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même raisonnement. Non-seulement ils ne répondent pas à la pureté du style dont on s'est servi dans le milieu du règne de Louis le Grand, où ils dévoient avoir été écrits, mais ils ne sont point conformes au style du même auteur auquel on les attribue. Nous avons de sa façon cette belle bistoire de la Conjuration de Fiesque contre la république de Gênes, qui est un des plus beaux morceaux qui aient paru en notre langue, où la netteté des pensées concourt partout avec la pureté de l'expression. Qui pourra s'imaginer, en comparant cet ouvrage avec les Mémoires, que ce puisse être îles productions du même auteur ? Je sais qu'à la vérité on varie quelquefois de style suivant la diversité des matières ou des âges auxquels on écrit ; mais ce n'est jamais si fort, qu'il ne s'y conserve toujours quelques traits de conformité , tel que l'ingénieux Ovide nous la représente dans les beures qui assistaient autour du trône du suleil : « Elles n'avoient pas toutes le même « air de visage, dit-il; mais aussr ne l'avoient-elles pas « si différent, que l'on n'y pût remarquer quelques trait? « de ressemblance. »
Mais ce n'est pas seulement avec les autres ouvrages de notre auteur que les mémoires qu'on lui attribue ne sont pas conformes : leur composition est très-inégale en elle-même. A la vérité, j'y ai remarqué deux assez beaux endroits et raisonnablement bien touchés : l'un, dans le premier volume, qui concerne les degrés pai lesquels la puissance arbitraire est arrivée en Fraûce à son apogée; et l'autre, dans le quatrième tome, qui est h description du conclave où le pape Alexandre VII fut élevé au pontificat. Le premier est une matière rebattue et pillée dans les libelles de nos François réfugiés ; le second n'est qu'une espèce de traduction de la relation italienne du conclave du pape Chigi, qui est impiimée
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avec plusieurs autres conclaves dans une compilation une l'on a laite, et que je conserve dans mon cabinet. 11 faut tmcote avo >er que dans cet ouvrage, parmi les obscurités dout il est enveloppé, on entrevoit parlais briller quelques bons mots comme des éclairs dans un nuage. Tel est celui qu'il rapporte au grand Coudé, qui, parlant du tour que les auteurs donnoient aux affaires et aux intérêts des grands , dans les libelles qu'ils semoient parmi le peuple : « Ces marauds, disoit-il, nous » font agir et parler comme ils agiroient et paileroient » s'ils étoient à notre place. » Ce grand prince, qui avoit autant de savoir que de valeur, pouvoit bien avoir pris ce trait de l'bistoire d'Alexandre, qui, sollicité par un de ses généraux d'accepter les offres que lui faisoit Darius de l'une de ses filles et de la moitié de ses États, en lui disant que s'il étoit Alexandre il se contenteroit de cette offie : « Et moi aussi, reprit ce jeune conqué- » rant, si j'étois Parménion. » S'il y a quelques traits de cette qualité dans nos Mémoires, il faut convenir qu'ils y sont clair semés, et qu'il s'y en répand nomtne d'autres qui me paroissent bien froids.
