitude de prononcer sans cesse, en pleine Académie , des f... , des b... L'abbé du Resnel , qui, à cause de sa longue figure, étoit appelé un grand serpent sans venin, lui dit : « Monsieur, sachez qu'on ne doit prononcer dans l'Académie que des mots qui se trouvent dans le Dictionnaire. »

On demandoit à un ministre pourquoi les gouverneurs de province avoient plus de faste que le roi. « C'est, dit-il, que les comédiens de campagne chargent plus que ceux de Paris. »

M... me disoit, à propos des fautes de régime qu'il commet sans cesse, des plaisirs qu'il se permet et qui l'empêchent seuls de recouvrer la santé : « Sans moi, je me porterois à merveille, »

Madame de Créqui, parlant à la duchesse de Chaulnes de son mariage avec M. de Giac, après les suites désagréables qu'il a eues, lui dit qu'elle auroit dû les prévoir, et insista sur la distance des âges. « Madame, lui dit madame de Giac, apprenez qu'une femme de la cour n'est jamais vieille, et qu'un homme de robe est toujours vieux, »

Le feu roi étoit, comme on sait, en correspondance secrète avec le comte de Broglie, Il s'agissoit de nommer un ambassadeur en Suède. Le comte de Broglie proposa M. deVergennes, alors retiré dans ses terres, à son retour de Constantinople. Le roi ne vouloit pas; le comte insistoit. Il étoit dans l'usage d'écrire au roi à mi-marge, et le roi meitoit la réponse à côté. Sur la dernière lettre le roi écrivit : « Je n'approuve point le choix de M. de Vergennes. C'est vous qui m'y forcez :

soit, qu'il parte; mais je défends qu'il amène sa vilaine femme avec lui. » [Anecdote contée par Favier, qui avoit vu la réponse du roi dans les mains du comte de Broglie.)

Je demandois à M. de... s'il se marieroit. « Je ne le crois pas, » me disoit-il. Et il ajouta en riant : « La femme qu'il me faudroit, je ne la cherche point; je ne l'évite même pas. »

M... disoit : « Les femmes n'ont de bon que ce qu'elles ont de meilleur. »

M..., connu par son usage du monde, me disoit que ce qui l'avoit le plus formé, c'étoit d'avoir su coucher, dans l'occasion, avec des femmes de quarante ans, et écouter des vieillards de quatrevingts.

Madame de Brionne rompit avec le cardinal de Rohan à l'occasion du duc de Choiseul, que le cardinal vouloit faire renvoyer. Il y eut entre eux une scène violente, que madame de Brionne termina en menaçant de le faire jeter par la fenêtre. u Je puis bien descendre, dit-il, par où je suis monté si souvent. »

N... disoit qu'il s'étonnoit toujours de ces fes- Chamfort. — II. ç

tins meurtriers qu'on se donne dans le monde. Cela se concevroit entre parens qui héritent les uns des autres; mais, entre amis qui n'héritent pas, quel peut en être l'objet?

(c J'ai vu, disoit M..., peu de fiertés dont j'aie été content. Ce que je connois de mieux en ce genre, c'est celle de Satan dans le Paradis perdu. )>

M. de..., qui avoit vécu avec des princesses d'Allemagne, me disoit : « Croyez -vous que M. de L... ait madame de S...? » Je lui répondis : « Il n'en a pas même la prétention; il se donne pour ce qu'il est, pour un libertin, un homme qui aime les filles par-dessus tout. — Jeune homme, me répondit-il, n'en soyez pas la dupe : c'est avec cela qu'on a des reines. »

M. de..., que des chagrins amers empêchoient de reprendre sa santé, me disoit : « Qu'on me montre le fleuve d'Oubli, et je trouverai la fontaine de Jouvence. »

On faisoit une quête à l'Académie françoise; il manquoit un écu de six francs ou un louis d'or. Un des membres, connu par son avarice, fut soupçonné de n'avoir pas contribué; il soutint qu'il avoit mis; celui qui faisoit la collecte dit . « Je ne l'ai pas vu, mais je le crois. » M, de Fontenelle

termina la discussion en disant : « Je l'ai vu, moi, mais je ne le crois pas. »

Fontenelle , âgé de quatre-vingts ans, s'empressa de relever l'éventail d'une femme jeune et belle, mais mal élevée, qui reçut sa politesse dédaigneusement. « Ah! Madame, lui dit-il, vous prodiguez bien vos rigueurs! »

Autrefois on tiroit le gâteau des Rois avant le repas, M. de Fontenelle fut roi, et, comme il négligeoit de servir d'un excellent plat qu'il avoit devant lui, on lui dit : « Le roi oublie ses sujets. » A quoi il répondit : « Voilà comme nous sommes, nous autres! »

On demandoit à M. de Fontenelle mourant : « Comment cela va-t-il? — Cela ne va pas, dit-il; cela s'en va. »

Une femme âgée de quatre-vingt-dix ans disoit à M. de Fontenelle, âgé de quatre-vingtquinze : « La mort nous a oubliés. — Chut! » lui répondit M. de Fontenelle en mettant le doigt sur sa bouche.

M. de... demandoit à l'évêque de.,, une maisonde campagne oîi il n'alloit jamais. Celui-ci lui

répondit : « Ne savez-vous pas qu'il faut toujours avoir un endroit où l'on n'aille point, et où l'on croie que l'on seroit heureux si on y alloit? » M. de..,, après un instant de silence, répondit : « Cela est vrai, et c'est ce qui a fait la fortune du paradis, k

« Ce n'est pas, me disoit M. de M..., un homme très-vulgaire que celui qui dit à la Fortune : « Je ne veux de toi qu'à telle condition; « tu subiras le joug que je veux t'imposer », et qui dit à la Gloire : « Tu n'es qu'une fille à qui « je veux bien faire quelques caresses, mais que je « repousserai si tu en risques avec moi de trop « familières et qui ne me conviennent pas. » C'étoit lui-même qu'il peignoit, et tel est en effet son caractère.

M... disoit, à propos de madame de... : « J*'ai cru qu'elle me demandoit un fou, et j'étois près de le lui donner; mais elle me demandoit un sot, et je le lui ai refusé net. »

M. de Barbançon, qui avoit été très-beau, possédoit un très-joli jardin que madame la duchesse de La Vallière alla voir. Le propriétaire, alors trèsvieux et très-goutteux, lui dit qu'il avoit été amoureux d'elle à la folie Madame de La Vallière lui

ANECDOTES ET BONS MOTS bc

répondit : « Hélas! mon Dieu, que ne parliezvous ? vous m'auriez eue comme les autres. »

c( Ce qui rend le monde désagréable, me disoit M. de L..., ce sont les fripons, et puis les honnêtes gens : de sorte que, pourque tout fût passable, il faudroit anéantir les uns et corriger les autres. Il faudroit détruire l'enfer et recomposer le paradis. »

* J'ai entendu parler d'un fou de cour apparemment très-sage, et qui disoit : « Je ne sais comment cela se fait, mais il ne me vient jamais de bons mots que contre les gens disgraciés. »

* Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, avoit pris pour son modèle dans la guerre Annibal, qu'il citoit sans cesse. Après la bataille de Morat, où ce prince fut battu, le fou de cour qui l'accompagnoit dans sa fuite disoit de temps en temps: « Nous voilà bien annibalés ! »

* Le roi de Prusse combloit un officier de bontés, et l'oublia toutefois dans une promotion d'infanterie. Cet officier se plaignit, et ses plaintes furent rendues au roi par un délateur, auquel le roi répondit : « Il a raison de se plaindre, mais il ne sait pas ce que je veux faire pour lui. Allez lui

yo PORTRAITS ET CARACTERES

dire que je sais tout, que je lui pardonne, mais que je ne lui ordonne pas de vous pardonner. » En effet, cette histoire fut sue de l'officier intéressé, ce qui occasionna un duel au pistolet où le délateur fut tué. Le roi donna ensuite un régiment à l'officier oublié dans la précédente promotion.

* Le roi de Prusse trouva, à la prise de Dresde, beaucoup de bottes et de perruques chez le comte de Brùhl. « Voilà bien des bottes, dit-il, pour un homme qui n'alloit jamais à cheval, et bien des perruques pour un homme qui n'avoit point de tête ! 1)

* Les habitans de Berlin ayant fait trois arcs de triomphe pour leur roi à son retour de la dernière campagne de la guerre de Sept ans, il publia sous le premier arc l'abolition d'un impôt, sous le deuxième l'abolition d'un second impôt, enfin sous le troisième l'abolition de tous les impôts.

* Le roi de Prusse, ayant fait faire de la fausse monnoie par des juifs, leur paya la somme convenue avec la monnoie qu'ils venoient de fabriquer.

Le roi de Prusse avoit fait élever des casernes qui bouchent le jour à une église catholique. On

lui fit des représentations sur cela. Il renvoya la requête, avec ces paroles au bas :

Beati qui non viderunt et crediderunt,

Milord Hamilton, personnage très-singulier, étant ivre dans une hôtellerie d'Angleterre, avoit tué un garçon d'auberge et étoit rentré sans savoir ce qu'il avoit fait. L'aubergiste arrive tout effrayé et lui dit : « Milord, savez-vous que vous avez tué ce garçon? » Le lord lui répondit en balbutiant : « Mettez-le sur la carte. >>

* La gabelle n'est connue que de nom en basse Bretagne, mais très-redoutée des paysans. Un seigneur fit présent à un curé de village d'une pendule. Les paysans ne savoient ce que c'étoit. Un d'eux s'avisa de dire que c'étoit la gabelle. Ils ramassoient déjà des pierres pour la détruire, lorsque le curé survint et leur dit que ce n'étoit pas la gabelle, mais le jubilé que le pape lui envoyoit. Ils s'apaisèrent sur-le-champ.

* Un grand seigneur russe prit pour instituteur de ses enfans un Gascon, qui n'apprit à ses élèves que le basque, la seule langue qu'il possédât. Cela fit une scène plaisante la première fois qu'ils se trouvèrent avec des François.

* Un Gascon, ayant à la cour je ne sais quelle place subalterne, promit sa protection à un vieux militaire, son compatriote. Il le fit trouver sur le chemin du roi, et, le lui présentant, dit au roi que son compatriote et lui avoient servi Sa Majesté quarante-six ans. « Comment! quarante-six ans? dit le roi. — Oui, Sire, lui quarante-cinq ans, et moi un an... Cela fait bien quarante-six ans complets. »

* Mademoiselle, étant à Toulouse, disoit à un homme de distinction de la même ville : « Je m'étonne que, Toulouse étant entre la Provence et la Gascogne, vous soyez d'aussi bonnes gens que vous êtes. — Votre Altesse, répondit le Toulousain, ne nous a pas encore creusés. En nous creusant bien, elle trouveroit que nous valons à peu près les Provençaux et les Gascons ensemble. »

* Un ivrogne, buvant un verre de vin au commencement d'un repas , lui dit : « Arrange-toi bien, tu seras foulé. »

* Un ivrogne, tenant son camarade sous le bras, la nuit, dans l'obscurité, disoit : « Voyez comme la police est faite ici î On nous fait payer les boues et lanternes... Les boues, oh! il y en a, il n'y arien à dire ; mais les lanternes, où sont-elles? Quelle friponnerie ! »

ANECDOTES ET BONS MOTS y3

Un gazetier mit dans sa gazette : u Les uns disent le cardinal Mazarin mort, les autres vivant; moi, je ne crois ni l'un ni l'autre. »

Le vicomte de Saint-Priesî, intendant de Languedoc pendant quelque temps, voulut se retirer, et demanda à M. de Calonne une pension de dix mille livres. « Que voulez-vous faire de dix mille livres? » dit celui-ci, et il fit porter la pension à vingt mille. Elle est du petit nombre de celles qui ont été respectées à l'époque du retranchement des pensions par l'archevêque de Toulouse, qui avoit fait plusieurs parties de filles avec le vicomte de Saint-Priest.

Le comte d'Artois, le jour de ses noces, prêt à se mettre à table et environné de tous ses grands officiers et de ceux de madame la comtesse d'Artois, dit à sa femme, de façon que plusieurs personnes l'entendirent : « Tout ce monde que vous voyez, ce sont nos gens. » Ce mot a couru, mais c'est le millième, et cent mille autres pareils n'empêcheront jamais la noblesse françoise de briguer en foule des emplois où l'on fait exactement la fonction de valet.

On faisoit entendre à un homme d'esprit qu'il ne connoissoit pas bien la cour. Il répondit : « On

peut être très-bon géographe sans être sorti de chez soi : d'Anville n'avoit jamais quité sa chambre. »

« Dans ma jeunesse même, me disoit M..., j'aimois à intéresser, j'aimois assez peu à séduire, et j'ai toujours détesté de corrompre. »

M... disoit que la goutte ressembloit aux bâtards des princes, qu'on baptise le plus tard qu'on peut.

Le roi nomma M. de Navailles gouverneur de M. le duc de Chartres, depuis régent : M. de Navailles mourut au bout de huit jours; le roi nomma M. d'Estrades pour lui succéder : il mourut au bout du même terme. Sur quoi Benserade dit : « On ne peut pas élever un gouverneur pour M. le duc de Chartres. »

M... me disoit que madame de C..., qui tâche d'être dévote, n'y parviendroit jamais, parce que, outre la sottise de croire, il falloit, pour faire son salut, un fonds de bêtise quotidienne qui lui manqueroit trop souvent. « Et c'est ce fonds, ajoutoit-il, qu'on appelle la grâce. )>

M. de..., qui voyoit la source de la dégradation de l'espèce humaine dans l'établissement de

ANECDOTES ET BONS MOTS yS

la secte nazaréenne et dans la féodalité, disoit que, pour valoir quelque chose, il falloit se défranciser et se débaptiser, et redevenir Grec ou Romain par l'âme.

Ce fut le comte de Grammont lui-même qui vendit quinze cents livres le manuscrit des mémoires où il est si clairement traité de fripon. Fontenelle, censeur de l'ouvrage, refusoit de l'approuver, par égard pour le comte. Celui-ci s'en plaignit au chancelier, à qui Fontenelle dit les raisons de son refus. Le comte, ne voulant pas perdre les quinze cents livres, força Fontenelle d'approuver le livre d'Hamilton.

On disoit de l'avant-dernier évêque d'Autun, monstrueusement gros, qu'il avoit été créé et mis au monde pour faire voir jusqu'où peut aller la peau humaine.

u Madame de G..., disoit M..., a trop d'esprit et d'habileté pour être jamais méprisée autant que beaucoup de femmes moins méprisables. »

On demandoit à La Calprenède quelle étoit i'étotîe de ce bel habit qu'il portoit. « C'est du Sylvandre, » dit-il (un de ses romans qui avoit

réussi).

y6 PORTRAITS ET CARACTERES

Un homme alloit, depuis trente ans, passer toutes ses soirées chez madame de... Il perdit sa femme; on crut qu'il épouserolt l'autre, et on l'y encourageoit. Il refusa. « Je ne saurois plus, dit-il, où aller passer mes soirées. »

Un jour que quelques conseillers parloient un peu trop haut à l'audience, M. de Harlay, premier président, dit : « Si ces messieurs qui causent ne faisoient pas plus de bruit que ces messieurs qui dorment, cela accommoderoit fort ces messieurs qui écoutent. »

M. de Fontenelle, âgé de quatre-vingt-dixsept ans, venant de dire à madame Helvétius, jeune, belle et nouvellement mariée, mille choses aimables et galantes, passa devant elle pour se mettre à table, ne l'ayant pas aperçue. « Voyez, lui dit madame Helvétius, le cas que je dois faire de vos galanteries : vous passez devant moi sans me regarder. — Madame, dit le vieillard, si je vous eusse regardée, je n'aurois pas passé, rt

L'abbé Raynal, dînant à Neuchâtel avec le prince Henri, s'empara de la conversation et ne laissa point au prince le moment de placer un mot. Celui-ci, pour obtenir audience, fît semblant de

croire que quelque chose tomboit du plancher, et profita du silence pour parler à son tour.

« Henri IV fut un grand roi; Louis XIV fut le roi d'un beau règne. » Ce mot de Voisenon passe la portée ordinaire.

M..., ayant lu la lettre de saint Jérôme où il peint avec la plus grande énergie la violence de ses passions, disoit : « La force de ses tentations me fait plus d'envie que sa pénitence ne me fait peur. »

On disoit de J. J. Rousseau : « C'est un hibou. — Oui, dit quelqu'un, mais c'est celui de Minerve, et, quand je sors du Devin du V/Z/age^ j'ajouterois : déniché par les Grâces. »

Duclos disoit un jour à madame de Rochefort et à madame de Mirepoix que les courtisanes devenoient bégueules et ne vouloient plus entendre le moindre conte un peu trop vif. Elles étoient, disoit-il, plus timorées que les femmes honnêtes. Et là-dessus il enfile une histoire fort gaie, puis une autre encore plus forte; enfin, à une troisième qui commençoit encore plus vivement, madame de Rochefort l'arrête et lui dit : « Prenez donc garde,

yS PORTRAITS ET CARACTÈRES

Duclos : VOUS nous croyez aussi par trop honnêtes femmes. »

C'étoit l'usage, chez madame de Luchet , que l'on achetât une bonne histoire à celui qui la faisoit... « Combien en voulez-vous? — Tant. » Il arriva que, madame de Luchet demandant à sa femme de chambre l'emploi de cent écus, celle-ci parvint à rendre ce compte, à l'exception de trente-six livres, lorsque tout à coup elle s'écria : « Ah ! Madame, et cette histoire pour laquelle vous m'avez sonnée, que vous avez achetée à M. Coqueley, et que j'ai payée trente-six livres! »

Un homme de lettres à qui un grand seigneur faisoit sentir la supériorité de son rang lui dit : « Monsieur le duc, je n'ignore pas ce que je dois savoir; mais je sais aussi qu'il est plus aisé d'être au-dessus de moi qu'à côté. »

Madame du D... disoit de M... qu'il étoit aux petits soins pour déplaire.

