‹ Œuvres choisies de StendhalChapitre 2 sur 93 · RUE SOUFFLOT · texte numérisé non relu

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« Pour les uns, M. de Stendhal est un homme de génie qui sème en courant des idées aussi profondes qu'ingénieuses et dont l'ardeur impatiente n'a jamais eu que le temps d'ébaucher. Pour les autres, c'est un homme d'esprit, niais un homme d'esprit un peu fou. De ces deux opinions laquelle est la fondée? Aucune selon nous. M. de Stendhal lui-même rirait de la première; et la seconde n'est vrnic qu'a moitié. » Ces lignes se trouvent dans le Globe du 24 octobre 1829. Beyle venait de publier Ses Promenades dans Rome. Le journal, auquel il avait donné plusieurs articles, devait ménager un collaborateur. H indiquait les raisons pour lesquelles « un nouveau livre de M. de Stendhal était un nouveau sujet d'éloges passionnés et de critiques amères ». Bizarrerie des idées, manière rude, indépendance impertinente envers les personnes et les principes, de tout cela résultaient « quelques sympathies et un grand nombre iines ».

On le voit, Stendhal avait des lecteurs bien avant la date lointaine — 1880 ou 1891 — à laquelle il prétendait qu'on pourrait enfin le comprendre. La quantité était petite, la qualité supérieure. L'an 1891 est arrivé, et d'autres ent suivi. Beyle serait-il satisfait à cette

heure de la quantité de ses lecteurs autant que de leur qualité? Nous l'ignorons. En tout cas, le rédacteur du Globe constaterait que, près d'un siècle après son article, les livres de M. de Stendhal soulèvent des haines profondes et d'ardentes sympathies; il remarquerait que les détracteurs sont plus violents encore et les admirateurs plus fervents que ceux de son époque. « Une bien vilaine ame, un abominable malade, l'homme de toutes les bassesses, un grotesque, un goujat, un voyou... », toutes les gentillesses qui donnent du piquant au journalisme contemporain sont libéralement décernées à Beyle, et le torrent se déchaîne aussi vigoureux à chaque nouvelle exhumation d'une œuvre posthume. Les stendhaliens s'indignent, et redoublent de zèle pour la mémoire du Maître si grossièrement méconnu et insulté. La religion du beylisme a ses dévots, ses apôtres, et peut-être ses martyrs. Il existe une « exégèse stendhalienne », une « dévotion beylique », une « initiation stendhalienne », une « ferveur stendhalienne », une « confrérie beyliste », etc. Nous avons failli avoir une occasion nouvelle de prendre un repas au restaurant, lorsqu'on a lancé l'idée d'un « dîner rougiste » : le projet n'a pas réussi parce que, nous apprend son auteur, le nombre des adhérents était si considérable qu'il eût fallu « trouver une salle de cabaret d'une dimension extraordinaire ». Le rédacteur du Globe répéterait probablement : « M. de Stendhal, que nous sachions, n'a jamais été équitablement apprécié » : moyen infaillible de se mettre tout le monde sur les bras! Mais il serait bien forcé de reconnaître que ce déchaînement d'outrages et d'enthousiasmes est le plus bel éloge d'un auteur et le plus sûr brevet d'immortalité. Rien ne prouve mieux combien Stendhal est jeune de gloire, combien il est vivant, « actuel ». Rien ne justifie davantage la publication de ces Œuvres choisies.

Un stendhalien passionné, un des « desserrants - de l'autel beylique déclare que dans la chapelle « ne fiéquentent que des sine resj el ae prienl que des rar< Nous ne aoua flattons pas que ce recueil augmentera

Je nombre de ceux qui plient; nous eriona heureux

qu'il augmentât celui des sincères qui fréquentent, et dont la piété vraie, tolérante, est moins indulgente cependant à ceux qui se trompent par excès d'antipathie qu'à ceux qui pèchent par excès d'admiration.

Henri Beyle naquit à Grenoble le 23 janvier 1783. Par une première ironie du sort, cet homme qui devait montrer une haine tenace et irréductible pour la Congrégation, vint au monde dans une rue qui s'appelait : rue des Vieux-Jésuites. Cet indépendant ne pouvait pas aimer sa ville natale : « Grenoble, disait-il, est pour moi comme le souvenir d'une abominable indigestion ». Je ne cite pas le reste du passage ; tous ceux qu'on glane dans l'œuvre de Beyle et où il est moins injuste pour la petite patrie ne sauraient faire oublier l'amertume et l'énergie de celui-là.

