‹ Œuvres choisies de N. ChamfortChapitre 33 sur 40 · LETTRE XI · texte numérisé non relu

LETTRE XI

A la même.

Paris, juillet i 789.

La veille du jour où j'ai reçu votre lettre, Madame, j'avois vu M. Marmontel et lui avois parlé de celle qu'il avoit reçue de vous, avec les pièces justificatives attestant l'acte de vertu auquel vous vous intéressez. J'ai pris la liberté d'y joindre un petit mot de reproche sur son défaut de galanterie. Sa réponse m'a prouvé que si, en devenant vieux, on est exposé à devenir paresseux ou moins galant, on peut du moins continuer à se tenir en règle et à mettre ses papiers en ordre. Il m'a montré votre paquet, bien étiqueté, entre ceux de vos rivales, et il m'a dit que sa coutume étoit de repondre après la décision de l'Académie. Je m'imagine, Madame, qu'il ne manquera pas à ce devoir; mais, en tout cas, je me ferai, à cet égard, le sup-

pléant de M» Marmontel , et je deviendrai pour vous le secrétaire de notre secrétaire.

Vous ne me paroissez pas bien apitoyée sur le décès de notre ami feu le Despotisme, et vous savez que cette mort m'a très-peu surpris. C'est avec bien du plaisir que je reçois de votre main mon brevet de prophète. Il vaut mieux que celui de sorcier, qui m'a été expédié par plusieurs de mes amis; mais les femmes sont toujours plus polies, plus aimables que les hommes. Au reste, comme on ne scie plus les prophètes et qu'on ne brûle plus les sorciers, je jouis en toute sûreté des honneurs de ma prévoyance. Mais, en vérité, il n'en falloit pas beaucoup : il ne falloit qu'approcher du colosse pour s'apercevoir qu'il étoit creux et pourri, vernissé en dehors et vermoulu en dedans. Sa chute, pour avoir été trop soudaine, nous mettra dans l'embarras quelque temps; mais nous nous en tirerons.

Je voulois, ces derniers jours, aller causer avec vous et récapituler les trente ans que nous venons de vivre en trois semaines; mais la chaleur accablante d'hier et d'aujourd'hui m'a retenu chez moi. J'irai me dédommager quand le thermomètre sera descendu de quelques degrés. Il y en a un qui ne descendra pas : c'est celui de l'amitié que je vous ai vouée l'an cinquantième du règne de Claude-Louis XV. C'est une fort bonne raison de

ne pas douter de mon tendre et respectueux attachement sous son successeur.

P. S. Voulez-vous bien vous charger de tous mes compHmens pour M..., et le prier de rendre le Mercure un peu plus républicain : il n'y a plus que cela qui prenne. Item, que \r Gazette de France soit aussi haussée de plusieurs crans, dans la proportion respectueuse où elle doit être à l'égard du Mercure. Ajoutez, je vous demande en grâce, qu'à ce prix je lui pardonne la peur qu'il a voulu me faire des baïonnettes, auxquelles il avoit une foi trop peu philosophique.

Merci.... Paris, P. R. n. i8.

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