On dit d'un homme tout à fait malheureux : « Il tombe sur le dos et se casse le nez. »

« Ce jour-là, je fus très-aimable, point bru-

tal,)) me disoit M. S..., qui étoit en effet l'un et l'autre.

M. de..., homme violent, à qui on reprochoit quelques torts, entra en fureur et dit qu'il iroit vivre dans une chaumière. Un de ses amis lui répondit tranquillement : « Je vois que vous aimez mieux garder vos défauts que vos amis, »

Le maréchal de Noailles disoit beaucoup de mal d'une tragédie nouvelle. On lui dit : « Mais M. d'Aumont, dans la loge duquel vous l'avez entendue, prétend qu'elle vous a fait pleurer. — Moi! dit le maréchal, point du tout; mais, comme il pleuroit lui-même dès la première scène, j'ai cru qu'il étoit honnête de prendre part à sa douleur. ))

M. de Buffon s'environne de flatteurs et de sots qui le louent sans pudeur. Un homme avoit dîné chez lui avec l'abbé Leblanc, M. de Juvigny et deux autres hommes de cette force. Le soir, il dit à souper qu'il avoit vu dans le cœur de Paris quatre huîtres attachées à un rocher. On chercha longtemps le sens de cette énigme, dont il donna enfin le mot.

Un sot disoit, au milieu'd'une conversation : « Il

bo PORTRAITS ET CARACTERES

me vient une idée. » Un plaisant dit : « J'en suis bien surpris. »

Un malade qui ne vouloit pas recevoir les sacremens disoit à son ami : ce Je vais faire semblant de ne pas mourir. »

Le chevalier de Narbonne, accosté par un important dont la familiarité lui déplaisoit, et qui lui dit en l'abordant : a Bonjour, mon ami! Comment te portes-tu? « répondit : « Bonjour, mon amil Comment t'appelles-tu? n

Feu madame la duchesse d'Orléans étoit fort éprise de son mari dans les commencemens de son mariage; il y avoit peu de réduits dans le Palais- Royal qui n'en eussent été témoins. Un jour, les deux époux allèrent faire visite à la duchesse douairière, qui étoit malade. Pendant la conversation, elle s'endormit, et le duc et la jeune duchesse trouvèrent plaisant de se divertir sur le pied du lit de la malade. Elle s'en aperçut, et dit à sa bellefille : « Il vous étoit réservé, Madame, de faire rougir du mariage ! »

Il est temps, disoit M..., que la philosophie ait aussi son index, comme l'inquisition de Rome et de Madrid. Il faut qu'elle fasse une liste des livres

ANECDOTES ET BONS MOTS 5l

qu'elle proscrit, et cette proscription sera plus considérable que celle de sa rivale. Dans les livres mêmes qu'elle approuve en général, combien d'idées particulières ne condamneroit-elle pas comme contraires à la morale et même au bon sensJ

M. de R... étoit autrefois moins dur et moins dénigrant qu'aujourd'hui; il a usé toute son indulgence, et le peu qui lui en reste, il le garde pour Jui.

M. de Ségur ayant publié une ordonnance qui obligeoit à ne recevoir dans le corps de l'artillerie que des gentilshommes, et, d'une autre part, cette fonction n'admettant que des gens instruits, il arriva une chose plaisante : c'est que Tabbé Bossut, examinateur des élèves, ne donna d'attestations qu'à des roturiers , et Chérin qu'à des gentilshommes. Sur une centaine d'élèves, il n'y en eut que quatre ou cinq qui remplirent les deux conditions.

L'abbé Beaudeau disoit de M. Turgot que c'étoit un instrument d'une trempe excellente, mais qui n'avoir pas de manche.

Un Américain, ayant vu six Anglois séparés de leur troupe, eut l'audace inconcevable de leur cou- Chamfort. — II. j ,

irir sus, d'en blesser deux, de désarmer les autres' et de les amener au général Washington. Le général lui demanda comment il avoit pu faire pour se rendre maître de six hommes : « Aussitôt que je les ai vus,, dit-il, j'ai couru sur eux et je les ai environnés. »

M. de... disoit qu'il ne falloit rien dire, dans les séances publiques de l'Académie Françoise , par delà ce qui est imposé par les statuts; et il motivoit son avis en disant : « En fait d'inutilités, il ne faut que le nécessaire. »

M... me disoit : « J'ai vu des femmes de tous les pays : l'Italienne ne croit être aimée de son amant que quand il est capable de commettre un crime pour elle ; l'Angloise, une folie, et la Françoise, une sottise. »

Duclos disoit, pour ne pas profaner le nom de Romain, en parlant des Romains modernes : Un Italien de Kome.

* La plupart des règlements de police, arrêts du Conseil portant défense, et même de lois plus importantes, ne sont guère que des spéculations de finance qui ont pour objet d'avoir de l'argent en vendant la permission d'enfreindre les lois.

* C'est une source de comique neuf qu'un mot dit pour faire un effet et qui en produit un autre. C'est surtout à la cour et dans le grand monde qu'on voit cet effet se produire fréquemment.

* Deux jeunes gens viennent à Paris dans une voiture publique L'un raconte qu'il vient pour épouser la fille de M. de..., dit ses liaisons, l'état de son père, etc. Ils vont coucher à la même auberge. Le lendemain, Tépouseur meurt à sept heures du matin, avant d'avoir fait sa visite. L'autre, qui étoit un plaisant de profession, s'en va chez le beau-père futur, se donne pour le gendre, se conduit en homme d'esprit et charme toute la famille, jusqu'au moment de son départ, qu'il précipitoit, disoit-il, parce qu'il avoit rendez-vous à six heures pour se faire enterrer. C'étoit en effet l'heure où le jeune homme mort le matin devoit être enterré. Le domestique qui alla à l'auberge du prétendu gendre étonna beaucoup le beau-père et la famille, qui crut avoir vu l'àme du revenant.

* Dans le temps des farces de la foire Saint- Laurent, il parut sur le théâtre un Polichinelle bossu par devant et par derrière. On lui demandoit ce qu'il y avoit dans sa bosse de devant . « Des ordres, dit-il. —Et dans ta bosse de derrière? — Des contre-

ordres. » C'étoit le temps où l'administration étoit la plus folle ou la plus sotte. Cette plaisanterie, trèsbonne en elle-même, fit envoyer le plaisant à Bicêtre.

* M. de la Briffe, avocat général au grand Conseil, étant mort le lundi gras, fut enterré le mardi, et, le corbillard ayant passé au milieu des masques, il fut pris pour une mascarade. Plus on vouloit expliquer tout cet appareil à la populace, plus elle crioit : A la chienlit!

Le roi Jacques, retiré à Saint-Germain, et vivant des libéralités de Louis XIV, venoit à Paris pour guérir les écrouelles, qu'il ne touchoit qu'en qualité de roi de France.

M. de..., ayant aperçu que M. Barthe étoit jaloux (de sa femme), lui dit : « Vous, jaloux! Mais savez- vous bien que c'est une prétention? C'est bien de l'honneur que vous vous faites. Je m'explique. N'est pas cocu qui veut : savez-vous que, pour l'être, il faut savoir tenir une maison, être poli, sociable, honnête? Commencez par acquérir toutes ces qualités, et puis les honnêtes gens verront ce qu'ils auront à faire pour vous. Tel que vous êtes, qui pourroit vous faire cocu? Une espèce ! Quand il sera temps de vous effrayer, je vous en ferai mon compliment. »

Le marquis de Chastellux, amoureux comme à vingt ans, a^'ant vu sa femme occupée pendant tout un dîner d'un étranger jeune et beau, l'aborda au sortir de table et lui adressa d'humbles reproches. Le marquis de Genlis lui dit : « Passez, passez, bonhomme; on vous a donné. »

Le maréchal de Villars fut adonné au vin, même dans sa vieillesse. Allant en Italie pour se mettre à la tête de l'armée dans la guerre de 1734, il alla faire sa cour au roi de Sardaigne tellement pris de vin qu'il ne pouvoit se soutenir et qu'il tomba à terre. Dans cet état, il n'avoit pourtant pas perdu la tête, et il dit au roi : « Me voilà porté tout naturellement aux pieds de Votre Majesté. »

M.^le duc de Choiseul étoit du jeu de Louis XV, quand il fut exilé. M. de Chauvelin, qui en étoit aussi , dit au roi qu'il ne pouvoit le continuer, parce que le duc en étoit de moitié. Le roi dit à M. de Chauvelin : a Demandez-lui s'il veut continuer. » M. de Chauvelin écrivit à Chanteloup ; M. de Choiseul accepta. Au bout du mois, le roi demanda si le partage des gains étoit fait : « Oui, dit M. de Chauvelin : M. de Choiseul gagne trois mille louis. — Ah! j'en suis bien aise, dit le roi; mandez-le-lui bien vite. »

'^ Louis XV avoit joué avec le maréchal d'Es-

trées, qui, ayant beaucoup perdu, se retiroii. Le roi lui dit : « Est-ce que vous n'avez pas une terre? »

* Fox, célèbre joueur, disoit : « Il y a deux grands plaisirs dans le jeu : celui de gagner et celui de perdre. »

"^ Un joueur vouloit sous-louer un reste de bail. On lui demanda s'il faisoit bien clair dans son appartement. « Hélas! dit-il, je n'en sais rien ; je sors si matin, et je rentre si tard ! »

(( Que peuvent pour moi, disoit M. . . , les grands et les princes? Peuvent-ils me rendre ma jeunesse ou m'ôter ma pensée, dont l'usage me console de tout? ))

M... me disoit que ceux qui entrent par écrit dans de longues justifications devant le public lui paroissoient ressembler aux chiens qui courent et jappent après une chaise de poste.

Le comte de Mirabeau, très-laid de figure, mais plein d'esprit, ayant été mis en cause pour un prétendu rapt de séduction, fut lui-même son avocat. (( Messieurs, dit-il, je suis accusé de séduction : pour toute réponse et pour toute défense, je demande que mon portrait soit mis au greffe. » Le

commissaire n'entendoit pas : « Bêle, dit le juge, regarde donc la figure de Monsieur! »

Un joueur fameux, nommé Sablière, venoit d'être arrêté. Il étoit au désespoir, et disoit à Beaumarchais , qui vouloit l'empêcher de se tuer : « Moi, arrêté pour deux cents louis! abandonné par tous mes amis! C'est moi qui les ai formés, qui leur ai appris à friponner. Sans moi, que se-

roient B , D..., N...? Ils vivent tous. Enfin,

Monsieur, jugez de l'excès de mon avilissement : pour vivre, je suis espion de police ! »

Le duc de Lauzun disoit : « J'ai souvent de vives disputes avec M. de Calonne ; mais, comme ni l'un ni l'autre nous n'avons de caractère, c'est à qui se dépêchera de céder, et celui de nous deux qui trouve la plus jolie tournure pour battre en retraite est celui qui se retire le premier. »

Pendant la guerre de 1745, l'empereur François I^"" ayant été couronné à Francfort, une partie du peuple, vouée à la faction autrichienne, s'avisa d'aller sous les fenêtres des ambassadeurs de France et d'Espagne, alors ennemies de l'Autriche, témoignant sa joie par des cris de : Vive Vempereur ! L'ambassadeur de France jeta de l'argent à cette populace, qui cria : Vive la France! et se retira. Mais il

en fut autrement devant le palais du cardinal Aquaviva, protecteur d'Espagne. Celui-ci, se croyant bravé, ouvre sa fenêtre, et vingt coups de fusil partis à la fois jettent à terre autant de morts ou de blessés. Le peuple veut incendier le palais, et y brûler Aquaviva; mais celui-ci s'étoit assuré de plus de mille braves dont il couvrit la place. Quatre pièces de canon chargées à cartouches en imposent au peuple. Qui croiroit que le pape, avec l'autorité absolue et un corps de troupes , n'ait jamais songé à faire au peuple quelque justice du cardinal ? Voilà de terribles effets de la prepotenza. Ce n'est pas tout : ce cardinal Aquaviva eut, dans les derniers jours de sa vie, tant de remords de ses violences, qu'il voulut en faire publiquement amende honorable : on en a fait à moins ; mais le sacré-collége ne voulut jamais le permettre, pour l'honneur de la pourpre. Ainsi, dans la capitale du monde chrétien, l'expression du remords, cette vertu du pécheur et sa seule ressource, fut interdite à un prêtre trop peu châtié par ses remords, et ce triomphe de l'orgueil sur une religion d'humilité fut l'ouvrage de ceux qui se portent pour successeurs de ses premiers apôtres. La religion durera sans doute, mais la prepotenza ne peut pas durer.

M. de..., fort adonné au jeu, perdit en un seul

coup de dés son revenu d'une année : c'étoit mille écus. Il les envoya demander à M,.., son ami, qui connoissoit sa passion pour le jeu, et qui vouloit l'en guérir. Il lui envoya la lettre de change suivante : « Je prie M..., banquier, de donner à M... ce qu'il lui demandera, à la concurrence de ma fortune. » Cette leçon terrible et généreuse produisit son effet.

Un ambassadeur anglois à Naples avoit donné une fête charmante, mais qui n'avoit pas coûté bien cher. On le sut, et on partit de là pour dénigrer sa fête, qui avoit d'abord beaucoup réussi. Il s'en vengea en véritable Anglois et en homme à qui les guinées ne coûtoient pas grand'chose. Il annonça une autre fête. On crut que c'étoit pour prendre sa revanche, et que la fête seroit superbe. On accourt; grande affluence. Point d'apprêts. Enfin, on apporte un réchaud à l'esprit-de-vin. On s'attendoit à quelque miracle. « Messieurs, dit-il, ce sont les dépenses, et non l'agrément d'une fête que vous cherchez : regardez bien (et il entr'ouvre son habit, dont il montre la doublure), c'est un tableau du Dominiquin qui vaut cinq mille guinées; mais ce n'est pas tout : voyez ces dix billets, ils sont de mille guinées chacun, payables à vue sur la banque d'Amsterdam. » Il en fait un rouleau et les met sur le réchaud allumé. « Je ne

doute pas, Messieurs, que cette fête ne vous satisfasse et que vous ne vous retiriez tous contens de moi. Adieu, Messieurs, la fête est finie. »

On disoit à un jeune fiomme de redemander ses lettres à une femme d'environ quarante ans dont il avoit été fort amoureux, u Vraisemblablement elle ne les a plus, dit-il. — Si fait, lui répondit quelqu'un ; les femmes commencent vers trente ans à garder les lettres d'amour. »

On appela à la cour le célèbre Levret, pour accoucher la feue dauphine. M. le dauphin lui dit : « Vous êtes bien content, monsieur Levret, d'accoucher madame la dauphine ; cela va vous faire jde la réputation. — Si ma réputation n'étoit pas faite, dit tranquillement l'accoucheur, je ne serois pas ici. »

N... disoit qu'il falloit toujours examiner si la liaison d'une femme et d'un homme est d'âme à âme, ou de corps à corps; si celle d'un particulier et d'un homme en place ou d'un homme de la cour est de sentiment à sentiment, ou de position à position, etc.

M... disoit à un jeune homme qui ne s'apercevoit pas qu'il étoit aimé d'une femme : « Vous

êtes encore bien jeune, vous ne savez lue que les gros caractères. »

M..., qu'on vouîoit faire parler sur différens abus publics ou particuliers, répondit froidement : « Tous les jours j'accrois la liste des choses dont je ne parle plus. Le plus philosophe est celui dont la liste est la plus longue. »

M. d'Ormesson, étant contrôleur général, disoit devant vingt personnes qu'il avoit longtemps cherché à quoi pouvoient avoir été utiles des gens comme Corneille, Boileau, La Fontaine, et qu'il ne l'avoit jamais pu trouver. Cela passoit, car, quand on est contrôleur général, tout passe. M. Pelletier de Morfontaine, son beau-père, lui dit avec douceur: « Je sais que c'est votre façon de penser; mais ayez pour moi le ménagement de ne pas le dire. Je voudrois bien obtenir que vous ne vous vantassiez point de ce qui vous manque. Vous occupez la place d'un homme qui s'enfermoit souvent avec Racine et Boileau, qui les menoit souvent à sa maison de campagne, et disoit, en apprenant l'arrivée de plusieurs évêques : « Qu'on leur montre le château, les jardins, tout, excepté moi> »

On faisoit l'éloge de Louis XIV devant le roi de Prusse. Il lui contestoit toutes ses vertus et ses

talens. « Au moins Votre Majesté accordera qu'il faisoit bien le roi. — Pas si bien que Baron, » dit le roi de Prusse avec humeur.

