RELATIVEMENT AUX CARACTERES DANS LES OUVRAGES D R A M AT I Q U ES
N parle sans cesse de la nécessité d'imiter la nature, sans que personne daigne fixer le vrai sens de ce terme, qui devient presque une abstraction par le petit nombre d'idées claires et distinctes qu'on y attache. Ordinairement la philosophie , pour mériter ce, nom , a besoin de voir en grand : ici, elle doit descendre dans quelques détails, sous peine d'être absolument illusoire. Toutefois il est
nécessaire de remonter d'abord à des vues générales.
Les grandes et sublimes proportions que la nature a mises dans ses ouvrages échappant à nos foibles jeux, les arts se sont proposé de créer pour nous un monde nouveau, plus parfait en apparence parce que nous embrassons plus aisément les rapports de ses différentes parties. Ils nous placent dans un ordre de choses d'un choix plus exquis; ils embellissent notre séjour; ils doivent orner l'édifice plutôt que d'en élever un semblable» L'homme , étant ce qu'il y a dans le monde de plus intéressant pour l'homme, a été le principal objet de l'étude des artistes. Ils l'ont considéré sous toutes les faces, sous les rapports qui le lient à ses semblables ; ils l'ont observé dans presque toutes ces circonstances si nombreuses qui opposent l'homme de la nature à l'homme de la société, qui mettent aux prises ses goûts et ses intérêts, ses passions et ses devoirs; enfin ils l'ont placé dans les attitudes les plus pénibles , et lui ont fait subir une espèce de torture pour arracher de son âme l'expression véritable d'un sentiment profond.
Quelle a dû être la marche de leur esprit dans cette opération? qu'a dû faire le peintre? qu'a dû faire le poëte ? Ils ont regardé autour d'eux : l'un a vu que les hommes bien proportionnés étoient
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en petit nombre ; l'autre, que la plupart d'entre eux avoient une âme foible et froide, indigne et incapable d'intéresser. Le peintre aperçoit un homme d'une stature plus haute que celle des autres : il l'arrête, il lui dit : « Vous serez mon modèle.» Le poëte, à travers une foule méprisable, distingue un homme qui mérite son attention; son âme est à la fois sensible et forte, ardente et inébranlable: «Voilà, dit le poëte, l'homme que je veux peindre. »
L'artiste doit m'ofîrir sans cesse le sentiment de mon excellence, et ce sentiment, je serai bien loin de l'éprouver si vous peignez les hommes exactement comme ils sont dans la nature. Agrandisseznous à nos propres yeux : c'est une flatterie indirecte et d'autant plus ingénieuse, par laquelle vous séduirez à coup sûr notre jugement. Corneille a dit : « L'homme s'admirera en m'écoutant, en me lisant. Je lui montrerai Rodrigue tuant par honneur le père d'une maîtresse qu'il adore; Auguste pardonnant à son assassin; César vengeant la mort de son ennemi. Je peindrai de grands criminels, et on s'intéressera à leur sort, parce que le crime, si je le risque sur le théâtre, peut attacher; il n'y a que la bassesse qui soit tout à fait révoltante : un vil intrigant qui sacrifie son gendre à de lâches espérances de grandeur, je lui donnerai des remords qui feront au moins tolérer son caractère. »
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Au reste, il seroit à souhaiter que Corneille eût pu placer Pauline et Sévère dans l'admirable situation où il les a mis, sans exposer aux jeux un caractère aussi vil que celui de Félix. De ce qu'on n'ose plus en hasarder de semblables, quelques personnes infèrent la médiocrité des successeurs de 'Corneille : lui seul, dit-on, pouvoit mettre un Félix, un Prusias, sur la scène. Il falloit conclure au contraire que depuis ce grand homme on a fait des progrès dans l'art qu"'il a créé. On a senti qu'il falloit des raisons invincibles pour autoriser un poète à peindre de si vils criminels. L'admirable rôle de Narcisse, dans Britannicus, contient une des plus belles leçons qu'on ait jamais données aux rois, et cependant cette considération n'empêche pas que le parterre ne voie ce personnage avec peine, et l'on sait que le public donna, aux premières représentations de ce chef-d'œuvre, des marques d'un mécontentement peu équivoque.