Tout le tissu de cet ouvrage est un cbaos, une obscurité perpétuelle et impénétrable, si ce n'est à force de contention d'esprit. L'auteur, en certain endroit, parle d'une conversation qu'eut un jour son cardinal supposé avec le duc Charles de Lorraine, où ils se payèrent réciproquement d'un si profond galimatias qu'ils parlèrent ensemble plus d'une heure sans entendre un seul mot de ce qu'ils se disoient l'un à l'autre, dont ils rirent ensuite de bon cœur dans un éclaircissement qu'ils eurent au Luxembourg sur ce sujet. Il seroit à souhaiter que le cardinal imaginiire voulût entrer en conversation avec nous pour nous interpréter une infinité d'endroits de son livre qui sont d'un pareil caractère. On
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y afiaete sue manière «le parler qui, à force de raffinement et de choix dans les termes, n'est rien moins que uatuielle ni du bel usage de la cour, dont celui que l'on î lit parler avmt ime si grande pratique. Il s'y rencontre uomhre de mots dont Riehelet et Furetière ne firent jamais mention. Vous voyez presque à chaque page que l'autour, qui sent sou embarras, est oblige de tous diie : Je m'explique; et quand il s'est expliqué, il se trouve encore que son explication en demanderai! une autre. Que dironsHnous de cette répétition dégoûtante de certaines expressions favorites où il prétend briller ? — Je savois e dtssous des cartes, je con >oissois le dedans de la machine. — Je conviens que ces métaphores supportables pont exprimer figurément que l*on sait la tm d'une intiigue, le secret d'une négociation, les motifs cachés qui font agir ceux avec qui l'on traite : mais quel est le lecteur délicat qui ne sente soulever sa bile à lui entendre si souvent redire la même chose? Non, monsieur l'auteur que je ne connois point, et que je ne m soucie pas de connaître , ce n'est point ainsi que s'expliquait l'éloquent auteur de la Conjuration de F,esque.
Puisque vous me voulez tromper.
Trompez-moi mieux que vous ne faites.
Encore deux petites observations, Monsieur, et je vous quitte. J'ai deux volumes in-quarto intitulés : Journal du Parlement, qui contiennent les plus signa- Lventures de cette fameuse rébellion de Paris sous la minorité du feu roi, où sont rappelées date par date toutes les délibérations du parlement à cette occasi in. Comptez, Monsieur, qne notre historien en fait un extrait si fidèle, que jusqu'à la distribution de l'ouvrage, et [ne partout aux même- termes, il ne s'en est point
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écarté. Je ne fais aucuu doute que l'auteur des mémoires n'ait mis en œuvre ces matériaux, avec la liaison de quelques épisodes qu'il y a cousus, partie inventés et partie véritables, et le tout cimenté par la malignité qui se trouve répandue dans les pasquinades de ce tempslà, qui se sout conservées dans les bibliothèques des curieux. A quoi, pour donner un plus grand air de vérité originale, on a artificieusement affecté de semer <]uelques lacunes qui pussent faire juger qu'elles partent de quelque manuscrit curieux auquel l'auteur n'avait pas mis la dernière main ou qui n'avoit pas été assez soigneusement conservé; car nos beaux esprits, sur toutes choses, sont curieux de lacunes; et j'en connois tel qui donneroit volontiers la moitié de son bien pour déterrer quelque vieux manuscrit où celles de Pétrone fussent remplies. Telle est la malignité du cœur humain, tel est son goût pour la satire. Ce sont ces sortes de livres que l'on s'arrache des mains, que Ton débite sous le manteau, et dont il ne faut qu'un ou deux pour faire ia fortune d'un libraire.
Je n'ai plus qu'un coup à porter à mon adversaire, que j'ai réservé pour le dernier comnie le plus mortei; ce n'est qu'une conjecture , mais elle est pressante. Trouvez-vous quelque apparence, Monsieur, qu'un homme du génie, du poids, de la dignité, de la répuiation de monsieur le cardinal de Retz, ait voulu tracer un si vilain portrait de lui-même pour le laisser à la postérité? Il se représente, dans sa jeunesse, comme un ecclésiastique libertin , duelliste , incestueux , méditant l'enlèvement de sa cousine germaine et l'assassinat d'un cardinal , ministre de son roi. Dans un âge plus avancé et déjà revêtu du sacré caractère d'archevêque, vous le voyez, par sa propre confession, vous le voyez, dis-je, dépeint comme un hypocrite fieffé, faisant
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servir aux vues de son ambition l'extérieur d'une religion simulée ; vous le voyez le corrupteur perpétuel des femmes et des filles de la cour et de la ville, en faisant servir ses intrigues galantes à celles de ses factions; d'un esprit si léger, qu'il se mit en tète de pouvoir être reçu à faire le soupirant de la reine , sur l'unique fondement de ce que cette princesse avoit remarqué qu'il avoit les dents blanches. Sa politique est si flottante et si incertaine, que tour à tour il se jette à corps perdu dans tous les partis qui se présentent ; tantôt ami du cardinal Mazarin ■ et peu après son ennemi juré et irréconciliable, parfois dans les intérêts du grand Condé, et un moment après lui tournant le dos, jusqu'à se rendre suspect d'avoir voulu le faire assassiner. Attaché à monseigneur le duc d'Orléans par la protection qu'il en recevoit, et le dénigrant continuellement sur sa mollesse et ses irrésolutions; attaquant toutes les femmes sur le point essentiel de la réputation ; et , après avoir commencé par la reine , qu'il traite sans ménagement de coquette, il déchire toutes les princesses de son temps, jusqu'à celles dont la réputation étoit hors d'atteinte , telle étoit madame la princesse de Guémené. aïeule des princes qui portent aujourd'hui cet illustre nom, que j'ai eu l'honneur de counoitre, comme amie particulière et voisine de madame d' Angoulème , qui la voyoit souvent , sur le pied qu'elle avoit toujours été dans le monde, c'est-àdire d'un modèle achevé de sagesse et de vertu.
