LETTRE VI
A M. Vabbé Koman.
4 mars i 784.
C'est un vœu que j'ai fait, mon cher ami, de vous répondre toujours à l'instant où j'aurai reçu votre lettre, et je n'ai pas besoin d'effort pour le
remplir. Il m'en faudroit pour différer, et je ne veux pas lutter contre moi-même.
Ah! mon ami, que j'ai été étonné de voir que je diffère de vous dans la chose par laquelle je vous ressemble! Vous convenez que vous avez pris la meilleure part, et vous ne souhaitez pas que j'obtiennne un lot pareil; vous me le dites parce que vous le sentez. Cette raison est sans doute très-bonne; mais pourquoi ou plutôt comment le sentez-vous? Voilà ce qui m'étonne. Quoi! cette malheureuse manie de célébrité, qui ne fait que des malheureux, trouve encore un partisan, un protecteur! Avez-vous oublié qu'elle exige presque autant de misères, de sottises, de bassesses même que la fortune? Et quel en est le fruit? Beaucoup moindre, et surtout plus ridicule. Son effet le plus certain est de vous apprendre jusqu'où va la méchanceté humaine en vous rendant l'objet de la haine la plus violente et des procédés les plus affreux de la part de ceux qui ne peuvent partager cette fumée et qui sont jaloux de quelques misérables distinctions, presque toujours ennuyeuses et fatigantes, surtout pour moi, qui ai tout jugé.
J'ai aimé la gloire, je l'avoue; mais c'étoit dans un âge où l'expérience ne m'avoit point appris la vraie valeur des choses, où je croyois qu'elle pouvoit exister pure et accompagnée de quelque repos, où je pensois qu'elle étoit une source de
jouissances chères au cœur, et non une lutte éternelle de vanité; quand je croyois cjue, sans être un moyen de fortune, elle n'étoit pas du moins un titre d'exclusion à cet égard. Le temps et la réflexion m'ont éclairé ; je ne suis pas de ceux qui peuvent se proposer de la poussière et du bruit pour objet et pour fruit de leurs travaux. Apollon ne promet qu'un nom et des lauriers : voilà ce que disoit Boileau avec quinze mille livres de rente des bienfaits du roi, qui en valoient plus de trente d'à présent; voilà ce que disoit Racine en rapportant plus d'une fois de Versailles des bourses de mille louis. Cela ne laisse pas que de consoler de la rivalité et de la haine des Pradon et des Boyer. Encore ne put-il pas y tenir et laissa-t-il, à trentesix ans, cette carrière de gloire et d'infamie qui depuis lui est devenue cent fois plus turbulente et plus avilissante. Pour moi, qui dès mon premier succès me suis attiré , sans l'avoir mérité le moins du monde, la haine d'une foule de sots et de méchans, je regarde ce mal comme un très-grand bonheur; il me rend a moi-même, il me donne le droit de m'appartenir exclusivement; et, les amis les plus puissans ayant plus d'une fois fait d'inutiles efforts pour me servir, je me suis lassé d'être un superflu, une espèce de hors-d'œuvre dans la société. Je me suis indigné d'avoir si souvent la preuve que le mérite dénué, né sans or et sans
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parchemins, n'a rien de commun avec les hommes, et j'ai su tirer de moi plus que je ne pouvois espérer d'eux. J'ai pris pour la célébrité autant de haine que j'avois eu d'amour pour la gloire ; j'ai retiré ma vie tout entière dans moi-même : penser et sentir a été le dernier terme de mon existence et de mes projets. Mes amis se sont réunis inutitilement pour ébranler ma fermeté : tout ce que j'écris comme à mon insu, et pour ainsi dire malgré moi, ne sera tout au plus que titulus nomenqiic sepulcri.
J'ai ri de bon cœur à l'endroit de votre lettre où vous me dites que vous m'avez cherché dans les journaux : vous m'avez paru ressembler à un étranger qui, ayant entendu parler de moi dans Paris, me chercheroit dans les tabagies et dans les tripots de jeu. J'en étois là depuis long-temps, lorsque je fis la rencontre d'un être dont le pareil n'existe pas dans sa perfection, relative à moi, qu'il m'a montrée dans le court espace de deux ans que nous avons passés ensemble. C'étoit une femme, et il n'y avoit pas d'amour parce qu'il ne pouvoit y en avoir, puisqu'elle avoit plusieurs années de plus que moi; mais il y avoit plus et mieux que de l'amour, puisqu'il existoit une réunion complète de tous les rapports d'idées, de sentimens et de positions. Je m'arrête ici, parce que je sens que je ne pourrois finir. Je l'ai perdue après six mois de se-
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jour à la campagne, dans la plus profonde et la plus charmante solitude. Ces six mois, ou plutôt ces deux ans, ne m'ont paru qu'un instant dans ma vie; mais le bonheur d'être loin de tout ce que j'ai vu sur cette scène d'opprobres qu'on appelle littérature, et sur cette scène de folies et d'iniquités qu'on appelle le monde, m'auroit suffi et me suffira toujours, au défaut du charme d'une société douce et d'une amitié délicieuse. L'indépendance, la santé, le libre emploi de mon temps, l'usage, même l'usage fantasque de mes livres : voilà ce qu'il me faut, si ce n'est point ce qui me suffit. C'est ce que m'enlèvera nécessairement le succès que vous avez la cruauté de souhaiter, et qui malheureusement est devenu, depuis ma dernière lettre, encore plus vraisemblable'. L'âne qui ne veut point mordre son voisin, ni en être mordu devant un râtelier vide, sera forcé, s'il est changé en cheval bien pansé devant un râtelier plein, de faire quelques courses et de manéger pour gagner son avoine; et, quand je songe qu'en se déplaçant il aura plus d'avoine qu'il n'en pourra manger, je suis bien près de penser qu'il fait un marché de dupe.