Louis XIV, voulant envoyer en Espagne un portrait du duc de Bourgogne, le fit faire par Coypel, et, voulant en retenir un pour lui-même, chargea Coypel d'en faire faire une copie. Les deux tableaux furent exposés en même temps dans la galerie : il étoit impossible de les distinguer. Louis XIV, prévoyant qu'il alloit se trouver dans cet embarras, prit Coypel à part et lui dit : « Il n'est pas décent que je me trompe en cette occasion : dites-moi de quel côté est le tableau original. » Coypel le lui indiqua, et Louis XIV, repassant, dit : a La copie et l'original sont si semblables, qu'on pourroit s'y méprendre; cependant, on peut voir avec un peu d'attention que celui-ci est l'original. »

L'abbé de Canaye disoit que Louis XV auroit dû faire une pension à Cahusac. « Et pourquoi? — C'est que Cahusac l'empêche d'être l'homme de son royaume le plus méprisé. »

Le roi, quelque temps après la mort de Louis XV, fit terminer avant le temps ordinaire un concert qui l'ennuyoit, et dit : « Voilà assez de musique. )>

Les concertans le surent, et l'un d'eux dit à l'autre : « Mon ami, quel règne se prépare ! »

Pendant la dernière maladie de Louis XV, qui dès les premiers jours se présenta comme mortelle, Lorry, qui fut mandé avec Bordeu, employa, dans le détail des conseils qu'il donnoit, le mot : // faut. Le roi, choqué de ce mot, répétoit tout bas et d'une voix mourante : 7/ faut! il faut!

M... disoit à M. de Vaudreuil, dont l'esprit est droit et juste, mais encore livré à quelques illusions : « Vous n'avez pas de taie dans l'œil, mais il y a un peu de poussière sur votre lunette. »

Le maréchal de Richelieu ayant proposé pour maîtresse h Louis XV une grande dame (j'ai oublié laquelle), le roi n'en voulut pas, disant qu'elle coûteroit trop cher à renvoyer.

Un bon trait de prêtre de cour, c'est la ruse dont s'avisa l'évêque d'Autun, Montazet, depuis archevêque de Lyon. Sachant bien qu'il y avoit de bonnes frasques à lui reprocher, et qu'il étoit facile de le perdre auprès de l'évêque de Mirepoix, le théatin Boyer, il écrivit contre lui-même une lettre anonyme pleine de calomnies et facile à convaincre d'absurdité, il l'adressa à l'évêque de Narbonne;

il entra ensuite en explication avec lui, et fit voir l'atrocité de ses ennemis prétendus. Arrivèrent ensuite les lettres anonymes écrites en effet par eux, et contenant les inculpations réelles; ces lettres furent méprisées. Le résultat des premières avoit mené le théatin à l'incrédulité sur les secondes.

M. de F..., qui avoit vu à sa femme plusieurs amans, et qui avoit toujours joui de temps en temps de ses droits d'époux , s'avisa un soir de vouloir en profiter. Sa femme s'y refuse. « Eh quoi! lui dit-elle, ne savez-vous pas que je suis en affaire avec M...? — Belle raison, dit-il, ne m'avez-vous pas laissé mes droits quand vous aviez L..., S..., N..., B .., T...? — Oh! quelle différence! étoit-ce de l'amour que j'avois pour eux? Rien, pures fantaisies; mais avec M..., c'est un sentiment : c'est à la vie et à la mort. — Ah! je ne savois pas cela : n'en parlons plus. » Et, en effet, tout fut dit. M. de R..., qui entendoit conter cette histoire, s'écria : « Mon Dieu! que je vous remercie d'avoir amené le mariage à produire de pareilles gentillesses ! »

On dit à la duchesse de Chaulnes, mourante et séparée de son mari : « Les sacremens sont là. — Un petit moment... ■ — M. le duc 'de Chaulnes

ANECDOTES ET BONS MOTS gS

voudroit vous revoir. — Est-il là? — Oui. — Qu'il attende : il entrera avec les sacremens. »

M... disoit de mademoiselle..., qui n'étoit point vénale, n'écoutoit que son cœur et restoit fidèle à l'objet de son choix : « C'est une personne char-mante , et qui vit le plus honnêtement qu'il est possible hors du mariage et du célibat. »

M. de L... disoit qu'on auroit dû appliquer au mariage la police relative aux maisons , qu'on loue par un bail pour trois, six et neuf ans, avec pouvoir d'acheter la maison, si elle vous convient.

Madame de B..., ne pouvant, malgré son grand crédit, rien faire pour M. de D..., son amant, homme par trop médiocre, l'a épousé. En fait d'amans, il n'est pas de ceux que l'on montre; en fait de maris, on montre tout.

Un mari disoit à sa femme : « Madame, cet homme a des droits sur vous; il vous a manqué devant moi. Je ne le souffrirai pas. Qu'il vous maltraite quand vous êtes seule; mais, en ma présence, c'est me manquer à moi-même. »

C'est M. de Maugiron qui a commis cette action horrible , que j'ai entendu conter et qui me

^b PORTRAITS ET CARACTÈRES

parut une fable. Étant à l'armée, son cuisinier fut pris comme maraudeur; on vint le lui dire : « Je suis très-content de mon cuisinier, répondit-il; mais j'ai un mauvais marmiton. » Il fait venir ce dernier, lui donne une lettre pour le grand prévôt. Le malheureux y va, est saisi, proteste de son innocence, et est pendu.

Marmontel, dans sa jeunesse, recherchoit beaucoup le vieux Boindin , célèbre par son esprit et son incrédulité. Le vieillard lui dit : « Trouvezvous au café Procope. — Mais nous ne pourrons pas parler de matières ptiilosophiques. — Si fait, en convenant d'une langue particulière , d'un argot. » Alors ils firent leur dictionnaire. L'âme s'appeloit Margot, la religion Javotte, la liberté Jeanneton, et le Père éternel M. de l'Etre. Les voilà disputant et s'entendant très-bien. Un homme en habit noir, avec une mauvaise mine, se mêlant à la conversation, dit à Boindin : « Monsieur, oserois-je vous demander ce que c'étoit que ce M. de l'Être qui s'est si souvent mal conduit, et dont vous êtes si mécontent? — Monsieur, reprit Boindin, c'étoit un espion de police. » On peut juger de l'éclat de rire, cet homme étant lui-même du métier.

M. de Marville disoit qu'il ne pouvoit y avoir

d'honnête homme à la police que le lieutenant de police tout au plus.

Il paroît certain que l'homme au masque de fer ■est un frère de Louis XIV : sans cette explication, c'est un mystère absurde. Il paroît certain, non seulement que Mazarin eut la reine, mais, ce qui est plus inconcevable, qu'il étoit marié avec elle : sans cela, comment expliquer la lettre qu'il lui écrivit de Cologne lorsque, apprenant qu'elle avoit pris parti sur une grande affaire, il lui mande : « Il vous convient bien. Madame, etc. »? Les vieux courtisans racontent, d'ailleurs, que, quelques jours avant la mort de la reine, il y eut une scène de tendresse, de larmes, d'explications entre la reine et son fils; et l'on est fondé à croire que c'est dans cette scène que fut faite la confidence de la mère au fils.

« La différence qu'il y a de vous à moi, me disoit M..., c'est que vous avez dit à tous les masques : « Je vous connois », et moi je leur ai laissé l'espérance de me tromper. Voilà pourquoi le monde m'est plus favorable qu'à vous. C'est un bal dont vous avez détruit l'intérêt pour les autres et l'amusement pour vous-même. »

L'abbé Maury tâchant de faire conter à l'abbé Chamfort. — II. i3

de Beaumont, vieux et paralytique, les détails de sa jeunesse et de sa vie : « L'abbé, lui dit celui-ci, vous me prenez mesure! » indiquant qu'il cherchoit des matériaux pour son éloge à l'Académie.

Il existe une médaille que M. le prince de Condé m'a dit avoir possédée et que je lui ai vu regretter. Cette médaille représente d'un côté Louis XIII, avec les mots ordinaires : Kex Franc, et Nav., et de l'autre le cardinal de Richelieu,, avec ces mots à l'entour : Nil sine consilio.

Un médecin de village alloit visiter un malade au village prochain. Il prit avec lui un fusil pour chasser en chemin et se désennuyer. Un paysan le rencontra, et lui demanda où il alloit. « Voir un

malade. — Avez-vous peur de le manquer? »

M. Lorry, médecin, racontoit que madame de Sully, étant indisposée, l'avoit appelé et lui avoit conté une insolence de Bordeu, lequel lui avoit dit : « Votre maladie vient de vos besoins. Voilà un homme » ; et en même temps il se présenta dans un état peu décent. Lorry excusa son confrère, et dit à madame de Sully force galanteries respectueuses. Il ajoutoit : « Je ne sais ce qui est arrivé depuis: mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'après m'avoir rappelé une fois, elle reprit Bordeu. »

ANECDOTES ET BONS MOTS (^g

M. de Tressan avoit fait, en lySS, des couplets contre M. le duc de Nivernois, et sollicita l'Académie en 1780. Il alla chez M. de Nivernois, qui le reçut à merveille, lui parla du succès de ses derniers ouvrages, et le renvoyoit comblé d'espérances, lorsque, voyant M. de Tressan prêt à remonter en voiture, il lui dit : « Adieu, monsieur le comte; je vous félicite de n'avoir pas plus de mémoire. »

Madame de Nesle avoit M. de Soubise. M. de Nesle, qui méprisoit sa femme, eut un jour une dispute avec elle en présence de son amant; il lui dit : « Madame, on sait bien que je vous passe tout; je dois pourtant vous dire que vous avez des fantaisies trop dégradantes et que je ne vous passerai pas : telle est celle que vous avez pour le perruquier de mes gens, avec lequel je \ous ai vue sortir et rentrer chez vous. » Après quelques menaces, il sortit, et la laissa avec M. de Soubise, qui la souffleta, quoi qu'elle pût dire. Le mari alla ensuite conter cet exploit, ajoutant que l'histoire du perruquier étoit fausse, se moquant de M. de Soubise, qui l'avoit crue, et de sa femme, qui avoit été souffletée.

« Je me refuse, disoit M..., aux avances de M. de B..., parce que j'estime assez peu les qua-

lOO PORTRAITS ET CARACTERES

lités pour lesquelles il me recherche, et que, s'il savoit les qualités pour lesquelles je m'estime, il me fermeroit sa porte. »

Milord Hervey, voyageant en Italie et se trouvant non loin de la mer, traversa une lagune dans l'eau de laquelle il trempa son doigt : « Ah! ah! dit-il, l'eau est salée; ceci est à nous. »

« Je crois, disoit M.,, sur le duc de..., que son nom est son plus grands mérite, et qu'il a toutes les vertus qui se font dans une parcheminerie. »

L'abbé Maury, étant pauvre, avoit enseigné le latin à un vieux conseiller de grand'chambre qui vouloit entendre les Institutes de Justinien. Quelques années se passent, et il rencontre ce conseiller, étonné de le voir dans une maison honnête. « Ah' l'abbé, vous voilà! lui dit-il lestement; par quel hasard vous trouvez-vous dans cette maisonci? — Je m'y trouve comme vous vous y trouvez. — Oh! ce n'est pas la même chose. Vous êtes donc mieux dans vos affaires? Avez-vous fait quelque chose dans votre métier de prêtre? — Je suis grand vicaire de M. de Lombez. — Diable! c'est quelque chose! Et combien cela vaut-il? — Mille francs. — C'est bien peu ' » Et il reprend le ton leste et léger : » Mais j*ai un prieuré de mille écus. — Mille écus! bonne affaire (avec l'air de la

ANECDOTES ET BON^ MOTS loi

considération . — Et j'ai fait la rencontre du maître de cette maison-ci chez M. le cardinal de Rohan. — Peste! vous allez chez le cardinal de Rohan? — Oui, il m'a fait avoir une abbaye. — Une abbaye! Ah! cela posé, monsieur Tabbc, faites-moi l'honneur de venir dîner chez moi. »

L'abbé Raynal , jeune et pauvre, accepia une messe à dire tous les jours pour vingt sous; quand il fut plus riche, il la céda à l'abbé de La Porte, en retenant huit sous dessus; celui-ci, devenu moins gueux, la sous-loua à l'abbé Dinouart, en retenant quatre sous dessus, outre la portion de l'abbé Raynal : si bien que cette pauvre messe, grevée de deux pensions, ne valoit que huit sous à l'abbé Dinouart.

Milton, après le rétablissement de Charles II, étoit dans le cas de reprendre une place très-lucratîve qu'il avoit perdue; sa femme l'y exhortoit; il lui répondit : « Vous êtes femme, et vous voulez avoir un carrosse; moi, je veux vivre et mourir en honnête homme. »

Les ministres en place s'avisent quelquefois, lorsque, par hasard, ils ont de l'esprit, de parler du temps oia ils ne seront plus rien. On en est communément la dupe, et l'on s'imagine qu'ils croient

ce qu'ils disent. Ce n'est de leur part qu'un trait d'esprit. Ils sont comme les malades, qui parlent souvent de leur mort et qui n'y croient pas, comme on peut le voir par d'autres mots qui leur échappent.

Henri IV s'y prit singulièrement pour faire connoître à un ambassadeur d'Espagne le caractère de ses trois ministres, Villeroi, le président Jeannin et Sully. Il fît appeler d'abord Villeroi : « Voyez-vous cette poutre qui menace ruine? — Sans doute, dit Villeroi sans lever la tête; il faut la faire raccommoder, je vais donner des ordres. » Il appela ensuite le président Jeannin : a II faudra s'en assurer, » dit celui-ci. On fait venir Sully, qui regarde la poutre. « Eh! Sire, y pensez-vous? dit-il; cette poutre durera plus que vous et moi. »

Dans le temps où parut le livre de Mirabeau sur l'agiotage, dans lequel M. de Calonne est très-maltraité , on disoit pourtant, à cause d'un passage contre M. Necker, que le livre étoit payé par M. de Calonne, et que le mal qu'on disoit de lui n'avoit d'autre objet que de masquer la collusion.

On sait que M. de Luynes, ayant quitté le service pour un soufflet qu'il avoit reçu sans en tirer ven-

ANECDOTES ET BONS MOTS Io3

geance, fut fait bientôt après archevêque de Sens. Un jour qu'il avoit officié pontificalement , un mauvais plaisant prit sa mitre, et, l'écartant des deux côtés : « C'est singulier, dit-il, comme cette mitre ressemble à un soufflet. »

M..., à propos des six mille ans de Moïse, disoit, en considérant la lenteur des progrès des arts et l'état actuel de la civilisation : « Que veutil qu'on fasse de ses six mille ans? Il en a fallu plus que cela pour savoir battre le briquet et pour inventer les allumettes. »

C'est une chose remarquable que Molière, qui n'épargnoit rien, n'a pas lancé un seul trait contre les gens de finance. On dit que Molière et les auteurs comiques du temps eurent là-dessus des ordres de Colbert.

L'abbé de Molière étoit un homme simple et pauvre, étranger à tout, hors à ses travaux sur le système de Descartes; il n'avoit point de valet, et travailloit dans son lit, faute de bois, sa culotte sur sa tête par-dessus son bonnet, les deux côtés pendant à droite et à gauche. Un matin, il entend frapper à sa porte : « Qui va là? — Ouvrez.. » Il tire un cordon et la porte s'ouvre. L'abbé de Molière, ne regardant point : « Qui êtes-vousr

I04 rORTRAITS ET CARACTERES

— Donnez-moi de l'argent. — De l'argent? — Oui, de l'argent. — Ah! j'entends., vous êtes un voleur? — Voleur ou non, il me faut de l'argent.

— Vraiment, oui, il vous en faut? Eh bien l cherchez là-dedans... » Il tend le cou, et présente un des côtés de sa culotte; le voleur fouille, « Eh bien! il n'y a point d'argent. — Vraiment, non; mais il y a ma clef. — Eh bien! cette clef. ..?■

— Cette clef, prenez-la. — Je la tiens. — Allezvous-en à ce secrétaire; ouvrez... )> Le voleur met la clef à un tiroir. « Pas celui-là, dit l'abbé, ce sont mes papiers,,. Ventrebleu ! fînirez-vous? ce sont mes papiers ! A l'autre tiroir, vous trouverez de l'argent. — Le voilà. — Eh bien! prenez... Fermez donc le tiroir... » Le voleur s'enfuit. « Monsieur le voleur, fermez donc la porte. Morbleu ! il laisse la porte ouverte!... Quel chien de voleur! il faut que je me lève par le froid qu'il fait! maudit voleur! » L'abbé saule en pied, va fermer la porte, et revient se remettre à son travail.

Quand l'archevêque de Lyon, Montazet, alla prendre possession de son siège, une vieille chanoinesse de..., sœur du cardinal de Tencin, lui fit compliment de ses succès auprès des femmes^ et entre autres de l'enfant qu'il avoit eu de madame de Mazarin Le prélat nia tout et ajouta :

ANECDOTES ET BONS MOTS Io5

« Madame, vous savez que la calomnie ne vous a pas ménagée vous-même; mon histoire avec madame de Mazarin n'est pas plus vraie que celle qu'on vous prête avec monsieur le cardinal. — En ce cas, dit la chanoinesse tranquillement, l'enfant est de vous. »

Le chanoine Recupero, célèbre physicien, ayant publié une savante dissertation sur le mont Etna, OLi il prouvoit, d'après les dates des éruptions et la nature de leurs laves, que le monde ne pouvoit pas avoir moins de quatorze mille ans, la cour lui fit dire de se taire, et que l'arche sainte avoit aussi ses éruptions. Il se le tint pour dit. C'est lui-même qui a conté cette anecdote au chevalier de la Tremblaje.