Plus on sonde ce principe, plus on le trouve fécond. Il explique d'une manière satisfaisante l'extrême déplaisir qu'on éprouve à voir des caractères nobles s'avilir et se dégrader. Je sais pourquoi mon âme est affectée désagréablement lorsque le vainqueur des Curiaces enfonce le poignard dans le sein de sa sœur, dont le seul crime est de pleurer la mort de son amant. En lisant l'histoire même, ne sommes-nous pas sensiblement affligés
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lorsqu'un des principaux personnages s'avilit par quelque action qui flétrit une âme à laquelle la nôtre s'intéfessoit? Cette nécessité de maintenir l'énergie du caractère est si reconnue que les poètes tragiques ont l'attention de ne jamais laisser entendre aux héros de leurs poëmes rien d'humiliant pour eux , même dans la bouche d'un ennemi. Voyez si les menaces d'Assur, dans Sémiramis, ont rien d'avilissant pour Arsace ! Ce secret de l'art qui consiste à faire tomber l'odieux d'un crime sur un confident est une des découvertes les plus utiles à la tragédie. Racine l'a mis le premier en usage dans Phèdre. L'auteur de Mahomet en a profité habilement quand il s'est servi d'Omar pour donner à Mahomet l'idée de faire immoler Zopire par Séide.
Quoique les anciens aient négligé plus d'une fois de soutenir les caractères dans toute leur force, ils ne laissoient pas d'en sentir la nécessité. Lorsqu'ils étoient obligés d'avilir un héros, un dieu ou une déesse venoit partager le crime avec lui, ou même s'en chargeoit entièrement. Les hommes aimoient mieux qu'on leur montrât un dieu vindicatif ou une déesse jalouse qu'un être de leur espèce vil et dégradé. C'est ainsi que, dans Homère, Minerve, la déesse de la sagesse, conduit Ulysse et Diomède aux tentes de Rhésus. Elle ne se montre ni plus juste ni plus généreuse dans Chamfort. II. 3 5
ï'Ajax furieux, où elle trompe ce malheureux prince en feignant de le servir, tandis qu'elle sert en effet son rival. L'usage que les anciens faisoient, à cet égard, de leurs divinités, paroît plus condamnable encore que la manière dont ils s'en servoient pour le dénoûment de leurs pièces.
Il est à peu près reconnu que les modernes sont très-supérieurs aux anciens dans l'art de tracer les caractères. Je ne doute pas que ceux-ci n'aient bien peint les mœurs existantes sous leurs jeux; je dis seulement que les caractères des bons ouvrages anciens ne sont pas aussi fortement dessinés que ceux des bons ouvrages modernes. Je crois pouvoir en assigner plusieurs raisons. Ce n'est que depuis la renaissance de la philosophie qu'on a profondément réfléchi sur la théorie des beauxarts. Les Grecs paroissent avoir peu médité sur ce sujet. Dominés par une âme sensible et une imagination ardente , ils se laissoient entraîner par ces guides, qui conduisent rapidement celui qui marche à leur suite , mais qui quelquefois l'égarent. E» effet, le génie ne préserve pas des écarts du génie. Il a besoin d'être dirigé par des réflexions qu'il ne fait ordinairement qu'après s'être trompé plus d'une fois. Plus le goût de la société s'étend, plus les objets des méditations du philosophe se multiplient. Les idées de la vraie grandeur et de la vraie vertu deviennent plus justes et plus précises.