Que l'on me donne un exemple dans les siècles anciens ou dans les modernes d'un homme d'un haut rang, piqué de l'ambition de se faire un grand nom, qui ait voulu écrire sa vie avec de pareilles taches, et qui se soit fait un plaisir de se peindre en laid à tous les siècles à venir. Il n'y a qu'un fonds de piété chré-
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tienne et d'humilité profonde qui ait pu obliger un saint Augustin à faire une confession publique di - fautes, qui n'approcboient pas des crimes que l'on nous représente ici; et je n'estime pas que l'on piétude nous livrer notre cardinal pour un homme du caractère du saint évèque d'Hippune. Celui-ci gémissoit de ses fautes les plus légères : cet Augustin moderne tire vanité de ses plus grands crimes. Qu'on ne m'allègue point que c'est une amie à qui il adresse ces mémoires, et qu'il ne prétendoit pas qu'ils pussent devenir publics. Amie taut qu'il vous plaira; il n'y a personne de bon sens qui aime à faire des confidences si complètes de ses turpitudes. On ne veut point perdre l'estime de ses amis en leur manifestant un si grand nombre de faiblesses ; et quand l'effusion du cœur engageroit à en découvrir quelques-unes dans la conversation, toujours un homme de bon sens se gardevoit-il bien de donner des preuves par écrit contre lui-même.
Vous voyez, Monsieur, que pour n'avoir lu ce livre qu'en courant je n'en ai pas moins reconnu le faible qui saute aux yeux de toutes parts. Mais que prétends-je inférer de tout ce long raisonnement? Le voici : « Plût aux » dieux, disoit un tyran de Rome, que le peuple romain » n'eût qu'une seule tète, pour la pouvoir abattre d'un » seul coup! » Ce sentiment étoit barbare, impie, digne d'exécration ; rendons-le légitime en le tournant sur un objet. Plût au ciel que tous ces romans mitigés que l'on nous débite sous le titre de Mémoires fussent tous réduits à un seul, afin de les pouvoir tous confondre par la seule censure de celui que j'attaque! Ils se parent de noms illustres pour nous déguiser leur turpitude; ils se couvrent avec insolence du masque de la bonne foi pour égorger la vérité et e.;jp< isonner les justes idées que l'on prétend se former de lhis' >it Là
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qu'on devroit exercer toute sa sévérité, plutôt que contre quelques jeux indifférents de poésie, qui ne tirent pas à grande conséquence, parce que ceux qui les lisent ne les prennent que pour les prix qu'ils peuvent valoir.
Nous avons cru devoir reproduire cette pièce, maigre' le caractère superficiel et incomplet des critiques que Sénecé aventure ; comme elle a rapport aux Mémoires du Cardinal de Retz, elle a été l'objet d'une certaine attention ; d'ailleurs, les idées générales exprimées dans cette pièce et dans la précédente entraînoient naturellement leur réunion. E. C.
Flîf DES OEUVRES CHOISIES DE SÉNECE.