Madame de Montmorin disoit à son fils : «Vous entrez dans le monde; je n'ai qu'un conseil à vous donner : c'est d'être amoureux de toutes les femmes. »

J. J. Rousseau passe pour avoir eu madame la comtesse de Boufflers, et même (qu'on me passe ce terme) pour l'avoir manquée, ce qui leur donna beaucoup d'humeur l'un contre l'autre. Un jour, on disoit devant eux que l'amour du genre humain éteignoit l'amour de la patrie. « Pour moi, dit-

Io6 PORTRAITS ET CARACTERES

elle, je sais, par mon exemple, et je sens que cela n'est pas vrai : je suis très-bonne Françoise, et je ne m'intéresse pas moins au bonheur de tous les peuples. — Oui, je vous entends, dit Rousseau, vous êtes Françoise par votre buste, et cosmopolite du reste de votre personne. »

Il y a une farce italienne où Arlequin dit, à propos des travers de chaque sexe, que nous serions tous parfaits si nous n'étions ni hommes ni femmes.

Fox avoit emprunté des sommes immenses à différens juifs, et se flattoit que la succession d'un de ses oncles payeroit toutes ses dettes. Cet oncle se maria et eut un fils. A la naissance de l'enfant. Fox dit : « C'est le Messie que cet enfant : il vient au monde pour la destruction des )uifs. »

Louis XV se fît peindre par Latour. Le peintre, tout en travaillant, causoit avec le roi, qui paroissoit le trouver bon. Latour, encouragé, et naturellement indiscret, poussa la témérité jusqu'à lui dire : « Au fait. Sire, vous n'avez point de marine. » Le roi répondit sèchement : « Que ditesvous là? Et Vernet, donc! »

Louis XIV se plaignant chez madame de Main-

ANECDOTES ET BONS MOTS loy

tenon du chagrin que lui causoit la division des évèques : « Si l'on pouvoit, disoit-il, ramener les neuf opposans, on éviteroit un schisme; mais cela ne sera pas facile. — Eh bien! Sire, dit en riant madame la duchesse, que ne dites-vous aux quarante de revenir à l'avis des neuf? Ils ne vous refuseront pas. »

L'abbé de la Galaisière étoit fort lié avec M. Orry, avant qu'il fût contrôleur général. Quand il fut nommé à cette place, son portier, devenu suisse, sembloit ne pas le reconnoître. « Mon ami, luiditl'abbéde la Galaisière, vous êtes insolent beaucoup trop tôt, votre maître ne l'est pas encore. »

« Pourquoi donc, disoit mademoiselle de..., âgée de douze ans, pourquoi cette phrase : « Ap- '( prendre à mourir »? Je vois qu'on y réussit trèsbien dès la première fois. »

Je ne vois jamais jouer les pièces de..., et le peu de monde qu'il y a, sans me rappeler le mot d'un major de place qui avoit indiqué l'exercice pour telle heure. Il arrive, il ne voit qu'un trompette : " Parlez donc, messieurs les b... ! d'où vient donc est-ce que vous n'êtes qu'un? »

Madame de Prie, maîtresse du régent, dirigée

lo8 PORTRAITS ET CARACTERES

par son père, un traitant nommé, je crois, Pléneuf, avoit fait un accaparement de blé qui avoit mis le peuple au désespoir, et enfin causé un soulèvement. Une compagnie de mousquetaires reçut l'ordre d'aller apaiser le tumulte, et leur chef, M. d'Avejan, avoit ordre, dans ses instructions, de tirer sur la canaille : c'est ainsi qu'on désignoit le peuple en France. Cet honnête homme se fit une peine de faire feu sur ses concitoyens, et voici comme il s'y prit pour remplir sa commission. Il fit faire tous les apprêts d'une salve de mousqueterie, et, avant de dire : Tirez! il s'avança vers la foule, tenant d'une main son chapeau et de l'autre l'ordre de la cour : a Messieurs, dit-il, mes ordres portent de tirer sur la canaille; je prie tous les honnêtes gens de se retirer avant que j'ordonne de faire feu. » Tout s'enfuit et disparut.

On avisoit dans une société aux moyens de déplacer un mauvais ministre, déshonoré par vingt turpitudes. Un de ses ennemis connus dit tout à coup : (( Ne pourroit-on pas lui faire faire quelque opération raisonnable, quelque chose d'honnête, pour le faire chasser? »

N... disoit à M. Barthe : « Depuis dix ans que je vous connois,j'ai toujours cru qu'il étoit impossible d'être votre ami; mais je me suis trompé; il

y auroit un moyen. — Et lequel? — Celui de faire une parfaite abnégation de soi et d'adorer sans cesse votre égoïsme. »

Le fameux Ben-Johnson disoit que tous ceux qui avoient pris les Muses pour femmes étaient morts de faim, et que ceux qui les avoient prises pour maîtresses s'en étoient fort bien trouvés. Cela revient assez bien à ce que j'ai ouï dire à Diderot, qu'un homme de lettres sensé pouvoit être l'amant d'une femme qui fait un livre, mais ne devoit être le mari que de celle qui sait faire une chemise. Il y a mieux que tout cela : c'est de n'être ni l'amant de celle qui fait un livre, ni le mari d'aucune.

L'abbé Delille devoit lire des vers à l'Académie pour la réception d'un de ses amis. Sur quoi il disoit : a Je voudrois bien qu'on ne le sût pas d'avance, mais je crains bien de le dire à tout le monde. »

* Discours d'un homme condamné à la hâte par la Cour des monnoies (Paris, 1776 ou 1776) à être pendu : « Messieurs, je vous remercie. En vous dépêchant de me faire pendre pour exercer votre juridiction, vous me servez et m'obligez infiniment. J'ai commis vingt vols, quatre assassinats.

I lO PORTRAITS ET CARACTERES

Je méritois pis que ce qui m'arrive. Je suis innocent, mais je vous remercie. »

* Le maréchal de Luxembourg, retenu deux ar.s à la Bastille, sous le prétexte d'une accusation de magie, en sortit pour aller commander les armées. « On a encore besoin de magie, » dit-il en plaisantant.

*M. de..., menteur connu, venoitde raconter je ne sais quel fait peu croyable. — Monsieur, lui dit quelqu'un, je vous crois; mais convenez que la vérité a bien tort de ne pas daigner se rendre plus vraisemblable.

* Un abbé demandoit une abbaye au régent.

« Allez vous faire f ! répondit le prince sans

détourner la tête. — Encore faut-il de l'argent pour cela, dit l'abbé, et Votre Altesse en conviendra si elle daigne me regarder. » Il étoit fort laid. Le prince éclata de rire et donna l'abbaye.

* Un Hollandois, sachant mal le françois, étoit en usage de conjuguer tout bas les verbes qui échappoient à ceux qui causoient avec lui. Un homme grossier lui dit : « Mais vous vous moquez de moi! » Il se mit à conjuguer ce verbe » Sortons! dit l'autre. — Je sors, tu sors, etc. — •

ANECDOTES ET BONS MOTS iii

Mettez-vous en garde! — Je me mets en garde. » Ils se battent. « Vous en tenez. — J'en tiens, tu en tiens, il en tient, etc. »

* Un homme qui parloit mal, entendant conter cette histoire, dit au conteur : « Monsieur, je vous la prends, et je la conterai plus d'une fois. — Volontiers, dit l'autre; je vous la cède, mais à condition que vous changerez souvent les verbes, afin que cela vous apprenne à conjuguer.

* Un homme, ayant été voir jouer P/ièc/re par de mauvais acteurs, disoit, pour s'excuser, qu'il avoit été à la Comédie pour s'épargner la peine de lire et ménager ses yeux. « Eh! Monsieur, lui dit quelqu'un, voir jouer Racine par ces drôles-là, c'est lire Pradon! »

* M. le maréchal de Saxe disoit : « Je sais que tel bon bourgeois de Paris, logé entre son boulanger et son rôtisseur, s'étonne que je ne fasse pas faire dix lieues par jour à mon armée. »

* Mademoiselle Pitt disoit à quelqu'un dont la figure l'intéressoit : « Monsieur, je vous connois depuis trois jours; mais je vous donne trois ans de connoissance. »

* Un curé d'Hémon, paroisse d'une terre du marquis de Créqui, dit à ses paroissiens: « Messieurs, priez Dieu pour le marquis de Créqui, qui a perdu au service du roi son corps et son âme. »

* Histoire de M. de Villars, qui, le jour de Noël, entend trois messes, et se persuade que les deux dernières sont pour lui. Il envoie trois louis au prêtre, qui répond : « Je dis la messe pour mon plaisir. »

* Un soldat qui ne se souvenoit plus de quelle religion il étoit, se trouvant blessé à mort dans une armée composée de catholiques, calvinistes et luthériens, demanda à un de ses camarades quelle étoit la meilleure religion. Celui-ci, qui ne s'en étoit pas plus occupé, dit qu'il n'en savoit rien, et qu'il falloit consulter le capitaine. Celui-ci, consulté, répondit qu'il donneroit bien cent écus pour le savoir.

* On vola à un soldat son cheval. Il attroupe ses camarades, et déclare que, si on ne le lui rend pas d'ici à deux heures, il prendra le parti que prit son père en pareil cas. L'air menaçant dont il parloit effraya le voleur, qui lâcha sa prise. Le cheval revient à son maître. On le félicite; on lui demande ce qu'il auroit fait et ce que fit son

ANECDOTES ET BONS MOTS Il5

père. « Mon père, dit-11, ayant perdu son cheval, le fit crier et chercher partout. Il ne se retrouva point. Alors il prend sa selle, la charge sar son dos, prend son fouet, met ses bottes, ses éperons, et dit tout haut à ses camarades : « Vous voyez, je suis venu à cheval, et je m'en retourne à pied. »

* Musson et Rousseau, deux bouffons de société, ayant été invités à dîner dans une maison considérable, buvoient, mangeoient à l'envi l'un de l'autre, sans s'occuper des convives. On commençoit à le trouver mauvais, lorsque Rousseau dit à Musson : « Ah çà, mon ami, il est temps de commencer à faire notre état. » Ce mot répara tout, mais valut mieux que tout ce qu'ils dirent ensuite.

* Un chef de sauvages aux ordres de M. de Montcalm, ayant avec lui un entretien dans lequel le général se fâcha, lui dit d'un grand sang-froid : « Tu commandes, et tu te fâches.?

*M. de Mesmes, ayant acheté l'hôtel de Mont morency, y fit mettre : Hôtel de Mesmes. On écrivit au-dessous : Pas de même.

* Un vieillard que j'ai connu dans ma jeunesse me disoit, à propos de la fortune de M. le duc de...: « J'ai presque toujours vu le bonheur des

Chamfort. — II. [5

ministres et des favoris se terminer de façon à leur faire porter envie à leurs commis ou à leurs secrétaires. »

* Madame la duchesse du Maine, ayant un jour besoin de l'abbé de Vaubrun, ordonna à un de ses valets de chambre de le trouver, quelque part qu'il fût. Cet homme va et apprend, à sa grande surprise, que l'abbé de Vaubrun dit la messe dans telle église, Il prend l'abbé descendant de Tautel et lui dit sa commission, après lui avoir témoigné sa surprise de le voir dire la messe. Celui-ci, qui étoit fort libertin, lui dit : « Je vous supplie de ne pas dire à la princesse l'état dans lequel vous m'avez, trouvé. »

* Il y avoit à la cour une intrigue pour marier Louis XV, qui dépérissoit par une suite de l'onanisme. Pendant ce temps, le cardinal de Fleury se déterminoit en faveur de la fille du roi de Pologne; mais le cas étoit urgent: chacun intriguoit pour faire marier le roi le plus vite qu'il étoit possible. Ceux qui vouloient écarter mademoiselle de Beaumont les Tours gagnèrent les médecins, qui dirent qu'il falloit au roi une femme d'un âge fait pour réparer le mal que lui avoit fait l'onanisme et pour donner des enfants. Pendant ce temps-là, toutes les puissances se remuèrent, et il y eut peu de prin-

cesses dont les chauffoirs n'aient été envoyés au cardinal. On avoit envoyé à la reine une espèce de traité qu'on lui faisoit signer de ne jamais parler au roi d'affaires d'État, etc.

* Scène de l'abbé Maury et du cardinal de La Roche-Aymon, qui lui fait faire son discours pour le mariage de Madame Clotilde, tout en le grondant: « Surtout n'allez pas me faire ici des phrases; je ne suis pas un bel esprit. Il m'en faut trois tout au plus, à mon âge... etc. — Monseigneur, mais ne faudroit-il pas...? — Ne faudroit-il pas... Qu'est-ce que c'est que cette question? Prétendez-vous me faire faire mon discours? — Monseigneur, je demande s'il ne faut pas parler de Louis XV. — Belle demande! » Et là-dessus le cardinal enfile l'éloge du roi, puis celui de la reine. « Monseigneur, ne seroit-il pas à propos d'y joindre celui de M. le dauphin? — Quelle question! Me prenez-vous pour un philosophe qui refuse de rendre aux rois et aux enfants des rois ce qui leur est dû? — Mesdames? )' Nouvelle colère du cardinal et des propos de valet. Enfin l'abbé prend la plume et écrit trois ou quatre phrases. Le secrétaire du cardinal arrive. « Voilà l'abbé, dit le cardinal, qui vouloit me faire faire de l'esprit, des phrases, etc. Je viens de lui dicter ceci, qui vaut mieux que toute ia rhétorique de l'Académie. Adieu, l'abbé; au re-

Il6 PORTRAITS ET CARACTÈRES

voir. Une autre fois, soyez moins phrasier et moins verbeux. »

*Le cardinal disoit à un vieil évéque : « Je traiterai votre neveu comme le mien, au cas que vous veniez à mourir. » L'évêque, encore moins vieux que le cardinal, lui dit : « Eh bien. Monseigneur, je le recommande à Votre Eternité. »

* On contoit un jour des histoires incroyables devant Louis XV. Le duc d'Ayen se mit à conter celle d'un certain prieur de capucins qui tous les jours tuoit d'un coup de fusil un capucin au sortir de matines, en attendant son homme à un certain passage. Le bruit s'en répand; le provincial vient au couvent. Par bonheur, il se trouva qu'en faisant le dénombrement des capucins, il trouva qu'il n'en manquoit pas un seul.

* Mademoiselle de..., petite fille de neuf ans, disoit à sa mère, désolée d'avoir perdu une place à la cour : « Maman, quel plaisir trouvez-vous donc à mourir d'ennui? »

* Un petit garçon demandoit des confitures à sa mère. « Donne-m'en trop, » lui dit-il.

* Un homme devoit à un fossoyeur quelque

argent pour avoir enterré sa fille. Il le rencontre, il veut le payer Celui-ci lui dit : ic Bon, Monsieur, cela se trouvera avec autre chose. Vous avez une servante malade, et votre femme ne se porte pas trop bien. -»

* Un soldat irlandois prétendoit dans un combat tenir un prisonnier. « Il ne veut pas me suivre ! disoit-il en appelant un de ses camarades. — Eh bien! lui dit celui-ci, laisse-le, si tu ne peux l'emmener. — Mais, reprit l'autre, il ne veut pas me lâcher. »

* Le marquis de C..., voulant passer et faire passer ses amis dans une maison royale gardée par un suisse, range la foule, et, les prenant pour témoins, dit au suisse : « Rangez-vous. Ces messieurs sont de ma compagnie; je vous avertis que les autres n'en sont pas. » Le suisse se range et laisse passer; mais quelqu'un vit les trois jeunes gens rire et se moquer du suisse. On l'avertit; il court à eux, demande au marquis : « Monsieur, votre billet? — As-tu un crayon? — Non, Monsieur. — En voici un, » dit un des jeunes gens. Le marquis écrit, et, tout en écrivant, dit au suisse : « J'aime qu'on fasse son devoir et qu'on garde sa consigne. » En même temps, il lui remet le billet, où étoit écrit: Laissez passer le marquis de C... et sa compagnie.

ri8 PORTRAITS ET CARACTERES

Le suisse prend le billet, et, tout triomphant, dit à ceux qui l'avoient averti : « J'ai le billet 1 »

* Un juge disoit naïvement à quelques-uns de ses amis : « Nous avons aujourd'hui condamné trois hommes à mort; il y en avoit deux qui le méritoient bien ! »

* Un homme disoit un mal horrible de Dieu. Un de ses amis lui dit : « Tu dis toujours du mal du tiers et du quart. »

*M..., à qui je disois : « Votre gouvernante est bien jeune et bien jolie », me répondit naïvement: « Les rapports d'âge ne sont pas nécessaires; celui des caractères suffit. »

* Un docteur de Sorbonne, furieux contre le Système de la Nature, disoit : ce C'est un livre exécrable, abominable! C'est l'athéisme démontré ! »

* Il y a une chanson qui roule sur Hercule, vainqueur de cinquante pucelles. Le couplet finit par ces mots :

Comme lui je les aurai Lorsque je les trouverai,

*■ On demandoit à un enfant : « Dieu le père

ANECDOTES ET BONS MOTS Iig

est-il Dieu? — Oui. — Dieu le fils est-il Dieu? — Pas encore, que je sache; mais, à la mort de son père, cela ne sauroit lui manquer. »

*" Une petite fille disoit à M..., auteur d'un livre sur ritalie : « Monsieur, vous avez fait un livre sur l'Italie? — Oui, Mademoiselle. - — Y avez-vous été? — Certainement, — Est-ce avant ou après votre voyage que vous avez fait votre livre ? »

* M. le dauphin avoit défini le prince Louis de Rohan un prince affable, un prélat aimable et un grand drôle bien découplé. Un M. de Nadaillac, personnage très-ridicule, avoit été présent à ce propos, qu'on répétoit devant une femme qui vi- "voit avec le prince Louis. Inquiète de ce qu'on en disoit, elle demanda ce que le dauphin avoit dit. M. de Nadaillac lui dit : « Madame, cela vous intéresse, et vous en serez enchantée. » Il répéta le propos de M. le dauphin en substituant à la fin le mot d'accouplé à celui de découplé.