Vous voyez par là, mon ami, combien je suis
i . On proposoit à Chamfoit une place de secrétaire des commandemens à la cour. (Note du premier éditeur.)
attaché aux sentimens qui m'appellent à la retraite, et vous le verriez bien davantage si vous pouviez savoir, fortune mise à part, combien ma position m'offre de côtés agréables, quels combats j'ai à soutenir contre les amis les plus tendres et les plus dévoués, quels efforts il me faut pour repousser ou prévenir les sacrifices qu'ils voudroient faire pour me retenir. Quelle est donc cette invincible fierté et même cette dureté de cœur qui me fait rejeter des bienfaits d'une certaine espèce, quand je conviens que je voudrois faire pour eux plus qu'ils ne peuvent faire pour moi? Cette fierté les afflige et les offense ; je crois même qu'ils la trouvent petite et misérable , comme mettant un trop haut prix à ce qui devroit en avoir si peu. Mon ami, je n'ai point, je crois, les idées petites et vulgaires répandues à cet égard; je ne suis pas non plus un monstre d'orgueil; mais j'ai été une fois empoisonné avec de l'arsenic sucré, je ne le serai plus : manet alla mente repostam. Vous me dites que vous tenez mon àme dans ma première lettre; il en est resté quelque chose, je crois, pour la seconde. J'accepte, mon ami, avec un sentiment bien vif, l'offre que vous me faites de parcourir avec moi la Provence pour chercher l'asile qui me convient, et je me fais d'autant plus de plaisir de l'accepter que je ne vous ferai pas faire un grand voyage : il faudra que votre pays ait de grands in-
convéniens si la retraite la plus proche de vous n'est pas celle qui me convient le mieux.
Je vous avois promis des nouvelles littéraires; mais, par mon mouvement personnel, je suis bien froid sur cet article, et j'ai besoin, pour vous en envoyer, de songer que vous y mettez quelque intérêt. On joue à présent avec un grand succès, malgré de grandes huées sur la scène et de grandes réclamations et indignations à Paris et à Versailles, le Mariage de Figaro de Beaumarchais. C'est un ouvrage plein d'esprit, même de comique et de talent, mais qui n'en est pas moins monstrueux par le mélange de choses du plus mauvais ton et de trivialités. Les loges sont retenues jusqu'à la dixième, et d'autres disent jusqu'à la vingtième représentation. Le spectacle, sans petite pièce, ne dure plus que trois heures un quart, depuis les retranchemens qu'on y a faits. Je ne vous parle point du Jaloux, du mauvais Coriolan de La Harpe : les journaux se sont chargés de cela. Un mot sur les Danaïdes, opéra nouveau oii Gluck a mis la main : c'est un ouvrage de Topinambous, à jouer devant des cannibales ; on dit pourtant que cela n'aura qu'une douzaine de représentations.
Parlons de notre Académie. M. de Montesquiou a eu toutes les voix : c'est qu'on a vu que tout partage seroit inutile, et il faisoit plaisir en se présentant à l'Académie ; il écartoit l'abbé Maury, dont
plusieurs ne veulent pas entendre parler. Mon amusement actuel est de voir comment ils feront pour l'évincer à la première vacance, qui est trèsprochaine, si elle n'est ouverte par la mort de M. de Pompignan. L'abbé a huit ou dix voix tout au plus; mais les autres gens de lettres, ses rivaux, n'en ont pas à beaucoup près autant. Personne n'y est appelé d'une manière positive. Prendre encore un homme de qualité seroit le comble du mauvais goût et le chef-d'œuvre du ridicule. Comment s'en tireront-ils? Je me divertirai des intrisues : ce
sont mes seuls jetons; je n'en ai point d'autres. J'y vais si peu que je n'ai pas fait la moitié d'une bourse à jetons qu'on m'avoit demandée.
Adieu, mon ami; je n'ai plus que le temps de vous dire encore un petit mot de moi. Ma mère se porte à merveille, et n'a d'autre incommodité que de ne pouvoir faire usage de ses jambes; mais j'ai bien peur que cette seule incommodité n'abrège les jours d'une personne aussi vive et plus impatiente, à quatre-vingt-quatre ans, que je ne l'ai jamais été. Il me semble que, si je restois en place une année, je ne pourrois plus vivre, et cette idée m'afflige sensiblement sur son état, quoiqu'on me mande d'ailleurs tout ce qui peut me rassurer. Adieu encore une fois; je vous aime et vous embrasse de tout mon cœur. Il me semble que nous n'avons pas cessé de nous entendre.