LETTRE IV
A Madame S..,
Barèges, le i5 septembre.
Qiioi ! Madame, vous avez eu la bonté d'aller voir mon nouveau taudis! Je vous reconnois bien là. Vous êtes contente de mon logement; mais moi je ne le suis point : je m'y prends trop tard pour me loger près de la rue Louis-le-Grand.
Madame de Grammont est partie depuis le commencement du mois. Il me seroit impossible de désirer autre chose que ce que j'ai trouvé en elle, et nous avons fini encore mieux que nous ii'avions commencé. J'ai toutes sortes de raisons
d'être enchanté de mon voyage de Barèges. Il semble qu'il devoit être la fin de toutes les contradictions que j'ai éprouvées, et que toutes les circonstances se sont réunies pour dissiper ce fond de mélancolie qui se reproduisoit trop souvent. Le retour de ma santé , les bontés que j'ai éprouvées de tout le monde, ce bonheur si indépendant de tout mérite, mais si commode et si doux, d'inspirer de l'intérêt à tous ceux dont je me suis occupé; quelques avantages réels et positifs, les espérances les mieux fondées et les plus avouées par la raison la plus sévère, le bonheur public et celui de quelques personnes à qui je ne suis ni inconnu ni indifférent, le souvenir tendre de mes anciens amis, le charme d'une amitié nouvelle, mais solide, avec un des hommes les plus vertueux du royaume, plein d'esprit, de talent et de simplicité, M. du Paty, que vous connoissez de réputation; une autre liaison non moins précieuse avec une femme aimable que j'ai trouvée ici et qui a pris pour moi tous les sentimens d'une sœur, des gens dont je devois le plus souhaiter la connoissance et qui me montrent la crainte obligeante de perdre la mienne, enfin la réunion des sentimens les plus chers et les plus désirables : voilà ce qui fait, depuis trois mois, mon bonheur; il semble que mon mauvais génie ait lâché prise, et je vis, depuis trois mois, sous la baguette de la fée bienfaisante.
D'après ce détail, vous croiriez que je vis environné de tout ce que j'ai trouvé d'aimable ici, sous un beau ciel et dans une société charmante : non, je vis sous une douche brûlante ou dans une bouilloire cachée au fond d'un cachot. Tout ce que je distinguois est parti de Barèges. Il y fait un temps exécrable, et le brouillard ne laisse point soupçonner que les Pyrénées soient sur ma tête; mais je n'en suis pas moins heureux : j'avois besoin de revenir sur les sentimens agréables dont j'ai joui avec trop de précipitation; je les recueille avec une joie mêlée de surprise. Mes idées sont faciles et douces, tous les mouvemens de mon cœur sont des plaisirs : voilà le vrai beau temps, et le ciel est d'azur.
Le ton de cette lettre est un peu différent de celles que je vous écrivois. Madame, de la rue de Richelieu, et même de quelques conversations que je me souviens d'avoir eues avec vous il y a cinq ou six mois. Que voulez-vous ? je vous montrois mon âme alors comme je vous la montre aujourd'hui. « L'homme est ondoyant, » dit Montaigne. J'étois de fer pour repousser le mal, je suis de cire pour recevoir le bien. Les différentes philosophies sont bonnes; il ne s'agit que de les placer à propos. Zenon n'avoit pas tort; Épicure avoit raison. Le régime d'un malade n'est pas celui d'un convalescent; celui d'un convalescent n'est pas celui d'un
athlète. Je me trouve bien de ma manière d'être actuelle; je reviendrois à l'autre s'il le falloit, mais je tâcherai d'écarter ce qui pourroit la rendre nécessaire. Je n'y sais que cela.
Madame de Tessé et M. le duc d'Ayen ont passé ici quelques jours. J'ai fort à me louer de leurs bontés; je n'ai cependant point accepté l'offre de madame de Tessé pour Luchon. Je vous dirai pourquoi.
Je pars d'ici vers la fin de septembre. Je comptois m'en aller en droiture à Paris; je pressentois le besoin que j'aurois de revoir mes anciens amis, car je ne veux rien perdre; mais j'ai de nouvelles raisons de me priver encore de ce plaisir. M. de B... a trouvé absurde que je négligeasse l'occasion de voir M. de Choiseul; il prétend que ma connoissance avec M. de Gr... pourroit finir par n'être qu'une connoissance des eaux. C'est ce qui ne peut jamais arriver. Il est actuellement à Chanteloup; il peut s'en assurer par lui-même, et, entre nous, je crois qu'il ne laissera pas d'être un peu surpris. Quoi qu'il en soit, je défère à son conseil et à celui de mes amis, qui blâment mon peu d'empressement sur cela. Mais je ne serai à Chanteloup qu'à la fin d'octobre; j'y resterai le temps qu'il conviendra. J'étois fort tenté de m'en retourner par le Languedoc pour voir la Provence, qui est un fort beau pays.
Voulez-vous bien, Madame, présenter mes respects à M, S... ? Je vous adresserois aussi bien des complimens pour les personnes que vous savez, si je ne craignois que quelques-unes, s'imaginent que ma lettre contient quelques bonnes histoires des eaux, ne s'avisassent de vous la demander, et je vous prie de vouloir bien ne pas la leur lire.
Conservez, je vous prie, Madame, votre santé, celle de M. S..., votre bonheur commun, vos bontés pour moi, et recevez les assurances de mon respect et de ma tendre amitié.