L^abbé de Fleury avoit été amoureux de madame la maréchale de Noailles, qui le traita avec mépris. Il devint premier ministre; elle eut besoin de lui, et il lui rappela ses rigueurs « Ah ! Monseigneur, lui dit naïvement la maréchale, qui l'auroit pu prévoir? »

Une petite fille de six ans disoit à sa mère : « Il y a deux choses qui m'ont fait bien de la peine. — Lesquelles, mon enfant? — Ce pauvre Abel tué par son frère, lui qui étoit si beau et si bon! Je crois le voir encore dans cette estampe de la grande Bible. — Oh! oui, cela est bien fâcheux. Mais quelle est la seconde chose qui t'a affligée? — C'est dans Fanfan et Colas, quand Fanfan refuse à Colas une portion de sa tarte. Dis-moi, maman, la tarte étoit-elle véritable?»

« Quand j'ai une tentation, disoit M..., savezvous ce que j'en fais? — Non. — Je la garde. y>

On louoit je ne sais quel président d'avoir une bonne caboche. Quelqu'un répondit : « C'est le terme que j'ai entendu employer cent fois, mais jamais personne n'a osé dire qu'il avoit une bonne tête. »

M. Poissonnier, le médecin, après son retour de Russie, alla à Ferney, et, comme il parloit à M. de Voltaire de tout ce qu'il avoit dit de faux et d'exagéré sur ce pays-là : « Mon ami, répondit naïvement Voltaire, au lieu de s'amuser à contredire, ils m'ont donné de bonnes pelisses, et je suis très-frileux. »

Pendant la guerre d'Amérique, un Écossois disoit à un François en lui montrant quelques prisonniers américains . « Vous vous êtes battu pour votre maître; moi, pour le mien; mais ces gens-ci, pour qui se battent-ils? » Ce trait vaut bien celui du roi de Pégu, qui pensa mourir de rire en apprenant que les Vénitiens n'avoient pas de roi.

Je venois de raconter une histoire galante de madame la présidente de..., et je ne l'avois pas nommée. M... reprit naïvement : « Cette présidente de Bernières dont vous venez de parler... » Toute la société partit d'un éclat de rire.

Un jeune homme sensible, et portant l'honnêteté dans l'amour, étoit bafoué par des libertins qui se moquoient de sa tournure sentimentale. Il leur répondit avec naïveté : « Est-ce ma faute, à moi, si j'aime mieux les femmes que j'aime que les femmes que je n'aime pas? »

On disoit que M .. étoit peu sociable . « Oui, dit un de ses amis , il est choqué de plusieurs choses qui, dans la société, choquent la nature. »

M..., faisant sa cour au prince Henri, à Neuchâtel, lui dit que les Neuchâtelois adoroient le roi de Prusse « Il est fort simple, dit le prince, que

les sujets aiment un maître qui est à trois cents lieues d'eux. »

Le duc de Chartres, apprenant l'insulte faite à madame la duchesse de Bourbon , sa sœur, par M. le comte d'Artois, dit : « On est bien heureux de n'être ni père ni mari. »

Au Pérou, il n'étoit permis qu'aux nobles d'étudier. Les nôtres pensent différemment.

On avoit dit à un roi de Sardaigne que la noblesse de Savoie étoit très-pauvre. Un jour, plusieurs gentilshommes, apprenant que le roi passoit par Je ne sais quelle ville, vinrent lui faire leur cour en habits de gala magnifiques. Le roi leur fît entendre qu'ils n'étoient pas aussi pauvres qu'on le disoit. « Sire, répondirent-ils, nous avons appris l'arrivée de Votre Majesté; nous avons fait tout ce que nous devions, mais nous devons tout ce que nous avons fait. »

* M. de Lauraguais écrivoit à M. le marquis de Villette : « Je ne méprise point du tout la bourgeoisie, monsieur le marquis; je n'ai point ce travers, et vous êtes bien sûr, etc. »

* On venoit de dire que M. de... étoit chicané

sur ses preuves de noblesse, qui dévoient venir de la Martinique et qui n'arrivoient point, ce qui pouvoit bien lui faire perdre la place qu'il a à la cour. On lut ensuite une pièce de vers de sa composition, et les huit premiers vers se trouvèrent très-mauvais. M. de T... dit tout haut : « Les preuves arriveront, ces vers ne valent rien. »

* M... disoit que, quand il voyoit un homme de qualité faire une lâcheté, il étoit toujours tenté de crier, comme le cardinal de Retz à l'homme qui le couchoit en joue : « Malheureux! ton père te regarde!... Mais, ajoutoit-il, il faudroit crier : <{ Tes pères te regardent », car souvent le père ne A^aut pas mieux. »

* Laval, le maître de ballet, étoit sur le théâtre à une répétition d'opéra L'auteur, ou quelqu'un de ses amis, lui cria à deux fois « Monsieur de Laval, monsieur de Laval! » Laval, s'avançant, lui dit : « Monsieur, voilà deux fois que vous m'appelez M, de Laval. La première fois, je n'ai rien dit, maïs cela est trop fort. Me prenez-vous pour un de ces deux ou trois MM de Laval qui* ne savent pas faire un pas de menuet ? »

* M. le comte de Charolois avoit été quatre ans sans payer sa maison, même ses premiers offi-

ciers. Un M. de Laval et un M. de Choiseul, qui étoient du nombre, lui présentèrent un jour leurs gens en lui disant : <( Monseigneur, si Votre Altesse ne nous paye point, qu'elle nous dise au moins comment nous pourrons satisfaire ces gensci. » Le prince fit appeler son trésorier, et, montrant M, de Laval et M. de Choiseul et leur livrée: « Qu'on paye ces messieurs! » dit-il.

Quelqu'un disoit d'un homme très-personnel : « Il brûleroit votre maison pour se faire cuire deux œufs. »

Madame Geofîrin disoit de Madame de la Ferté- Imbault, sa fille • « Quand je la considère, je suis étonnée comme une poule qui a couvé un œuf de cane. »

Le prince de Conti actuel s'affligeoit de ce que le comte d'Artois venoit d'acquérir une terre auprès de ses cantons de chasse. On lui fit entendre que les limites étoient bien marquées, qu'il n'y avoit rien à craindre pour lui, etc. Le prince de Conti interrompt le harangueur en lui disant • « Vous ne savez pas ce que c'est que les princes ! »

M..., voyant, dans ces derniers temps, jusqu'à quel point l'opinion publique influoit sur les gran-

des affaires, sur les places, sur le choix des ministres, disoit à M. de L..., en faveur d'un homme qu'il vouloit voir arriver : « Faites-nous en sa faveur un peu d'opinion publique. »

Un philosophe me disoit qu'après avoir examiné l'ordre civil et politique des sociétés, il n'étudioit plus que les sauvages dans les livres des voyageurs, et les enfans dans la vie ordinaire.

M... aime qu'on dise qu'il est méchant, à peu près comme les jésuites n'étoient pas fâchés qu'on dît qu'ils assassinoient les rois. C'est l'orgueil qui veut régner par la crainte sur la foiblesse.

Je demandois à M... pourquoi, en se condamnant à l'obscurité, il se déroboit au bien qu'on pouvoit lui faire. « Les hommes, me dit-il, ne peuvent rien faire pour moi qui vaille leur oubli. »

Duclos parloit un jour du paradis, que chacun se fait à sa manière. Madame de Rochefort lui dit : (' Pour vous, Duclos, voici de quoi composer le vôtre : du pain, du vin, du fromage et la première venue. »

Je pressois M. de L.. d'oubHer les torts de M. de B..., qui l'avoit autrefois obligé; il me ré-

12b PORTRAITS ET CARACTERES

pondit : « Dieu a recommandé le pardon des injures ; il n'a point recommandé celui des bienfaits. »

Le maréchal de Noailles avoit un procès au parlement avec un de ses fermiers. Huit ou neuf conseillers se récusèrent, disant tous : « En qualité de parent de M. de Noailles... » ; et ils l'étoient en effet au huitanlième degré. Un conseiller nommé M. Hurson, trouvant cette vanité ridicule, se leva, disant : « Je me récuse aussi. » Le premier président lui demanda en quelle qualité. Il répondit : « Comme parent du fermier. »

Le duc de Choiseul et le duc de Praslin avoient eu une dispute pour savoir lequel étoit le plus bête, du roi ou de M. de la Vrillière. Le duc de Praslin soutenoit que c'étoit M. de la Vrillière; l'autre, en fidèle sujet, parioit pour le roi. Un jour, au conseil, le roi dit une grosse bêtise. « Eh bien! monsieur de Praslin, dit le duc de Choiseul, qu'en pensez-vous ? »

Quand Madame de F... a dit joliment une chose bien pensée, elle croit avoir tout fait, de façon que, si une de ses amies faisoit à sa place ce qu'elle a dit qu'il falloit faire, cela feroit à elles deux une philosophe. M, de . disoit d'elle ; u Quand elle a

dit une jolie chose sur l'émétique, elle est toute surprise de n'être point purgée. »

Un évêque de Saint-Brieuc , dans son oraison funèbre de Marie-Thérèse, se tira d'affaire fort simplement sur le partage de la Pologne : « La France, dit-il, n'ayant rien dit sur ce partage, je prendrai le parti de faire comme la France, et de n'en rien dire non plus. »

Madame la duchesse du Maine, dont la santé alloit mal, grondoit son médecin et lui disoit : « Étoitce la peine de m'imposer tant de privations et de me faire vivre en mon particulier? — Mais Votre Altesse a maintenant quarante personnes au château ! — Eh bien ! ne savez-vous pas que quarante ou cinquante personnes sont le particulier d'une princesse? »

M... étouffe plutôt ses passions qu'il ne sait les conduire. Il me disoit là-dessus ; « Je ressemble à un homme qui, étant à cheval et ne sachant pas gouverner sa bête qui l'emporte, la tue d'un coup de pistolet et se précipite avec elle. »

On venoit de citer quelques traits de la gourmandise de plusieurs souverains. « Que voulezvous, dit le bonhomme M. de Bréquigny, que

voulez-vous que fassent ces pauvres rois ? Il faut bien qu'ils mangent ! »

On demandoit à Pechméja quelle étoit sa fortune? « Quinze cents livres de rente. — C'est bien peu. — Oh! reprit Pechméja, Dubreuil est riche.»

Le cardmal de la Roche-Aymon, malade de la maladie dont il mourut, se confessa à je ne sais quel prêtre, sur lequel on lui demanda sa façon de penser. « J'en suis très-content, dit-il : il parle de l'enfer comme un ange. »

Une femme disoit à M... qu'elle le soupçonnoit de n'avoir jamais perdu terre avec les femmes. « Jamais, lui dit-il, si ce n'est dans le ciel. » En effet, son amour s'accroissoit toujours par la jouissance, après avoir commencé assez tranquillement.

Un paysan partagea le peu de biens qu*il avoit entre ses quatre fils, et alla vivre tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre. On lui dit, à son retour d'un voyage chez ses enfans : « Eh bien ! comment vous ont-ils reçu? comment vous ont-ils traité ? — Ils m'ont traité, dit-il, comme leur enfant. » Ce mot paroît sublime dans la bouche d'un père tel que celui-ci.

Dans le temps de l'assemblée des notables, un homme vouloit faire parler le perroquet de madame de... « Ne vous fatiguez pas, lui dit-elle, il n'ouvre jamais le bec. — Comment avez-vous un perroquet qui ne dit mot? Ayez-en un qui dise au moins : Vive le roi! — Dieu m'en préserve, ditelle, un perroquet disant : Vive le roi! je ne l'aujois plus : on en auroit fait un notable. »

On engageoit M. de.,, à quitter une place dont le titre seul faisoit sa sûreté contre des hommes puissans. Il répondit : « On peut couper à Samson sa chevelure, mais il ne faut pas lui conseiller de prendre perruque. »

Dans une dispute sur le préjugé relatif aux peines infamantes qui flétrissent la famille du coupable, M... dit : « C'est bien assez de voir des honneurs et des récompenses où il n'y a pas de vertu, sans qu'il faille voir encore un châtiment où il n'y a pas de crime. »

Une femme avoit un procès au parlement de Dijon. Elle vint à Paris, sollicita M. le garde des sceaux (1784) de vouloir bien écrire en sa faveur un mot qui lui feroit gagner un procès très-juste. Le garde des sceaux la refusa. La comtesse de Talleyrand prenoit intérêt à cette femme; elle en parla

Chainfort. — II. j t

l3o PORTRAITS ET CARACTERES

au garde des sceaux : nouveau refus. M'^^ ç{q Talleyrand en fit parler par la reine : autre refus. M"^° de Talleyrand se souvint que le garde des sceaux caressoit beaucoup l'abbé de Périgord, son fils; elle fit écrire par lui : refus très-bien tourné. Cette femme, désespérée, résolut de faire une tentative et d'aller à Versailles. Le lendemain elle part ; l'incommodité de la voiture publique l'engage à descendre à Sèvres et à faire le reste de la route à pied. Un homme lui offre de la mener par un chemin plus agréable et qui abrège; elle accepte, et lui conte son histoire. Cet homme lui dit : « Vous aurez demain ce que vous demandez. » Elle le regarde et reste confondue. Elle va chez le garde des sceaux, est refusée encore, veut partir. L'homme l'engage à coucher à Versailles, et, le lendemain matin, lui apporte le papier qu'elle demandoit. C'étoit le commis d'un commis, nommé M. Etienne.

On disoit d'un escrimeur adroit, mais poltron, spirituel et galant auprès des femmes, mais impuissant : « Il manie très-bien le fleuret et la fleurette, mais le duel lui fait peur. »

La finesse et la mesure sont peut-être les qualités les plus usuelles et qui donnent le plus d'avantages dans le monde; elles font dire des mots qui

ANECDOTES ET BONS MOTS l3l

valent mieux que des saillies. On louoit excessivement dans une société le ministère de M. Necker; quelqu'un qui, apparemment, ne l'aimoit pas, demanda : « Monsieur, combien de temps est-il resté en place depuis la mort de M. de Pezay ? » Ce mot, en rappelant que M. Necker étoit l'ouvrage de ce dernier, fît tomber à l'instant tout cet enthousiasme.

« Je sais me suffire, disoit M..., et, dans l'occasion, je saurai bien me passer de moi », voulant dire qu'il mourroit sans chagrin.

Un philosophe, retiré du monde, m'écrivoit une lettre pleine de vertu et de raison. Elle fînissoit par ces mots : « Adieu, mon ami; conservez, si vous pouvez, les intérêts qui vous attachent à la société; mais cultivez les sentimens qui vous en séparent. »

Le czar Pierre I^r, étant à Spithead, voulut savoir ce que c'étoit que le châtiment de la cale qu'on inflige aux matelots. Il ne se trouva pour lors aucun coupable; Pierre dit : « Qu'on prenne un de mes gens. — Prince, lui répondit-on^ vos gens sont en Angleterre, et par conséquent sous la protection des lois. »

l32 PORTRAITS ET CARACTERES

M. d'Espréménïl vivoit depuis longtemps avec madame Tilaurier. Celle-ci vouloit l'épouser. Elle se servit de Cagliostro, qui lui faisoit espérer la découverte de la pierre philosophale. On sait que Cagliostro mêloit le fanatisme et la superstition aux sottises de l'alchimie. D'Espréménil se plaignant de ce que cette pierre philosophale n'arrivoit pas, et une certaine formule n'ayant point eu d'effet, Cagliostro lui fit entendre que cela venoit de ce qu'il vivoit dans un commerce criminel avec madame Tilaurier. (c II faut, pour réussir, que vous soyez en harmonie avec les puissances invisibles et avec leur chef, l'Être suprême. Épousez ou quittez madame Tilaurier. » Celle-ci redoubla de coquetterie ; d'Espréménil épousa, et il n'y eut que sa femme qui trouva la pierre philosophale.

M. d'Invault, étant contrôleur général, demanda au roi la permission de se marier. Le roi, instruit du nom de la demoiselle, lui dit : a Vous n'êtes pas assez riche. » Celui-ci lui parla de sa place, comme d'une chose qui suppléoit à la richesse. « Oh! dit le roi, la place peut s'en aller, et la femme reste. »

On demandoit à M... : « Qu'est-ce qui rend le plus aimable dans la société .? » Il répondit : a C'est de plaire. »

ANECDOTES ET BONS MOTS l33

Une femme étoit à une représentation de Mé~ rope, et ne pleuroit point; on en étoit surpris. « Je pleurerois bien, dit-elle, mais je dois souper en ville. »

M... disoit, à propos de l'utilité de la retraite et de la force que l'esprit y acquiert : « Malheur au poète qui se fait friser tous les jours ! Pour faire de bonne besogne, il faut être en bonnet de nuit et pouvoir faire le tour de sa tête avec sa main. »

M. de Vergennes n'aimoit point les gens de lettres, et on remarqua qu'aucun écrivain distingué n'avoit fait des vers sur la paix de lySS; sur quoi quelqu'un disoit : « Il y en a deux raisons; il ne donne rien aux poètes et ne prête pas à la poésie. »

« Il faut que ce qu'on appelle la police soit une chose bien terrible , disoit plaisamment madame de..., puisque les Anglois aiment mieux les voleurs et les assassins, et que les Turcs aiment mieux la peste ! »

Un malheureux portier à qui les enfans de son maître refusèrent de payer un legs de mille livres, qu'il pouvoit réclamer par justice, me dit : « Voulez-vous, Monsieur, que j'aille plaider contre les enfans d'un homme que j'ai servi vingt-cinq ans,

l34 PORTRAITS ET CARACTERES

et que je sers eux-mêmes depuis quinze ? » Il se faisoit de leur injustice même une raison d'être généreux à leur égard.