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La corruption des mœurs, qui, selon quelques sages, est le fruit de ce goût excessif pour la société, est pour le poëte une raison de plus de multiplier les caractères vertueux. On a dit que plus les mœurs s'altèrent, plus on devient délicat sur les décences. Par cette raison, plus les hommes deviennent vicieux, plus ils applaudissent à la peinture des vertus. Fatigués de voir des âmes communes, des bassesses, des trahisons, leur cœur se réfugie, pour ainsi dire, dans ces monumens précieux, où il retrouve quelques traits d'une grandeur pour laquelle il étoit né.
Mais telle est la foiblesse de la nature humaine, même dans ses vertus, que, pour nous rendre intéressans à nos propres yeux, le poëte a presque toujours besoin de nous embellir. Quel est le terme auquel il doit s'arrêter? Je crois qu'il peut nous agrandir tant qu'il voudra, pourvu que l'illusion ne disparoisse point, pourvu que nous nous reconnoissions encore. L'intérêt cesse avec la vraisemblance; mais ce qui est vraisemblable pour l'un ne Test pas pour l'autre. Nous jugeons les hommes vertueux suivant les moyens que nous avons de les égaler. La décision de ce procès appartient exclusivement au très-petit nombre d'hommes qui, nés avec un sens droit et une âme élevée, peuvent trouver l'appréciation vraie de chaque chose, peuvent dire : « Ce sentiment est juste et noble, celui-
ci est vrai, celui-là est faux ou exagéré. L'un doit naître dans un cœur honnête, l'autre n'existe que dans la tête d'un poëte qui s'efforce de créer des vertus. » Croyons qu'il est des hommes dignes de porter un tel jugement.
Souvent un seul sentiment faux détruit une illusion délicieuse, et la détruit plus désagréablement qu'une invraisemblance. Qu'une mère, réduite à la dernière infortune par l'erreur d'un juge, se retire dans un cloître avec sa fille; qu'elle passe pour la gouvernante de son enfant; qu'appelée ensuite, par un concours de circonstances, dans la maison de son juge, elle y vienne avec sa fille; que le fils de ce juge devienne amoureux de la jeune personne; que la tendre gouvernante se défie de cet amour, et veille sur sa fille avec toutes les inquiétudes et toutes les transes de la maternité : voilà ce qui doit intéresser tous les cœurs. Je veux bien passer au poëte la combinaison d'incidens divers dont il doit résulter de si grands mouvemens ; mais que cette mère dans l'indigence, souffrant dans elle-même et dans sa fille, refuse la restitution de ses biens, c'est-à-dire ne permette pas que son juge s'acquitte d'un devoir rigoureux, alors je vois un être imaginaire, produit par un auteur qui, dans ce moment, n'avoit pas le sentiment juste des convenances véritables.
Une autre raison pour laquelle un auteur doit
s'attacher à n'exprimer que des sentimens vrais, c'est que plusieurs bons esprits, ayant vu dans la plupart des ouvrages de théâtre une fausse grandeur, rient de tout ce vain étalage dramatique dont rien n'est à leur usage, au lieu qu'un sentiment noble et juste passe rapidement dans une âme bien faite, qui l'adopte avec avidité.
Il faut un sens très-exquis pour s'arrêter, à cet égard, dans les justes bornes, et ce n'est que depuis Racine qu'on les a fixées. Pompée implore le secours du roi d'Egypte ; il a mis en sûreté la moitié de lui-même; il n'a plus rien à craindre que pour sa vie ; il prévoit le traitement qu'on va lui faire; il s'abandonne à sa destinée sans se plaindre : voilà un grand homme. Mais il dédaigne de lever les yeux au ciel ,
De peur que, d'un coup d'œil, contre une telle offense Il ne semble implorer son aide ou sa vengeance :
voilà un capitan impie. Les princesses de Corneille me paroissent quelquefois avoir pour la vie un mépris féroce et peu intéressant. Iphigénie dit naturellement :
Peut-être assez d'honneurs environnoient ma vie Pour ne pas souhaiter qu'elle me fût ravie. Ni qu'en me l'arrachant un sévère destin Si près de ma naissance en eût marqué la fin.
