LETTRE IX
Je n'ai reçu, Monsieur, votre billet qu'hier matin, au moment où je sortois pour une affaire intéressante qui m'a empêché d'avoir l'honneur d'y répondre sur-le-champ.
Je vous dois d'abord des remercîmens de la préférence que vous me donnez, en voulant m'associer à des gens de lettres que j'estime et que j'honore; mais, après mes remercîmens, je vous prie d'agréer le véritable regret que j'ai de ne pouvoir être leur coopérateur. La partie dont je serois chargé entraîne avec soi des inconvéniens auxquels ils ne se sont pas exposés. Je vous avoue franchement que je ne sais pas le moyen de traiter trois fois par mois avec l'amour-propre des auteurs, acteurs et actrices des trois théâtres de Paris, et surtout de la Comédie Françoise. Serai-je un critique juste et sévère, me voilà l'ennemi de tous les mauvais auteurs; et, malgré leur petit nombre,
5o LETTRES DIVERSES
ils ne laissent pas d'être très-dangereux ; prendrai-Je le parti de la grande indulgence , je déshonore, je décrédite mon jugement; et, ce qui n'est pas indifférent pour vous, le nombre des souscripteurs diminuera, car le public veut de la malignité. Il faut que l'article des spectacles soit attendu, qu'il inspire de la curiosité, de la crainte, de l'espérance; en un mot, qu'il remue les passions, comme les ouvrages de théâtre dont il rend compte. Faut-il tout vous dire, Monsieur ? gardez-moi le secret : un journal sans malice est un vaisseau de guerre démâté, à qui les corsaires même refusent le salut. On peut insister et prétendre qu'il est possible d'accorder la plus exacte politesse avec une critique sévère. Outre que je crois cet accord trèsdifficile, l'amour-propre des auteurs sait-il, dans ses chagrins, vous tenir compte de vos ménagemens? On injurie, on insulte, on calomnie le critique, et, en pareil cas, qui peut répondre de soi? Le sentiment de l'injustice irrite ; le caractère s'aigrit ; on devient injuste, absurde soi-même, et on finit par tomber dans un décri, dans un avilissement qui équivaut à une flétrissure publique et à une véritable diffamation. Nous en avons des exemples déplorables dans la personne de M. F... et de M. de La H..., qui n'étoient point sans talens l'un et l'autre, à beaucoup près. Qui sait même s'ils n'étoient pas nés honnêtes? En vérité, cette
destinée fait frémir. îl n'en faut pas courir les risques; il ne faut pas tenter Dieu.
Telles sont mes raisons, Monsieur; et, en supposant, ce qui seroit peut-être en moi trop d'amour-propre, qu'elles ne vous satisfissent point comme propriétaire du privilège du Mercure, je suis bien sûr que vous les approuverez comme homme, et comme honnête homme.