M. de Vendôme disoit de madame de Nemours, qui avait un long nez courbé sur des lèvres vermeilles : « Elle a l'air d'un perroquet qui mange une cerise. »

Un marchand d'estampes vouloit (le 2 5 juin) vendre cher le portrait de madame de Lamotte (fouettée et marquée le 21), et donnoit pour raison que l'estampe étoit avant la lettre.

M... est un homme mobile, dont l'âme est ouverte à toutes les impressions, dépendant de ce qu'il voit, de ce qu'il entend, ayant une larme prête pour la belle action qu'on lui raconte, et un sourire pour le ridicule qu'un sot essaye de jeter sur elle.

On demandoit à Diderot quel homme étoit M. d'Épinay. « C'est un homme, dit-il, qui a mangé deux millions sans dire un bon mot et sans faire une

bonne action. »

C'est une chose curieuse que l'histoire de Port- Royal écrite par Racine. Il est plaisant de voir

ANECDOTES ET BONS MOTS l35

l'auteur de Phèdre parler des grands desseins de Dieu sur la mère Agnès.

M. Thomas me disoit un jour : « Je n'ai pas besoin de mes contemporains, mais j'ai besoin de la postérité. » Il aimoit beaucoup la gloire, « Beau résultat de votre philosophie, lui dis-je, de pouvoir se passer des vivans pour avoir besoin de ceux qui ne sont pas nés ! »

M. de C..., parlant un jour du gouvernement d'Angleterre et de ses avantages dans une assemblée où se trouvoient quelques évêques, quelques abbés, un d'eux, nommé l'abbé de Seguerand, lui dit: « Monsieur, sur le peu que je sais de ce payslà, je ne suis nullement tenté d'y vivre, et je sens que je m'y trouverois très-mal, — Monsieur l'abbé, lui répondit naïvement M, de C..., c'est parce que vous y seriez mal que le pays est excellent. »

« Savez-vous pourquoi, me disoit M. de..., on est plus honnête, en France, dans la jeunesse et jusqu'à trente ans que passé cet âge ? C'est que ce n'est qu'après cet âge qu'on s'est détrompé; que, chez nous, il faut être enclume ou marteau; que l'on voit clairement que les maux dont gémit la nation sont irrémédiables. Jusqu'alors on avoit ressemblé au chien qui défend le dîner de son maître

l36 PORTRAITS ET CARACTERES

contre les autres chiens. Après cette époque, on fait comme le même chien, qui en prend sa part avec les autres. »

Je proposois à M. de L... un mariage qui sembloit avantageux. Il me répondit : « Pourquoi me marierois-je? Le mieux qui puisse m'arriver, en me mariant, est de n'être pas cocu, ce que j'obtiendrai encore plus sûrement en ne me mariant pas. »

On reprochoit à M. L..., homme de lettres, de ne plus rien donner au public. « Que voulez-vous qu'on imprime, dit-il, dans un pays où VAlmanach de Liège est défendu de temps en temps? »

On disoit d'un courtisan léger, mais non corrompu : « Il a pris de la poussière dans le tourbillon; mais il n''a pas pris de tache dans la boue. »

Un prédicateur de la Ligue avoit pris pour texte de son sermon : Eripe nos, Domine, a luto fxcis, qu'il traduisoit ainsi : « Seigneur, débourbonneznous ! »

Quelque temps avant que Louis XV fût arrangé avec madame de Pompadour, elle couroit après lui aux chasses. Le roi eut la complaisance d'envoyer à M. d'Étiolés une ramure de cerf. Celui-

ANECDOTES ET BONS MOTS iSy

ci la fit mettre dans sa salle à manger, avec ces mots : « Présent fait par le roi à M. d'Etiolés. »

Un célibataire qu'on pressoit de se marier répondit plaisamment ; « Je prie Dieu de me préserver des femmes aussi bien que je me préserverai du mariage. »

Maupertuis, étendu dans son fauteuil et bâillant, dit un jour : « Je voudrois, dans ce momentci, résoudre un beau problème qui ne fût pas difficile. » Ce mot le peint tout entier.

Le roi Stanislas venoit d'accorder des pensions à plusieurs ex-jésuites. M . de Tressan lui dit : « Sire, Votre Majesté ne fera-t-elle rien pour la famille de Damiens, qui est dans la plus profonde misère? »

Le baron de Breteuil, après son départ du ministère, en 1788, blâmoit la conduite de l'archevêque de Sens; il le qualifîoit de despote, et disoit : « Moi, je veux que la puissance royale ne dégénère point en despotisme, et je veux qu'elle se renferme dans les limites où elle étoit resserrée sous Louis XIV. » Il croyoit, en tenant ce discours, faire acte de citoyen et risquer de se perdre à la cour.

« Pour juger de ce que c'est que la noblesse, disoit M..., il suffit d'observer que M. le prince de Turenne, actuellement vivant, est plus noble que M. de Turenne, et que le marquis de Laval est plus noble que le connétable de Montmorency. »

On disoit à Delon, médecin mesmériste : « Eh bien! M. de B... est mort, malgré la promesse que vous aviez faite de le guérir. — Vous avez, répondit-il, été absent; vous n'avez pas suivi les progrès de la cure : il est mort guéri. »

Du temps de M. de Machault, on présenta au roi le projet d'une cour plénière , telle qu'on a voulu l'exécuter depuis. Tout fut réglé entre le roi, madame de Pompadour et les ministres. On dicta au roi les réponses qu'il feroit au premier président; tout fut expliqué dans un mémoire dans lequel on disoit : « Ici, le roi prendra un air sévère; ici, le front du roi s'adoucira; ici, le roi fera tel geste, etc. » Le mémoire existe.

Quand l'abbé de Saint-Pierre approuvoit quelque chose, il disoit : « Ceci est bon pour moi, quant à présent. » Rien ne peint mieux la variété des jugemens humains et la mobilité du jugement de chaque homme.

Un homme parloit du respect que mérite le public. « Oui, dit M..., le respect qu'il obtient de ia prudence. Tout le monde méprise les harengères ; cependant, qui oseroit risquer de les offenser en traversant la halle? »

On réfutoit je ne sais quelle opinion de M... sur un ouvrage, en lui parlant du public, qui en jugeoit autrement : « Le public, le public! dit-il; combien faut-il de sots pour faire un public? »

Madame Beauzée couchoit avec un maître de langue allemande. M. Beauzée les surprit au retour de TAcadémie. L'Allemand dit à la femme : « Quand je vous disois qu'il étoit temps que je m'en aille! » M. Beauzée, toujours puriste, lui dit : « Que je m'en allasse, Monsieur. »

M... disoit du prince de Beauvau, grand puriste : « Quand je le rencontre dans ses promenades du matin et que je passe dans l'ombre de son cheval (il se promène souvent à cheval pour sa santé), j'ai remarqué que je ne fais pas une faute de françois de toute la journée. »

Madame de..., âgée de soixante-cinq ans, ayant épousé M..., âgé de vingt-deux, quelqu'un dit C[ue c'étoit le mariage de Pyrame et de Baucis.

On faisoit une question épineuse à M..., qui répondit : « Ce sont de ces choses que je sais à merveille quand on ne m'en parle pas, et que j'oublie quand on me les demande. »

M... disoit : « Je ne sais pourquoi madame de L... désire tant que j'aille chez elle; car, quand j'ai été quelque temps sans y aller, je la méprise moins. » On pourroit dire cela du monde en général.

M. . . disoit de madame la princesse de. . . : « C'est une femme qu'il faut absolument tromper, car elle n'est pas de la classe de celles qu'on quitte. »

M. de L... me disoit de M. de R... : « C'est l'entrepôt du venin de toute la société'; il le rassemble comme les crapauds et le darde comme les vipères. »

M. le comte d'Orsay, fils d'un fermier général,, et connu par sa manie d'être homme de qualité^ se trouva avec M. de Choiseul-Gouffier chez le prévôt des marchands. Celui-ci venoit chez ce magistrat pour faire diminuer sa capitation, considérablement augmentée ; l'autre y venoit porter ses plaintes de ce qu'on avoit diminué la sienne, et

croyoit que cette diminution supposoit quelque atteinte portée à ses titres de noblesse.

M... disoit : « On m'a dit du mal de M. de... J'aurois cru cela il y a six mois; mais nous sommes réconciliés, w

« Une idée qui se montre deux fois dans un ouvrage, surtout à peu de distance, disoit M..., me fait l'effet de ces gens qui, après avoir pris congé, rentrent pour reprendre leur épée ou leur chapeau. »

Fontenelle avoit été refusé trois fois de l'Académie, et le racontoit souvent; il ajoutoit : « J'ai fait cette histoire à tous ceux que j'ai vus s'affliger d'un refus de l'Académie, et je n'ai consolé personne. ))

Le régent vouloit aller au bal et n'y être pas reconnu. « J'en sais un moyen, » dit l'abbé Dubois; et, dans le bal, il lui donna des coups de pied dans le derrière. Le régent, qui les trouva trop forts, lui dit : « L'abbé, tu me déguises trop ! »

Le régent envoya demander au président Daron la démission de sa place de premier président de Parlement de Bordeaux. Celui-ci répondit qu'on

ne pouvoit lui ôter sa place sans lui faire son procès. Le régent, ayant reçu la lettre, mit au bas : Qu'à cela ne tienne, et la renvoya pour réponse. Le président, connoissant le prince auquel il avoit affaire, envoya sa démission.

A propos des choses de ce bas monde , qui vont de mal en pis. M... disoit : « J'ai lu quelque part qu'en politique il n'y avoit rien de si malheureux pour les peuples que les règnes trop longs. J'entends dire que Dieu est éternel : tout est dit. »

Je disois à M. B..., misanthrope plaisant, qui m'avoit présenté un jeune homme de sa connoissance : « Votre ami n'a aucun usage du monde, ne sait rien de rien. — Oui, dit-il, et il est déjà triste comme s'il savoit tout. »

M. le duc de Chabot ayant fait peindre une Renommée sur son carrosse, on lui appliqua ces vers :

Votre prudence est endormie De loger magnifiquement Et de traiter superbement Votre plus cruelle ennemie.

M. le régent avoit promis de faire quelque chose du jeune Arouet, c'est-à-dire d'en faire un important et de le placer. Le jeune poëte attendit le

prince au sortir du conseil, au moment oîi il étoit suivi de quatre secrétaires d'État. Le prince le vit et lui dit : « Arouet, je ne t'ai pas oublié, et je te destine le département des niaiseries. — Monseigneur, dit le jeune Arouet, j'aurois trop de rivaux... En voilà quatre. » Le prince pensa étouffer de rire.

Lord Marlborough étant à la tranchée avec un de ses amis et un de ses neveux, un coup de canon fit sauter la cervelle à cet ami et en couvrit le visage du jeune homme, qui recula avec effroi. Marlborough lui dit intrépidement : « Eh quoi ! Monsieur, vous paroissez étonné? — Oui, dit le jeune homme en s'essuyant la figure, je le suis qu'un homme qui a autant de cervelle restât exposé gratuitement à un danger si inutile. »

J'étois à table à côté d'un homme qui me demanda si la femme qu'il avoit devant lui n'étoit pas la femme de celui qui étoit à côté d'elle. J'avois remarqué que celui-ci ne lui avoit pas dit un mot; c'est ce qui me fit répondre à mon voisin : « Monsieur, ou il ne la connoît pas, ou c'est sa femme. »

Le vicomte de S... aborda un jour M. de Vaines en lui disant : « Est-il vrai. Monsieur, que, dans

une maison où l'on avoit eu la bonté de me trouver de l'esprit, vous avez dit que je n'en avois pas du tout? » M. de Vaines lui répondit : « Monsieur, il n'y a pas un seul mot de vrai dans tout cela. Je n'ai jamais été dans une maison où l'on vous trouvât de l'esprit, et je n'ai jamais dit que vous n'en aviez pas. »

M. de Sourches, petit fat hideux, le teint noir , et ressemblant à un hibou, dit un jour, en se retirant : « Voilà la première fois, depuis deux ans, que je vais coucher chez moi. » L'évêque d'Agde, se retournant et voyant cette figure , lui dit en le regardant : « Monsieur perche , apparemment. »

On demandoit à M. de Lauzun ce qu'il répondroit à sa femme (qu'il n'avoit pas vue depuis dix ans) si elle lui écrivoit : « Je viens de découvrir que je suis grosse. « Il réfléchit, et répondit : « Je lui écrirois : « Je suis charmé d'apprendre « que le Ciel ait enfin béni notre union. Soignez « votre santé; j'irai vous faire ma cour ce soir. »

Le maréchal de Broglie avoit épousé la fîlle d'un négociant; il eut deux filles. On lui proposoit, en présence de madame de Broglie , de faire entrer l'une dans un chapitre. « Je me suis fermé,

dit-il, en épousant madame, l'entrée de tous les chapitres... — Et de l'xhôpital, » ajouta-t-elle.

Rulhière disoit un jour à C... : '( ie n'ai jamais fait qu'une méchanceté dans ma vie. — Quand finira-t-elle? » demanda C...

L'abbé Delille , entrant dans le cabinet de M. Turgot, le vit lisant un manuscrit : c'étoit celui des Mois de M. Roucher. L'abbé Delille s'en douta, et dit en plaisantant :

« Odeur de vers se sentoit à la ronde. — Vous êtes trop parfumé, lui dit M. Turgot,

po

ur sentir les odeurs.

Le roi de Prusse, voyant un de ses soldats balafré au visage, lui dit : « Dans quel cabaret t'a-ton équipé de la sorte? — Dans un cabaret où vous avez payé l'écot, à Kollin, » dit le soldat. Le roi, qui avoit été battu à Kollin, trouva cependant le mot excellent.

Un homme étoit en deuil de la tête aux pieds : grandes pleureuses, perruque noire, figure allongée. Un de ses amis l'aborde tristement : « Eh I bon Dieu ! qui est-ce donc que vous avez perdu ?

Chamfort. — IL 19

14b PORTRAITS ET CARACTERES

— Moi! dit-il, je n'ai rien perdu : c'est que je suis veuf. »

M. l'évêque de L... étant à déjeuner, il lui vint en visite l'abbé de,. , L'évêque le prie de déjeuner; l'abbé refuse. Le prélat insiste. « Monseigneur, dit l'abbé, j'ai déjeuné deux fois, et d'ailleurs c'est aujourd'hui jeûne. «

Dans une dispute que les représentans de Genève eurent avec le chevalier de Bouteville, l'un d'eux s'échaufîant, le chevalier lui dit : « Savez-vous que je suis le représentant du roi mon maître? — Savez-vous, lui répondit le Genevois, que je suis le représentant de mes égaux? »

M... disoit, à son retour d'Allemagne : a Je ne sache pas de chose à quoi j'eusse été moins propre qu'à être un Allemand. »

La rareté d'un sentiment vrai fait que je m'arrête quelquefois dans les rues à regarder un chien ronger un os. « C'est au retour de Versailles, Marly, Fontainebleau, disoit M. de..., que je suis le plus curieux de ce spectacle. »

L'abbé de Vertot changea d'état très-souvent. On appeloit cela les révolutions de l'abbé de Vertot.

Dans le temps qu'on établit plusieurs impôts qui portoient sur les riches, un millionnaire, se trouvant parmi des gens riches qui se plaignoient du malheur des temps, dit : a Qui est-ce qui est heureux dans ces temps-ci ? Quelques misérables. »

Colbert disoit, à propos de l'industrie de la nation, que le François changeroit les rochers en or si on le laissoit faire.

M... me disoit : « Je ne regarde le roi de France que comme le roi d'environ cent mille hommes auxquels il partage et sacrifie la sueur, le sang et les dépouilles de vingt-quatre millions neuf cent mille hommes, dans des proportions déterminées par les idées féodales, militaires, antimorales et antipolitiques qui avilissent l'Europe depuis vingt siècles. »

On sait quelle familiarité le roi de Prusse permettoit à quelques-uns de ceux qui vivoient avec lui. Le général Quintus Icilius étoit celui qui en profitoit le plus librement. Le roi de Prusse, avant la bataille de Rosbach, lui dit que, s'il la perdoit, il se rendroit à Venise, oia il vivroit en exerçant la médecine. Quintus lui répondit : « Toujours assassin ! »

Le roi de Prusse demandoit à d'Alembert s'il

avoit vu le roi de France. « Oui, Sire, dil celui-ci, en lui présentant mon discours de réception à l'Académie françoise. — Eh bien! reprit le roi de Prusse, que vous a-t-il dit? — 11 ne m'a pas parlé. Sire. — A qui donc parle-t-il ? » poursuivit Frédéric.

Plusieurs officiers François étant allés à Berlin, l'un d'eux parut devant le roi sans uniforme et en bas blancs. Le roi s'approcha de lui et lui demanda son nom. « Le marquis de Beaucourt. — De quel régiment? — De Champagne. — Ah ! oui, ce régiment où l'on se f. .. de l'ordre. » Et il parla ensuite aux officiers qui étoient en uniforme et en bottes.