Encore plusieurs gens de goût ont-ils blâmé Racine de n'avoir pas donné à cette jeune princesse une plus grande frayeur de la mort. Aménaïde avoue aussi un sentiment semblable :
Je ne me vante point du fastueux effort
De voir, sans m'alarmer, les apprêts de ma mort :
Je regrette la vie; elle doit m'être chère.
Puisque les hommes du plus grand courage ne doivent mépriser la vie que lorsqu'ils ne peuvent la conserver qu'en trahissant leur devoir, à plus forte raison de jeunes princesses innocentes ne doivent point la quitter sans regret, quoique prêtes à la sacrifier si leur devoir l'exige.
Mais, s'il est vrai qu'il n'y ait point de grande action dont l'humanité ne soit capable, il est impossible que toutes les vertus se réunissent sur un seul être. Les poètes tragiques ont su éviter ce défaut , dans lequel sont tombés plusieurs romanciers excellens. Ceux-ci ont d'avance affoibli l'intérêt qu'ils font naître dans la suite. C'est ce qu'a fait l'auteur de Grandisson en prenant soin d'accumuler sur son héros toutes les vertus et tous les avantages que la nature et la fortune n'ont jamais réunis dans un seul homme.
Quelques auteurs célèbres, las de voir dans la plupart des caractères une empreinte romanesque , se sont avisés d'avilir tout à coup un personnage
qu'ils avoient rendu intéressant par la réunion des sentimens les plus délicats. Ils se fondent sur ce que nul n'est parfait dans la nature, et qu'il faut, en présentant au lecteur de grands écarts ainsi que de grandes vertus, lui persuader qu'il ne lit point un roman. On répond que l'art consiste à obtenir cet effet sans employer de pareils moyens. Un grand intérêt pris fortement dans nos mœurs véritables, quelques taches volontairement répandues dans les caractères principaux, quelques circonstances communes dans les événemens, soutiendront parfaitement l'illusion. Le poëte et le romancier doivent imiter, en ce point, l'artifice de ces menteurs adroits qui assurent la croyance à leurs récits en y mêlant des détails frivoles. Au reste, le peu d'effet qu'ont produit ces ressorts dans des mains habiles et vigoureuses empêchera, sans doute, que des mains plus foibles osent jamais essayer de s'en servir.
Si l'idée de grandeur que nous attachons à notre nature est une source d'intérêt, le sentiment de notre foiblesse contre certains coups de la fortune, le besoin d'appui et de consolation, en ouvrent une autre non moins abondante, et souvent ces deux sensations se réunissent. La simple vue d'une action de générosité nous transporte. En sommesnous les objets, elle arrache de nos yeux des larmes de reconnoissance et d'admiration. Quand
nous avons le bonheur de la faire nous-mêmes, elle excite dans nous un doux tressaillement qui, se confondant par dégrés avec le calme d'une joie pure et concentrée, forme la jouissance la plus voluptueuse que la nature ait accordée à l'homme. Oreste et Pylade se disputant l'honneur de mourir l'un pour l'autre, que de sentimens délicieux s'élèvent à la fois dans votre âme ! Vous jouissez, de la générosité de Pylade, il vous semble que vous l'imiteriez; l'infortune d'Oreste vous attache et vous attendrit. Une identification qui, pour être rapide , n'en est pas moins réelle , nous transforme dans l'homme que l'infortune accable , et dans Tami généreux qui veut mourir pour lui. Nous jouissons des deux sentimens qui nous sont les plus chers : du sentiment de notre grandeur qui nous flatte , et de celui de notre foiblesse qu'on soulage.
