‹ Œuvres choisies de SénecéChapitre 18 sur 59 · LE PRÉSENT RUINEUX · texte numérisé non relu

LE PRÉSENT RUINEUX

e Florentin Jean-Baptiste Lulli, Que de Phébus conçut dame Harmonie , Pour les bons mots avoit tant de génie Que je voudrois en avoir recueilli

Des mieux choisis : à son compatriote

Le salé Pogge, il damoit le pion,

Et ce seroit souverain antidote

Pour les vapeurs et Fopilation.

Un maréchal qui gouvernoit une île l, Aimant Baptiste autant que maréchaux Aiment savants, dans les jours les plus chauds Lui fit tenir lettre de pareil style : «Au cher Lulli, le maréchal un tel.

Pour conserver ta musique immortelle , Un cabinet fait d'un bois immortel , A mon estime, a paru digne d'elle; Jusqu'à Toulon je te l'ai fait tenir; Fais-le à Paris conduire en diligence.

Adieu, Baptiste, et pendant mon absence , De ton ami garde le souvenir. »

Notre Amphion ne se sentit pas d'aise Quand il reçut le billet obligeant; En hâte il court chez le voitiuier Biaise : « Allez , dit-il , avançant quelque argent , Je pairai tout, quoi que la charge pèse, Même le vin, si l'on est diligent. »

i. M. de Vivonne.

r5a Contes.

Un mois après à sa porte on décharge Un arbre entier d'un brésil très-massif; Six grands roussins efflanqués sous la charge Sont en sueur : plus qu'eux Biaise poussif, Monte à la chambre où doctement il jure : « Que le grand diable emporte la voiture ! J'ai deux chevaux fourbus près d'Avignon , Deux entr'ouverts sont restés à Valence ; À vous servir j'eus bien piteuse chance; Mieux m'eût valu charrier du canon. »

Bien étonné fut le pauvre Baptiste ; Ce fut alors que cet air il chanta, Dont la reprise est : que le ciel t'assiste , Qu'à d'autres sens ensuite on ajusta.

Deux cents écus demanda maître Biaise, Deux cents écus il fallut lui compter ; Gens à charrette ont tète trop mauvaise, Rien avec eux ne sert de contester.

Pareille taxe étoit fort importune, Car d'un tel coup alors qu'on le bourra, 11 n'a voit mis le pied de sa fortune Dans ton Pérou, lucratif Opéra.

A cet assaut son courage résiste ;

Il fait vertu de la nécessité ;

Et fait chez lui venir un ébéniste

Pour employer ce bois tant acheté.

Acier, porphyre ont moins de dureté.

Un second maître au premier s'associe.

Trois mois entiers le brésil indompté

Fait reboucher le rabot et la scie :

Mais qui ne sait qu'obstacles sont vaincus

Par le travail ? La cabinet s'achève :

Pour la façon autres deux cents écus ;

Contes. i5J

Lulli les compte, et de dépit en crève. Ce fut le bon que l'ouvrage complet , Qui lui coùtoit , en espèce courante , Douze cents francs , quand il fut cabinet , A bien payer, en valoit cent cinquante. Chacun le sut, Baptiste en fut moqué; Sur son égal il en eût pris vengeance , Ou son esprit eût au besoin manqué; Mais franchement, quand on est attaqué Par maréchaux , il faut baisser la lance.

Le maréchal à la cour revenu, Baptiste y vole, on s'ouvre, on lui fait place , Tout applaudit au visage connu ; A deux genoux, de son air ingénu, Il se blottit, le maréchal l'embrasse.

«Lève-toi donc; d'où vient cette grimace? — Non, monseigneur, je ne puis me lever Qu'auparavant je n'obtienne une grâce. — Je te l'accorde, il ne faut qu'achever : Est-il pour toi chose que je ne fasse ? — Ah ! s'il est vrai que vous puissiez m'aime r Tel que je suis, par bonté, mon cher maître, Plus de présents : voulez-vous m'abimer? Encore un seul, et je suis à Bicêtre.

i54 Contes.

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