Un banquier anglois, nommé Ser ou Stair, fut accusé d'avoir fait une conspiration pour enlever le roi George III et le transporter à Philadelphie. Amené devant ses juges, il leur dit : a Je sais trèsbien ce qu'un roi peut faire d'un banquier ; mais j'ignore ce qu'un banquier peut faire d'un roi. »

Dans les malheurs de la fin du règne de LouisXIV, après la perte des batailles de Turin, d'Oudenarde, de Malplaquet, de Ramillies, d'Hochstett, les plus honnêtes gens de la cour disoient : « Au moins, le roi se porte bien; c'est le principal. »

ANECDOTES ET BONS MOTS 14g

Je causois un jour avec M. de V..., qui paroît vivre sans illusions dans un âge où l'on en est encore susceptible. Je lui témoignois la surprise qu'on avoit de son indifférence. Il me répondit gravement : a On ne peut pas être et avoir été. J'ai été dans mon temps, tout comme un autre, l'amant d'une femme galante, le jouet d'une coqu-tte, le passe-temps d'une femme frivole, l'instrumenr d'une intrigante. Que peut-on être de plus? — L'ami d'une femme sensible. — Ah! nous voilà dans les romans ! »

M... débitoit souvent des maximes de roué en fait d'amour; mais, dans le fond, il étoit sensible et fait pour les passions. Aussi quelqu'un disoit de lui : « Il fait semblant d'être malhonnête, afin que les femmes ne le rebutent pas. »

« Dans le monde, disoit M..., vous avez trois sortes d'amis : vos amis qui vous aiment, vos amis qui ne se soucient pas de vous et vos amis qui vous haïssent. »

J. J. Rousseau étant à Fontainebleau, à la représentation de son Devin de village, un courtisan l'aborda et lui dit poliment : « Monsieur, permettez-vous que je vous fasse mon compliment? — Oui, Monsieur, dit Rousseau, s'il est bien. »

1 5o PORTRAITS ET CARACTERES

Le courtisan s'en alla. On dit à Rousseau : « Mais y songez-vous? Quelle réponse vous venez de faire! — Fort bonne, dit Rousseau; connoissezvous rien de pire qu'un compliment mal fait ? »

On disoit à J. J. Rousseau, qui avoit gagné plusieurs parties d'échecs au prince de Conti, qu'il ne lui avoit pas fait sa cour, et qu'il falloit lui en laisser gagner quelques-unes : « Comment! dit-il, je lui donne la tour. »

Voltaire disoit du poëte Roy, qui avoit été souvent repris de justice et qui sortoit de Saint- Lazare : « C'est un homme qui a de l'esprit, mais ce n'est pas un auteur assez châtié. »

Ce fut l'abbé S... qui administra le viatique à l'abbé Petiot dans une maladie très-dangereuse, et il raconte qu'en voyant la manière très-prononcée dont celui-ci reçut ce que vous savez, il se dit à lui-même : « S'il en revient, ce sera mon ami. »

M. de Roquemont, dont la femme étoit trèsgalante, couchoit une fois par mois dans la chambre de madame pour prévenir les mauvais propos si elle devenoit grosse, et s'en alloit en disant : a Me voilà net; arrive qui plante! »

La marquise de Saint-Pierre étoit dans une so-

ANECDOTES ET BONS MOTS ^ l5l

ciété OÙ l'on disoit que M. de Richelieu avoit eu beaucoup de femmes sans en avoir jamais aimé une. « Sans aimer! c'est bientôt dit, reprit-elle; moi, je sais une femme pour laquelle il est revenu de trois cents lieues. » Ici elle raconte l'histoire en troisième personne, et, gagnée par sa narration : « Il la porte sur le lit avec une violence incroyable, et nous y sommes restés trois jours. »

M. le régent disoit à M'"^ de Parabère, dévote, qui, pour lui plaire, tenoit quelques discours peu chrétiens : « Tu as beau faire, tu seras sauvée. »

M. de Voltaire, voyant la religion tomber tous les jours, disoit une fois : « Cela est pourtant fâcheux, car de quoi nous moquerons-nous? — Oh! lui dit M. Sabatier de Castres, consolez-vous; les occasions ne vous manqueront pas plus que les moyens. — Ah! Monsieur, reprit douloureusement M. de Voltaire, hors de l'Église, point de salut. »

D'Alembert, jouissant " déjà de la plus grande réputation, se trouvoit chez madame du Deffand, où étoient M, le président Hénault et M.de'Pont de Veyle. Arrive un médecin nommé Fournier, qui, en entrant, dit à madame du Deffand : « Madame, j'ai bien l'honneur de vous présenter mon très-humble respect» ; à M. le président Hénault :

l52 , PORTRAITS ET CARACTERES

« Monsieur, j'ai bien l'honneur de vous saluer » ; à M. de Pont de Veyle : « Monsieur, je suis votre très-humble serviteur » ; et à d'Alembert : a Bonjour, Monsieur. »

Pendant un siège, un porteur d'eau crioit dans la ville : « A six sous la voie d'eau! » Une bombe vient et emporte un de ses seaux : « A douze sous le seau d'eau! » s'écrie le porteur sans s'étonner.

Un homme dont la santé s'étoit rétablie en assez peu de temps, et à qui on en demandoit la raison, répondit : « C'est que je compte avec moi, au lieu qu'auparavant je comptois sur moi. »

J'ai vu M. de Foncemagne jouir dans sa vieillesse d'une grande considération. Cependant, ayant eu occasion de soupçonner un moment sa droiture, je demandai à M. Saurin s'il l'avoit connu particulièrement. Il me répondit qu'oui. J'insistai pour savoir s'il n'avoit jamais rien eu contre lui. M. Saurin , après un moment de réflexion, me répondit : « Il y a longtemps qu'il est honnête homme. »

A la bataille de Raucoux ou de Lawfeld, le jeune M. de Thiange eut son cheval tué sous lui, et lui-même fut jeté fort loin; cependant il ne fut

ANECDOTES ET BONS MOTS l53

point blessé. Le maréchal de Saxe lui dit : « Petit Thiange, tu as eu une belle peur? — Oui, monsieur le maréchal, dit celui-ci; j'ai craint que vous ne fussiez blessé. »

Dans une société où se trouvoit M. de Schwalow, ancien amant de l'impératrice Elisabeth, on vouloit savoir quelques traits relatifs à la Russie. Le bailli de Chabrillant dit : « M. de Schwalow, dites-nous cette histoire; vous devez la savoir, vous qui étiez la Pompadour de ce pays-là. »

M. de C... avoit reçu un bienfait de M. d'A... Celui-ci avoit recommandé le secret. Il fut gardé. Plusieurs années après, ils se brouillèrent. Alors M. de C... révéla le secret du bienfait qu'il avoit reçu. M. de T..., leur ami commun, instruit, demanda à M. de C... la raison de cette apparente bizarrerie. Celui-ci répondit : « J'ai tu son bienfait tant que je l'ai aimé. Je parle, parce que je ne l'aime plus. C'étoit alors son secret; à présent, c'est le mien. »

Diderot, voulant faire un ouvrage qui pouvoit compromettre son repos, confîoit son secret à un ami qui, le connoissant bien, lui dit : « Mais, vous-même , .me garderez-vous bien le secret? » En effet, ce fut Diderot qui le trahit.

l54 PORTRAITS ET CARACTERES

On s''étonnoit de voir le duc de Choiseul se soutenir aussi longtemps contre madame du Barrj. Son secret étoit simple : au moment où il paroissoit le plus chanceler, il se procuroit une audience ou un travail avec le roi, et lui demandoit ses ordres relativement à cinq ou six millions d'économies qu'il avoit faites dans le département de la guerre, observant qu'il n'étoit pas convenable de les envoyer au trésor royal. Le roi entendoit ce que cela vouloit dire, et lui répondoit : « Parlez à Bertin; donnez-lui trois millions en tels effets; je vous fais présent du reste. » Le roi partageoit ainsi avec le ministre, et, n'étant pas sûr que son successeur lui offrît les mêmes facilités, gardoit M. de Choiseul malgré les intrigues de madame du Barry.

M... avoit montré beaucoup d'insolence et de vanité après une espèce de succès au théâtre : c'étoit son premier ouvrage. Un de ses amis lui dit : « Mon ami, tu sèmes les ronces devant toi; tu les trouveras en repassant. »

Marivaux disoit que le style a un sexe, et qu'on reconnoissoit les femmes à une phrase.

M. de Richelieu disoit, au sujet du siège de Mahon par M. le duc de Grillon : « J'ai pris Mahon par une étourderie, et, dans ce genre, M. de Grillon paroît en savoir plus que moi. »

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Le prince de Conti pensoit et parloit mal de M. de Silhouette. Louis XV lui dit un jour: « On songe pourtant à le faire contrôleur général. — Je le sais, dit le prince, et, s'il arrive à cette place, je supplie Votre Majesté de me garder le secret. » Le roi, quand M. de Silhouette fut nommé, en apprit la nouvelle au prince, et lui ajouta : « Je n'oublie point la promesse que je vous ai faite, d'autant plus que vous avez une afîaire qui doit se rapporter au conseil. » [Anecdote contée par madame de Bouf fiers,)

L'Écluse , celui qui a été à la tête des Variétés aniusantes^ racontoit que, tout jeune et sans fortune, il arriva à Lunéville, où il obtint la place de dentiste du roi Stanislas, précisément le jour où le roi perdit sa dernière dent.

C'est une chose bien extraordinaire que deux auteurs pénétrés et panégyristes, l'un en vers, l'autre en prose, de l'amour immoral et libertin, Crébillon et Bernard, soient morts épris passionnément de deux filles. Si quelque chose est plus étonnant, c'est de voir l'amour sentimental posséder madame de Voyer jusqu'au dernier moment, et la passionner pour le vicomte de Noailles; tandis que, de son côté, M. de Voyer a laissé deux cassettes pleines de lettres céladoniques copiées

l56 PORTRAITS ET CARACTÈRES

deux fois de sa main. Cela rappelle les poltrons, qui chantent pour déguiser leur peur.

Sixte-Quint, étant pape, manda à Rome un jacobin de Milan, et le tança comme mauvais administrateur de sa maison, en lui rappelant une certaine somme d'argent qu'il avoit prêtée quinze ans auparavant à un certain cordelier. Le coupable dit : « Cela est vrai, c'étoit un mauvais sujet qui m'a escroqué. — C'est moi, dit le pape, qui suis ce cordelier; voilà votre argent, mais n'y retombez plus, et ne prêtez jamais à des gens de cette robe. »

On accusoit M... d'être misanthrope. « Moi, dit-il, je ne le suis pas; mais j'ai bien pensé l'être, et j'ai vraiment bien fait d'y mettre ordre. — Qu'avez-vous fait pour l'empêcher? — Je me suis fait solitaire. »

M, de L..., connu pour misanthrope, me disoit un jour, à propos de son goût pour la solitude : « Il faut diablement aimer quelqu'un pour le voir. »

Madame la princessedeConti, fille de Louis XIV, ayant vu madame la dauphine de Bavière qui dormoit ou faisoit semblant de dormir, dit, après l'avoir considérée : « Madame la dauphine est encore plus laide en dormant que lorsqu'elle veille. »

ANECDOTES ET BONS MOTS iSy

Madame la clauphine, prenant la parole sans faire le moindre mouvement, lui répondit : « Madame, tout le monde n'est pas enfant de l'amour. »

On assure que madame de Montpensier, ayant été quelquefois obligée, pendant l'absence de ses dames, de se faire remettre un soulier par quelqu'un de ses pages, lui demandoit s'il n'avoit pas eu quelque tentation. Le page répondoit qu'oui. La princesse, trop honnête pour profiter de cet aveu, lui donnoit quelques louis pour le mettre en état d'aller chez quelque fille perdre la tentation dont elle étoit la cause.

Des jeunes gens de la cour soupoient chez M. de Conflans. On débute par une chanson libre, mais sans excès d'indécence; M. de Fronsac sur-le-champ se met à chanter des couplets abominables qui étonnèrent même la bande joyeuse. M. de Conflans interrompit le silence universel en disant : « Que diable! Fronsac, il y a dix bouteilles de vin de Champagne entre cette chanson et la première. »

Le maréchal de Duras, mécontent d'un de ses fils, lui dit : « Misérable! si tu continues, je te ferai souper avec le roi. « C'est que le jeune homme avoit soupe deux fois à Marly, où il s'étoit ennuyé à périr.

l58 PORTRAITS ET C/^RACTÈRES

M. de La Reynière , obligé de choisir entre la place d'administrateur des postes et celle de fermier général, après avoir possédé ces deux places, dans lesquelles il avoit été maintenu par le crédit des grands seigneurs qui soupoient chez lui, se plaignit à eux de l'alternative qu'on lui proposoit et qui diminuoit de beaucoup son revenu. Un d'eux lui dit naïvement : « Eh! mon Dieu, cela ne fait pas une grande différence dans votre fortune. C'est un million à mettre à fonds perdus ; et nous n'en viendrons pas moins souper chez vous. »

M. de Stainville, lieutenant général, venoit de faire enfermer sa femme. M. de Vaubecourt, maréchal de camp, sollicitoit un ordre pour faire enfermer la sienne^ Il venoit d'obtenir l'ordre, et sortoit de chez le ministre avec un air triomphant. M. de Stainville, qui crut qu'il venoit d'être nommé lieutenant général, lui dit devant beaucoup de monde : « Je vous félicite, vous êtes sûrement des nôtres. »

Le roi de Pologne Stanislas avoit des bontés pour l'abbé Porquet et n'avoit encore rien fait pour lui. L'abbé lui en faisoit l'observation. « Mais, mon cher abbé, dit le roi, il y a beaucoup de votre faute : vous tenez des discours très-libres; on pré-^

tend que vous ne croyez pas en Dieu. Il faut vous modérer : tâchez d'y croire; je vous donne un an pour cela, »

Madame de Bassompierre, vivant à la cour du roi Stanislas, étoit la maîtresse connue de M. de La Galaisière, chancelier du roi de Pologne, Le roi alla un jour chez elle, et prit avec elle des libertés qui ne réussirent pas. « Je me tais, dit Stanislas; mon chancelier vous dira le reste. »

M. de B..., âgé de cinquante ans, venoit d'épouser mademoiselle de C..., âgée de treize ans. On disoit de lui, pendant qu'il sollicitoit ce mariage, qu'il demandoit la survivance de la poupée de cette demoiselle.

M... disoit de M. de La Reynière, chez qui tout le monde va pour sa table, et qu'on trouve très ennuyeux : « On le mange, mais on ne le digère pas. »

Jamais Bossuet ne put apprendre au grand dauphin à écrire une lettre. Ce prince étoit très-indolent. On raconte que ses billets à madame la comtesse de Roure finissoient tous par ces mots : Le roi me fait mander pour le conseil. Le jour que cette comtesse fut exilée, un des courtisans lui demanda

l6o PORTRAITS ET CARACTERES

s'il n'étoit pas bien affligé. « Sans doute, dit le dauphin; mais cependant me voilà délivré de la nécessité d'écrire le petit billet. »

Madame de Talmont, voyant M. de Richelieu, au lieu de s'occuper d'elle, faire sa cour à madame de Brionne, fort belle femme, mais qui n'avoit pas la réputation d'avoir beaucoup d'esprit, lui dit : <•( Monsieur le maréchal, vous n'êtes point aveugle; mais je vous crois un peu sourd. »

On reprochoit à M. de... d'être le médecin Tant- Pis. « Cela vient, répondit-il, de ce que j'ai vu enterrer tous les malades du médecin Tant-Mieux. Au moins, si les miens meurent, on n'a point à me reprocher d'être un sot. »

Le maréchal de Broglie affrontant un danger inutile et ne voulant pas se retirer, tous ses amis faisoient de vains efforts pour lui en faire sentir la nécessité. Enfin l'un d'entre eux, M. de Jaucourt, s'approcha et lui dit à l'oreille : « Monsieur le maréchal, songez que, si vous êtes tué, c'est M. de Routhe qui commandera. » C'étoit le plus sot des lieutenants généraux. M. de Broglie, frappé du danger que couroit l'armée, se retira.

On ne distingue pas aisément l'intention de

ANECDOTES ET BONS MOTS l6l

l'auteur dans le Temple de Gnide, et il y a même quelque obscurité dans les détails : c'est pour cela que madame du Deffand l'appeloit V Apocalypse de la galanterie,

Madame de Tencin disoit que les gens d'esprit faisoient beaucoup de fautes en conduite, parce qu'ils ne croyoient jamais le monde assez bête, aussi bête qu'il l'est.

Madame de Tencin, avec des manières douces, ëtoit une femme sans principes et capable de tout exactement. Un jour, on louoit sa douceur. « Oui, dit l'abbé Trublet, si elle eût eu intérêt de vous empoisonner, elle eût choisi le poison le plus doux.»

