ÉPIGRAMME
Très-difficile et fort peu délicat.
Le Président* condamne chaque plat,
Quand à dîner un ami le convie ;
Les mets d'un autre il blâme sans raison.
Et sans raison il passerait sa vie
▲ louer tout en sa propre maison.
■ Le président Tambonneaa. Cétait un homme tans goût , qui Toulait faire le difncile sur la bonne chère. M. de Saint-Évremond se trouvant avec lui à un grand repas, que donnait le commandeur de Souvré, fit cette épigramme.
DB SAINT-EVBEMOND 861
LE CERCLK.
On parle depuis peu de certaine ruelle
Où la laide se rend aussi bien que la belle,
Où tout âge, tout sexe, où la ville et la cour,
Viennent prendre séance en Técole d'amour.
A la prude soumise au devoir légitime
On inspire l'amour sous le beau nom d'estime.
Et son esprit sévère enseigne la vertu
Quand son cœur, tout facile au charme qu'elle a vu,
Reçoit un feu secret, qui n'oserait paraître,
Et qu'elle aime à sentir sans le vouloir connaître.
L'autre, tout occupée à discourir des cieux.
Sur un simple mortel daigne abaisser les yeux ,
Et trouve le raoy^n de partager son âme
Entre des feux humains et la divine flamme.
Celles que la nature abandonne à leur art
Y viennent apporter Tétude d'un regard,
Et chercher vainement leur premier avantage
Dans les traits composés de leur nouveau visage.
On y parle du temps qu'on forme le désir ,
Mouvement incertain de peine ou de plaisir ;
Des premiers maux d'amour on connaît la naissance ;
On a de leurs progrès une entière science,
Et toujours on ajuste à l'ordre des douleurs
Et le temps de la plainte et la saison des pleurs.
Par un arrêt du ciel toute chose a son terme,
Et c'est ici le temps où l'école se ferme :
Mais avant que sortir on déclare le jour
Où l'on viendra traiter un autre point d'amour.
Là Philis, affectée en graves bienséances.
Dédaigneuse et civile, y fait ses révérences,
Composant un maintien de douce autorité,
Qui serve à la grandeur, sans nuire à la beauté.
ST.-F.VREMOND. 31
362 CKUVRES CHOISir.S
On voit à Tautre bout une dame engageante
Employer tout son art à paraître obligeante :
Caresses, compliments, civilités, honneurs,
Sont les moyens adroits qui lui gagnent les coeurs.
Loin de ces vanités, comme parle une chère ',
Pourquoi finir si tôt? mon Dieu ! quelle misère !
J*avais à proposer un nouveau sentiment
Du mérite parfait que se donne un amant.
Mais, dit l'autre, ma sœur, n'étes-vous point troublée
Du tumulte confus d'une grande assemblée?
Saurait-on rien sentir de tendre et délicat
En des lieux où se fait tant de bruit et d'éclat ?
Cherchons, cherchons, ma sœur, de tranquilles retraites,
Propres aux mouvements des passions secrètes.
Le monde sait bien peu ce que c'est que d'aimer.
Et Ton voit peu de getis qu'il nous faille estimer.
Après la lecture de mes vers, vous me demanderez avec raison co que c'est qu'a De Précieuse : je vais tâcher, autant quMl m'est possible, de vous l'expliquer.
On * dit un jour à la reine de Suède que les précieuses étaient les Jansénistes de TamOur ; et la définition ne lui déplut pas.
L'amour est encore un Dieu pour les Précieuses. Il n'excite pas de ))assion en leurs âmes ; il y forme une espèce de religion. Mais à parler moins mystérieusement, le corps des Précieuses n'est autre chose que l'union d'un petit nombre de personnes, où quelquesunes véritablement délicates ont jeté les autres dans une affectation de délicatesse ridicule.
Ces fausses délicates ont ôté à Tamour ce qu'il y a de plus naturel ; pensant lui donner quelque chose de plus précieux, elles ont tiré une passion toute sensible du cœur à Pesprit, et converti des mouvements en idées. Cet épurement si grand a eu son principe d'un dégoût honnête de la sensualité ; mats elles ne. se sont pas moins éloignées de la véritable nature de l'amour que les plus voluptueuses, car l'amour
' Une chère , c'est une précieuse.
« Ninon de l'Enclos.
DE SAINT-EYBEMOND. 363
est aussi peu de la spéculation de l'enteodemeat que de la brutalité de Pappélit. Si tous voulez savoir en quoi les précieuses font consister leur plus grand mérite, je tous dirai que c'e^ à. aimer tendrement leurs amants sans jouissance et à jouir solidement de leurs marii avec aversion.