Ce seroit peut-être ici la place d'examiner pourquoi les grands crimes ne sont intéressans au théâtre que quand ils sont commis par des hommes à peu près vertueux. Si Œdipe étoit un scélérat, il ne seroit que révoltant. Qu'un monstre, pour remplir une vengeance méditée depuis plus de vingt ans, fasse boire à un malheureux père le sang de son fils, c'est une horreur qui n'est point intéressante. On répond que l'intérêt porte sur Thyeste. J'insiste, et je dis que Thyeste n'inspire
point un intérêt déchirant tel qu'on devoit l'attendre d'une pareille situation si elle eût été adoucie. On a seulement pour lui celte pitié qu'on accorde à tous les malheureux. Un écrivain célèbre, dans une lettre éloquente contre les spectacles, fait un grand mérite à l'auteur d'Atrée d'avoir intéressé tous les spectateurs pour la simple humanité. Ce point de vue, sans doute, est philosophique ; mais qu'on examine s'il en falloit faire un mérite à l'auteur. Thyeste est jeté par la tempête dans un port soumis au cruel Atrée. Il faut échapper à sa vengeance ; il cache sa qualité de prince '. quoi qu'il fasse , il faut bien qu'il reste homme ; il ne peut renoncer à ce titre. Il est évident que la force du sujet a tout fait, et qu'il n'a point un si grand mérite dans cette disposition, qui d'ailleurs appartient tout à fait à Sénèque. Mais qu'un amant sensible et généreux tue sa maîtresse vertueuse, et qu'il croit infidèle; qu'Oreste, que Ninias, massacrent leur coupable mère avec le projet de ne jamais cesser de la respecter : voilà un genre de tragédie qui aura toujours des droits sur tous les hommes. L'événement tragique est le même, sans qu'il soit besoin d'offrir des monstres aux yeux des spectateurs. L'erreur commet le crime, l'homme reste vertueux : l'effet théâtral n'y perd rien.
Le dogme de la fatalité, répandu chez les anciens, les amena par degrés à concevoir ainsi la
tragédie. D'abord, le besoin que les hommes ont d'être ébranlés fortement fît qu'on se contenta d'une émotion vive, de quelque manière qu'elle fût produite : Oreste tourmenté par les furies, Prornéthée attaché sur le Caucase tandis que des vautours lui déchiroient le cœur ; ces affreux spectacles suffirent. Ensuite on s'efforça de rendre intéressant le héros du poëme : le poëte ménagea tellement son action qu'on ne pouvoit imputer les crimes de son héros qu'à une fatalité tyrannique; c'est ce qui rend Œdipe et Phèdre si attachans. Depuis, Corneille, aidé de Guilhem de Castro et de son génie, inventa la tragédie fondée sur les passions. Enfin on est revenu depuis à un genre de tragédie fondé en même temps sur les passions et sur cette dépendance où nous sommes d'une cause supérieure : telle est Sémiramis, et telles sont les pièces dont les sujets sont tirés du théâtre des Grecs. Quelque admiration que j'aie pour ce genre, dans lequel on peut offrir aux hommes de grandes leçons et pe grands tableaux, j'avoue que je lui préfère la tragédie qui fait couler des larmes de pur attendrissement : telles sont Andromaque, Zaïre, Alzire, etc.
Les différens peuples policés ont suivi des procédés différens dans l'imitation de la nature. Les Grecs ont prodigué les grands traits, mais s'en sont souvent permis plusieurs qui avilissoient leurs héros.
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Ce défaut venoit de ce que, dans ces siècles héroïques et grossiers , on n'avoit point fixé les véritables notions des vertus morales. Les Romains, nés moins heureusement, mais ayant plus d'idées sur les décences, tracèrent des caractères moins forts, mais plus soutenus. Les deux ou trois siècles qui précédèrent la renaissance des lettres doivent être comptés pour rien. Une imitation servile des anciens, tant Grecs que Romains, tint lieu de tout mérite dans l'Europe littéraire. Les Anglois, les Italiens et les François prirent des routes différentes. Les deux premiers de ces peuples, surtout les Anglois, se piquèrent d'imiter la nature avec une vérité souvent grossière et rebutante. La preuve qu'ils n'étoient point dirigés dans cette marche par le désir d'opérer une illusion parfaite, mais seulement par une rusticité qui n'est point incompatible avec les élans du génie, c'est qu'en même temps qu'ils copioient la nature commune, ils choquoient toutes les vraisemblances, en resserrant dans l'espace d'un jour des événemens qui avoient rempli trente années. Les Italiens imitèrent la nature dans des détails moins odieux , mais peu intéressans. Dans la Mérope de Mafîei, le vieillard qui vient chercher le jeune Egiste se permet de parler beaucoup , et de dire plusieurs choses inutiles à l'action. Blâmez, en Italie, cette absurdité, on vous répondra : «Telle est la nature. »
En Fiance, nous pensons qu'il pourroit exister un vieillard qui, ayant élevé le fils de son roi, et l'ayant laissé échapper de ses bras, viendroit le réclamer sans bavardage.