Madame la comtesse de Tessé disoit après la mort de M. Dubreuil : « Il étoit trop inflexible, trop inabordable aux présens, et j'avois un accès de fièvre toutes les fois que je songeois à lui en faire. — Et moi aussi, lui répondit madame de Champagne, qui avoit placé trente-six mille livres sur sa tête : voilà pourquoi j'ai mieux aimé me donner tout de suite une bonne maladie que d'avoir tous ces petits accès de fièvre dont vous pariez. »

Le vieux d'Arnoncourt avoit fait un contrat de douze cents livres de rente à une fille pour tout Chamfort. — II. 21

Ib2 PORTRAITS ET CARACTERES

le temps qu'il en seroit aimé. Elle se sépara de lui étouidiment , et se lia avec un jeune homme qui, ayant vu ce contrat, se mit en tête de le faire revivre. Elle réclama en conséquence les quartiers échus depuis le dernier payement, en lui faisant signifier sur papier timbré qu'elle l'aimoit toujours.

L'homme arrive novice à chaque âge de la vie,

M..., Provençal qui a des idées plaisantes, me disoit, à propos de rois et même de ministres, que, la machine étant bien montée, le choix des uns et des autres étoit indifférent. « Ce sont, disoit- il, des chiens dans un tourne-broche; il suffit qu'ils remuent les pattes pour que tout aille bien. Que le chien soit beau, qu'il ait de l'intelligence ou du nez, ou rien de tout cela, la broche tourne, et le souper sera toujours à peu près bon. »

On disoit d'un certain homme qui répétoit à différentes personnes le bien qu'elles disoient l'une de l'autre, qu'il étoit tracassier en bien.

M. Harris, fameux négociant de Londres, se trouvant à Paris dans le cours de l'année 1786, à Tépoque de la signature du traité de commerce, disoit à des François : « Je crois que la France n'y perdra un million sterling par an que pendant les

ANECDOTES ET BONS MOTS l63

vingt-cinq ou trente premières années, mais qu'ensuite la balance sera parfaitement égale. »

Un homme d'esprit ayant lu les petits traités de M. d'Alembert sur l'élocution oratoire, sur la poé^ sie, sur l'ode, on lui demanda ce qu'il en pensoit. Il répondit : « Tout le monde ne peut pas être sec. »

Un François avoit été admis à voir le cabinet du roi d'Espagne. Arrivé devant son fauteuil et son bureau : « C'est donc ici, dit-il, que ce grand roi travaille? — Comment, travaille! dit le conducteur; quelle insolence ! ce grand roi travailler ! Vous venez ici pour insulter Sa Majesté! » Il s'engagea une querelle où le François eut beau^ coup de peine à faire entendre à l'Espagnol qu'on n'avoit pas eu l'intention d'offenser la majesté de son maître.

Le roi et la reine de Portugal étoient à Belem, pour aller voir un combat de taureaux, le jour du tremblement de terre de Lisbonne : c'est ce qui les sauva; et une chose avérée et qui m'a été garantie par plusieurs François alors en Portugal, c'est que le roi n'a jamais su l'énormité du désastre. On lui parla d'abord de quelques maisons tombées, ensuite de quelques églises, et, n'étant jamais re-

venu à Lisbonne, on peut dire qu'il est le seul homme de l'Europe qui ne se soit pas fait une véritable idée du désastre arrivé à une lieue de lui.

Un homme étoit abandonné des médecins; on demanda à M. Tronchin s'il falloit lui donner le viatique. « Cela est bien collant, » répondit-il.

M. de Choiseul-Gouffier voulant faire, à ses frais, couvrir de tuiles les maisons de ses paysans, exposées à des incendies, ils le remercièrent de sa bonté, et le prièrent de laisser leurs maisons comme elles étoient, disant que, si leurs maisons étoient couvertes de tuiles au lieu de chaume, les subdélégués augmenteroient leurs tailles.

M. de Turenne dînant chez M. de Lamoignon, celui-ci lui demanda si son intrépidité n'étoit pas ébranlée au commencement d'une bataille. « Oui, dit M. de Turenne, j'éprouve une grande agitation; mais il y a dans l'armée plusieurs officiers subalternes et un grand nombre de soldats qui n'en éprouvent aucune. »

M. Turgot , qu'un de ses amis ne voyoit plus depuislongtemps,dità cet ami, en le retrouvant : « Depuis que je suis ministre, vous m'avez disgracié. »

ANECDOTES ET BONS MOTS l65

La comtesse de Boufflers disoit au prince de Conti qu'il étoit le meilleur des tyrans.

« Malgré toutes les plaisanteries qu'on rebat sur le mariage, disoit M. ., je ne vois pas ce qu'on peut dire contre un homme de soixante ans qui épouse une femme de cinquante-cinq. »

D'Alembert se trouva chez Voltaire avec un célèbre professeur de droit à Genève. Celui-ci, admirant l'universalité de Voltaire, dit à d'Alembert : « Il n'y a qu'en droit public que je le trouve un peu foible. — Et moi, dit d'Alembert, je ne le trouve un peu foible qu'en géométrie. »

M. de Calonne, voulant introduire des femmes dans son cabinet, trouva que la clef n'entroit point dans la serrure. Il lâcha un f. .. d'impatience, et, sentant sa faute : « Pardon, Mesdames, dit-il; j'ai bien fait des affaires dans ma vie, et j'ai vu qu'il n'y a qu'un mot qui serve. » En effet, la clef entra tout de suite.

Un homme qui avoit refusé d'avoir madame de S..., disoit : « A quoi sert l'esprit, s'il ne sert à n'avoir point madame de S...? »

M..., qui aimoit beaucoup les femmes, me di-

l66 PORTRAITS ET CARACTERES

soit que leur commerce lui étoit nécessaire pour tempérer la sévérité de ses pensées et occuper la sensibilité de son âme. « J'ai, disoit-il, du Tacite dans la tête et du TibuUe dans le cœur. »

M... disoit, à propos de sottises ministérielles et ridicules : « Sans le gouvernement, on ne riroit

plus en France. »

Dans le temps qu'il y avoit des jansénistes, on les distinguoit à la longueur du collet de leur manteau. L'archevêque de Lyon avoit fait plusieurs enfans; mais, à chaque équipée de cette espèce , il avoit soin de faire allonger d'un pouce le collet de son manteau. Enfin le collet s'allongea tellement qu'il a passé quelque temps pour janséniste et a été susçect à la cour.

On se souvient encore de la ridicule et excessive vanité de l'archevêque de Reims, Le TelHer-Louvois, sur son rang et sur sa naissance; on sait combien, de son temps, elle étoit célèbre dans toute la France. Voici une des occasions où elle se montra tout entière le plus puissamment. Le duc d'A..., absent de la cour depuis plusieurs années, revenu de son gouvernement de Berry, alloit à Versailles. Sa voiture versa et se rompit. Il faisoit un froid très-aigu. On lui Hit qu'il falloit

deux heures pour la remettre en état. Il vit un relais et demanda pour qui c'étoit. On lui dit que c'étoit pour l'archevêque de Reims, qui alloit à Versailles aussi. Il envoya ses gens devant lui, n'en réservant qu'un auquel il recommanda de ne point paroître sans son ordre. L'archevêque arrive. Pendant qu'on atteloit, le duc charge un des gens de l'archevêque de lui demander une place pour un honnête homme dont la voiture vient de se briser, et qui est condamné à attendre deux heures qu'elle soit rétablie. Le domestique va et fait la commission. « Qh^I homme est-ce? dit l'archevêque. Est-ce quelqu'un comme il faut? — Je le crois, Monseigneur; il a un air bien honnête. — Qu'appelles-tu honnête? Est-il bien mis? — Monseigneur, simplement, mais bien. — A-t-il des gens? — Monseigneur, je l'imagine. — Va-t'en le savoir. » Le domestique va et revient. « Monseigneur, il les a envoyés devant à Versailles, — Ah ! c'est quelque chose, mais ce n'est pas tout. Demande-lui s'il est gentilhomme. » Le laquais va et revient. « Oui, Monseigneur, il est gentilhomme, — A la bonne heure! Qu'il vienne, et nous verrons ce que c'est, » Le duc arrive, salue. L'archevêque fait un signe de tête, se range à peine pour faire une petite place dans sa voiture. Il voit une croix de Saint-Louis. « Monsieur, ditil au duc, je suis fâché de vous avoir fait attendre;

l68 PORTRAITS ET CARACTERES

mais je ne pouvois donner une place dans ma voiture à un homme de rien : vous en conviendrez. Je sais que vous êtes gentilhomme. Vous avez servi, à ce que je vois? — Oui, Monseigneur. — Et vous allez à Versailles? — Oui, Monseigneur. — Dans les bureaux apparemment? — Non, je n'ai rien à faire dans les bureaux. Je vais remercier... — Qui? M. de Louvois? — Non, Monseigneur, le roi. — Le roi! [Ici ^archevêque se recule et fait un peu de place.' Le roi vient donc de vous faire quelque grâce toute récente? — Non, Monseigneur : c'est une longue histoire. — Contez toujours. — C'est qu'il y a deux ans j'ai marié ma fille à un homme peu riche... [Varcheveque reprend un peu de l'espace qu'il a cédé dans la voiture) mais d'un très-grand nom. » [L'archevêque recède la place.) Le duc continue : « Sa Majes'.é avoit bien voulu s'intéresser à ce mariage... [l'archevêque fait beaucoup de place) et avoit même promis à mon gendre le premier gouvernement qui vaqueroit. — Comment donc ! Un petit gouvernement, sans doute? De quelle ville? — Ce n'est pas d'une ville. Monseigneur : c'est d'une province. — D'une province, Monsieur ! crie l'archevêque en reculant dans l'angle de sa voiture, d'une province! — Oui, et il va y en avoir un de vacant. — Lequel donc? — Le mien, celui de Berry, que je veux faire passer à mon gendre. — Quoi ! Monsieur...

VOUS êtes gouverneur du...? Vous êtes donc le duc de...? » Et il veut descendre de sa voiture. « Mais, monsieur le duc, que ne parliez- vous? Mais cela est incroyable ! mais à quoi m'exposezvous? Pardon de vous avoir fait attendre... Ce maraud de laquais qui ne me dit pas... Je suis bien heureux encore d'avoir cru, sur votre parole, que vous étiez gentilhomme : tant de gens le disent sans l'être ! Et puis ce d'Hozier est un fripon. Ah ! monsieur le duc, je suis confus. — Remettez-vous, Monseigneur. Pardonnez à votre laquais : il s'est contenté de vous dire que j'étois un honnête homme; pardonnez à d'Hozier, qui vous exposoit à recevoir dans votre voiture un vieux militaire non titré; et pardonnez-moi aussi de n'avoir pas commencé par faire mes preuves pour monter dans votre carrosse. »

M de Fronsac alla voir une mappemonde que montroit l'artiste qui l'avoit imaginée. Cet homme, ne le connoissant pas et lui voyant une croix de Saint-Louis, ne l'appeloit que M. le chevalier. La vanité de M. de Fronsac, blessé de ne pas être appelé duc, lui fit inventer une histoire dont un des interlocuteurs, un de ses gens, l'appeloit monseigneur. M. de Genlis l'arrête à ce mot, et lui dit : « Qu'est-ce que tu dis là? Monseigneur! On va te prendre pour un évêque. »

lyo PORTRAITS ET CARACTERES

Les grands vendent toujours leur société à la vanité des petits.

On pressoit l'abbé Vatri de solliciter une place vacante au Collège royal. « Nous verrons cela, » dit-il. Et il ne sollicita point. La place fut donnée à un autre. Un ami de l'abbé court chez lui. « Eh bien! voilà comme vous êtes! Vous n'avez point voulu solliciter la place : elle est donnée. — Elle est donnée ? reprit-il ; eh bien ! je vais la demander.

— Êtes-vous fou? — Parbleu! non; j'avois cent concurrens, je n'en ai plus qu'un. « Il demanda la place et l'obtint.

M. de Vaudreuil se plaignoit à C... de son peu de confiance en ses amis. « Vous n'êtes point riche, lui disoit-il, et vous oubliez notre amitié.

— Je vous promets, répondit C..., de vous emprunter vingt-cinq louis quand vous aurez payé vos dettes. »

Le feu prince de Conti, ayant été très-maltraité de paroles de Louis XV, conta cette scène désagréable à son ami le lord Tirconnel, à qui il demandoit conseil. Celui-ci, après avoir rêvé, lui dit naïvement : a Monseigneur, il ne seroit pas impossible de vous venger, si vous aviez de l'arcent et de la considération. »

ANECDOTES ET BONS MOTS lyi

Un des parens de M. de Vergennes lui demandoit pourquoi il avoit laissé arriver au ministère de Paris le baron de Breteuil, qui étoit dans le cas de lui succéder. « C'est que, dit-il, c'est un homme qui, ayant toujours vécu dans le pays étranger, n'est pas connu ici; c'est qu'il a une réputation usurpée, que quantité de gens le croient digne du ministère. Il faut les détromper, le mettre en évidence et faire voir ce que c'est que le baron de Breteuil. »

Un homme d'esprit définissoit Versailles un pays où, en descendant, il faut toujours paroître monter, c'est-à-dire s'honorer de fréquenter ce qu'on méprise.

M. Lemierre a mieux dit qu'il ne vouloit en disant qu'entre sa Veuve du Malabar /jouée en 1770, et sa Veuve du Malabar, jouée en 1781, il y avoit la différence d'une falourde à une voie de bois. C'est en effet le bûcher perfectionné qui a fait le succès de la pièce.

Collé avoit placé une somme d'argent considérable, à fonds perdus et à dix pour cent, chez un financier qui, à la seconde année, ne lui avoit pas encore donné un sou. « Monsieur, lui dit Collé dans une visite qu'il lui fit, quand je place mon

argent en viager, c'est pour être payé de mon vivant. »

Un homme buvoit à table d'excellent vin sans le louer. Le maître de la maison lui en fit servir de très-médiocre. « Voilà de bon vin ! » dit le buveur silencieux. « C'est du vin à dix sous, dit le maître, et l'autre est un vin des dieux. — Je le sais, reprit le convive; aussi ne l'ai-je pas loué: c'est celui-ci qui a besoin de recommandation. »

On disoit au satirique anglois Donne : « Tonnez sur les vices, mais ménagez les vicieux. — Comment! dit-il, condamner les cartes et pardonner aux escrocs ? »

L'abbé Maurj, allant chez le cardinal de La Roche-Aymon, le rencontra revenant de l'assemblée du clergé. Il lui trouva de l'humeur et lui en demanda les raisons. « J'en ai de bien bonnes, dit le vieux cardinal; on m'a engagé à présider cette assemblée du clergé, où tout s'est passé on ne sauroit plus mal. Il n'y a pas jusqu'à ces jeunes gens du clergé, cet abbé de La Luzerne, qui ne veulent pas se payer de mauvaises raisons. »

M... me disoit : a Toutes les fois que je vais chez quelqu'un, c'est une préférence que je lui

donne sur moi ; je ne suis pas assez désœuvré pour y être conduit par un autre motif. »

Un homme épris des charmes de l'état de prêtrise disoit : « Quand je devrois être damné, il faut que je me fasse prêtre. »

Diderot, s'étant aperçu qu'un homme à qui il prenoit quelque intérêt avoit le vice de voler et l'avoit volé lui-même, lui conseilla de quitter ce pays-ci. L'autre profita du conseil, et Diderot n'en entendit plus parler pendant dix ans. Après dix ans, un jour, il entend tirer sa sonnette avec violence. Il va ouvrir lui-même, reconnoît son homme, et d'un air étonné il s'écrie : « Ah ! ah ! c'est vous ! )> Celui-ci lui répond : « Ma foi, il ne s'en est guère fallu. » Il avoit démêlé que Diderot s'étonnoit qu'il ne fût pas pendu.

M. de Voltaire, étant à Potsdam, un soir, après souper, fit un portrait d'un bon roi en contraste avec celui d'un tyran, et, s'échauffant par degrés, il fit une description épouvantable des malheurs dont l'humanité étoit accablée sous un roi despotique, conquérant, etc. Le roi de Prusse, ému, laisse tomber quelques larmes. « Voyez! voyez! s'écria M. de Voltaire, il pleure, le tigre ! »

M. de Vaucanson s'étoit trouvé l'objet principal des attentions d'un prince étranger, quoique M. de Voltaire fût présent. Embarrassé et honteux que ce prince n'eût rien dit à Voltaire, il s'approcha de ce dernier et lui dit : « Le prince vient de me dire telle chose » (un compliment très-flatteur pour Voltaire). Celui-ci vit bien que c'étoit une politesse de Vaucanson, et lui dit : « Je reconnois tout votre talent dans la manière dont vous faites parler le prince. »

M. d'Autrej disoit de M. de Ximenès : « C'est un homme qui aime mieux la pluie que le beau temps, et qui, entendant chanter le rossignol, dit: « Ah ! la vilaine bête ! »

* L'abbé de Tencin étoit accusé d'un marché simoniaque. Aubri, avocat adverse, ayant paru foiblir dans ses allégations, l'avocat de l'abbé redoubla ses clameurs. Aubri joua l'embarras. L'abbé, qui étoit présent, crut faire merveille de saisir ce moment pour achever de confondre la calomnie, offrant de s'en purger par serment. Alors Aubri l'arrêta, dit qu'il n'en étoit pas besoin, et produisit le marché en original. Huées, clameurs, etc. L'abbé parvint à s'évader et partit pour l'ambassade de Rome.

*M. de Silhouette, renvoyé, étoit accablé de sa disgrâce, et surtout des suites qu'elle pouvoit avoir. Ce qu'il redoutoit le plus, c'étoit les chansons. Un jour, après dîner (et il n'avoit rien dit à table), il s'approche tremblant d'une femme en qui il avoit confiance, et lui dit : « Parlez-moi vrai, n'y a-t-il pas de chansons?»

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