‹ Œuvres choisies de SénecéChapitre 16 sur 59 · LE PAPILLON · texte numérisé non relu

LE PAPILLON

3 n jeune papillon, élève du printemps,

Beau, brillant, bien doré, mais léger et volage, (Dans d'autres ce défaut déplairoit, j"y coDsens, 0^^^^ Dans notre papillon c'étoit un avantage ) . Ce nouveau fils du blond Phébus, Ce mignon de dame nature, Par la beauté de sa parure Sembloit de tous les cœurs exiger les tributs. Déjà Flore eu paroit éprise, Déjà Zéphyr en est jaloux, Et dans son cœur se formalise De ce qu'on lui fait les yeux doux.

Telle étoit enfin la méthode.

Un bel et magnifique habit , Certain petit air à la mode, Des jeunes gens font le délit.

Avec de pareils avantages, Jugez si notre papillon Sut s'attirer tous les suffrages.

Pour lui d'abord soupira, ce dit-on, Une troupe de fleurs nouvelles, Qui toutes avoient des appas ; Mais vainement soupiroient-elles, Car papillon ne les écoutoit pas.

Il courtisa la rose et puis la tubéreuse, Puis l'anémone, puis l'œillet; Nulle pourtant ne fut assez heureuse Pour fixer ce jeune coquet.

i^ Contes.

Enivré de ses conquêtes, Le galant se croyoit au rang des paladins.

Mais souvent les plus belles fêtes

Finissent par de grands chagrins.

Sur le soir de cette journée,

Je pense un démon séducteur,

Peut-être aussi sa destinée, Lui fit apercevoir uue sombre lueur.

Dès lors, adieu fleurs et parterre,

Adieu les roses, les iris !

Vous tâchez en vain de lui plaire, La flamme est la beauté dont son cœur est épris.

Il étoit sans expérience,

Ainsi qu'un papillon d'un jour,

Et méritoit quelque indulgence, Si les destins n'étoient pas sans retour.

Il vole où son malheur l'appelle ;

D'abord l'instinct fut le plus fort,

Et l'obligea, malgré son zèle,

A calmer le premier transport.

Mais jeunesse est présomptueuse,

Et ne veut jamais faiblement;

A son humeur impétueuse

Tout doit céder dans le moment.

Tant s'approcha de ces ardeurs mortelles

L'inconsidéré papillon, Qu'il en laissa sa parure et ses ailes, Et demeura rôti comme un grillon.

Flore en répandit maintes larmes ;

Zéphyr en eut quelque dépit,

Les fleurs en perdirent leurs charmes,

Et l'amour ses flèches rompit.

Cependant encore il respire,

Mais triste, morne, languissant,

Contes.

Osant à peine se produire,

Et toujours à terre rampant.

En le voyant, chaque être, en son langage, S'en va disant : Hélas ! c'est grand dommage Qu'un papillon, aussi beau que l'amour,

Dans nos champs n'ait duré qu'un jour!

i44 Contes.

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