Combien cette imitation servile de la nature est peu intéressante! Dès lors, le goût, ce conducteur du génie, est banni de l'empire des arts; dès lors, plus de nécessité de porter du choix dans les parties, pour en former un ensemble intéressant : une vérité, souvent désagréable, tiendra lieu de tout mérite. Plus de ces nuances, de ces adoucissemens que la perfection du goût a introduits dans le langage et dans la peinture des passions, et dont Racine a le premier donné l'idée. Si vous peignez les anciens exactement tels qu'ils sont, vous présentez le tableau de mœurs grossières à des hommes dont les mœurs se sont épurées par le temps; vous rappelez à un nouveau noble le souvenir de sa roture.
Exiger toujours cette froide ressemblance, c'est refuser d'accéder au traité secret, mais réel, en vertu duquel l'artiste dit au public : « Admettez telle et telle supposition , et je m'engage à affecter votre âme de telle et ]telle manière. » Ces conventions étant au théâtre en plus grand nombre que partout ailleurs, vous proscrirez toute représentation dramatique; la tragédie en musique vous deviendra tout à fait insupportable; vous n'aurez
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guère plus d'indulgence pour la tragédie parlée ; vous demanderez pourquoi Pulchérie insulte Phocas en vers alexandrins, et la perfection même de l'art va devenir un défaut pour vous. Dans un chefd'œuvre où de grands événemens sont représentés et réunis d'une manière attachante, vous serez en droit de remarquer que la nature ne place pas ainsi l'un auprès de l'autre plusieurs événemens extraordinaires. Si vous continuez à vous tenir rigueur, vous demanderez pourquoi César parle françois ; vous serez le plus cruel ennemi de vos plaisirs : vous aurez vu Mérope, et n'aurez pas pleuré.
Voulez-vous voir combien la nature a besoin d'être embellie ? jetez les yeux sur la pastorale. Il est à croire que les guerres civiles d'Auguste et d'Antoine, les troubles de l'Italie dans le siècle du Guarini et du Tasse, l'abrutissement où les paysans ont toujours été plongés en France, n'ont pas permis que la patrie des Tityres, des Amyntes, des Tyrcis, des Céladons, ait été le séjour du parfait bonheur. Toutefois nous sentons que les habitans de la campagne, libres des travaux trop pénibles de leur état, abandonnés à la simplicité de leurs goûts, seroient plus près du bonheur que nous ne le sommes dans nos villes, où toutes les passions, exaltées au plus haut degré, se livrent sans cesse dans notre âme un combat qui l'accable et qui la déchire. Le poëte, traçant à notre imagination le
tableau des plaisirs champêtres, fait pour nous les frais d'une agréable maison de campagne, où nous pourrons nous retirer quand nous serons fatigués des plaisirs bruyans de la ville. Qu'il prenne garde seulement de détruire le prestige, en donnant à ses personnages des sentimens ou des idées étrangers à leur état; mais qu'il ne craigne pas de me les montrer plus aimables qu'ils ne le sont en effet. Ses bergers sont-ils de beaux esprits^ je ne suis point à la campagne, ni Fontenelle non plus; sontils grossiers, je m'y déplais, fût-ce avec Théocrite.
Un philosophe a dit que, hors Dieu, rien n'est beau dans la nature que ce qui n'existe pas. On ne peut pas condamner plus fortement la représentation de la nature commune. Parmi nous, quelques auteurs , prenant pour guide cette philosophie froide et fausse qui, pour mieux mesurer le champ des beaux-arts, commence par en arracher les fleurs et les fruits, ont cru, comme nos voisins, qu'il falloit réduire les arts à cette vérité rigoureuse qui fait de la ressemblance la chose même qu'on a voulu imiter. Si l'artiste qui cherche à la peindie se propose de tromper tout à fait le spectateur, il méconnoît l'objet de son art. Il faut donner à l'âme le plaisir de s'exercer; et les copistes, en quelque genre que ce soit, ne donnent jamais ce plaisir. Ce tableau du Poussin me saisit d'admira-
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tion ; toutefois l'illusion n'opère pas sur moi au point de me faire adresser la parole aux êtres qui paroissent animés sur la toile; ce n'est pas même ce plaisir que je cherche. Cette statue dont j'admire la beauté , essayez de la peindre des véritables couleurs de la nature, que la carnation soit exactement semblable à celle d'un homme, assurez l'effet du prestige en la couvrant d'habits semblables aux nôtres : mon plaisir est évanoui; une ridicule surprise prend la place de l'admiration; je vois qu'on a voulu créer un homme, et qu'on n'a pas réussi. Je me demande pourquoi cette figure ressemble à un homme, et n'en est point un. Je souhaite avec Pygmalion que la statue soit animée; je sens l'insuffisance de l'artiste : elle me rappelle la mienne; et c'est cette idée qu'il doit toujours écarter. Il est à croire que le sentiment de la difficulté vaincue est un charme secret et toujours agissant, qui se mêle au plaisir que nous éprouvons à la vue d'une belle imitation de la nature.
D'après ces considérations, on est en état de décider si la philosophie peut faire autant de tort à la poésie que le prétendent la plupart des gens de lettres. Il est vrai que quelques écrivains en ont abusé en la faisant dégénérer en une vaine métaphysique ; mais observez les avantages qu'elle peut produire en éclairant la marche d'un talent véritable. Un auteur célèbre a dit que tout ouvrage
dramatique est une expérience faite sur le cœur humain. C'est le philosophe qui la dirige; le poëte ne fait que passionner le langage de ses acteurs. L'un place le modèle, l'autre dessine avec feu. Je sais que le génie peint à grandes touches et dédaigné les nuances; mais je ne puis croire qu'il soit toujours emporté par une impulsion violente : il peut laisser échapper subitement un morceau plein de sensibilité ; il peut même concevoir un plan rempli de chaleur; mais il a besoin de la méditation pour présider à l'ordonnance des parties et les diriger à un but moral. Il a pu fournir à Molière l'idée de la cassette; mais il a été secondé par de profondes réflexions lorsqu'il a compromis un père avare et usurier avec un fils libertin qui emprunte à un intérêt ruineux. Je vois le doigt de la philosophie empreint sur chaque vers du Tartufe et du Misanthrope. Ne croyons pas que cette habitude de réfléchir puisse jam.ais refroidir un poëte; elle trace au contraire, dans son imagination, l'image d'un beau idéal qui le dirige à son insu, même dans la chaleur de sa composition. Un philosophe pourroit donc composer un nouvel Art poétique, dans lequel il remonteroit aux sources de l'intérêt et du comique, où il approfondiroit l'art de tracer les caractères, où il feroitvoir les progrès que cet art a faits, et où il pourroit donner la solution de plusieurs problèmes littéraires. On peut
assurer à celui qui exécuteroit bien cet ouvrage un très-grand succès, dont l'auteur ne seroit jamais témoin; mais, s'il se trouvoit un homme digne de l'entreprendre , il est à croire que cette dernière réflexion ne seroit pas capable de l'arrêter.
Chamfort. TT.