Il fut Dauphinois, sans aucun doute. Le Dauphinois est le Normand du Sud-Est, clairvoyant, malin, finaud, ferme d'ailleurs et pliant 6ans rompre, soucieux avant tout de ne pas être pris pour dupe et souriant avec ironie de ceux qui s'imaginent l'avoir trompé. Mais comment Beyle aurait-il pu avoir de l'amour pour une cité qui lui semblait l'asile de « tout ce qui est bas et plat dans le genre bourgeois »?

Quels souvenirs d'ailleurs lui rappelait cette ville où s'était écoulée son enfance? « Cet âge a été pour moi, affirmait-il plus tard, une époque continue de malheur et de haine et de délires de vengeance toujours impuissante. » Nous connaissons cette période de son existence par la Vie de Henri Brulard, que Beyle composa de 1832 à 1835 : récit inexact dans certains détails, je le veux bien, mais sincère et courageux malgré tout, car il y a dans cette analyse de soi-même un effort vers la vérité, qui a sa noblesse et sa grandeur. Cette enfance fut très malheureuse. Beyle adorait sa mère, Henriette Gagnon, d'origine italienne; elle aurait pu le rattacher à son père, à sa famille, à Grenoble; elle mourut quand le jeune Henri avait sept ans. Ici commencent les épreuves de Beyle.

b OEUVHBS CHOISIES DE STENDHAL

.Son père Joseph Chérubin, chevalier de la Légion d'honneur, adjoint au maire, avocat au Parlement du pays, avait alors passé la quarantaine; « ridé et laid », « archi-dauphinois », timide et madré, silencieux ou grognon, il n'était pas de ceux sur lesquels la tendresse a quelque prise. Un seul trait nous dispensera d'insister sur les sentiments de1 Beyle envers son père. Quand il apprend la nouvelle de la mort de Chérubin (1819), il écrit : « Pendant le premier mois qui suivit cette nouvelle, j'ai cherché en vain à m'en affliger. Le lecteur me trouvera mauvais fils, il aura raison. » Reste à savoir s'il aura tort de trouver Chérubin mauvais père. Pour le moment, notons que Joseph Chérubin, dont une manie succédait à l'autre, confia le jeune Beyle et ses deux sœurs à leur grand-père maternel, Henri Gagnon , et qu'il chercha à se distraire do la mort de sa femme en faisant de l'exploitation agricole dans sa terre de Furonières, près de Claix. Cette toquade devait ruiner la famille. Comme autre « distraction », Chérubin, qui, malgré sa dévotion, n'en était pas à sa première aventure, s'éprit de la sœur de sa femme, une bigote aigrie, hypocrite, Séraphie Gagnon. Le jeune Henri vit « co diable femelle dont il ne sut jamais L'âge » voler la place de sa mère, et s'installer despotiquement au foyer, Apre à humilier ce neveu dans lequel elle sentait un ennemi irrité, inventant des tracasseries odieuses, le soumettant à une éducation tyrnnnique dont le résultat fui de faire naître chez l'enfant des révoltes sourdes contre sa famille, contre les prêtres, contre Dieu. Beyle garda de tous ces affronts et de tontes cet douleurs un ressentiment qui dura jusqu'au dernier jour. Il faut s'en souvenir quand on lit certaines phrases qui lui auraient été moins reprochées si l'on avait su combien i 'nt avait dévoré de larmes, et refoulé de rages

atroces nu plus profond de son cœur. La mort de Serafailli t le faire croire à l'existence de l'Être Suprême; doux « pour remercier Dieu de cette grande délivrance ».

Autour de l'enfant, pas d'appui sérieux. De ses deuz

iuline -t Zénafde, la seconde est une « rappor-

», l.i première ae deviendra que plut tard

NOTICE r.lOC.KÀl» U lyt'K ET LITTÉRAIRE (J

intime amie. Son grand-père et parrain, le médecin 6a gnon, aimait Henri, mais, sceptique et un peu égoïste. il n'allait pas jusqu'à compromettre la paix d'un ménage où l'une de ses filles s'était substituée à l'autre. Du moins il bavardait gentiment avec son petit-fils, littérature, histoire naturelle, mathématiques, et lorsque tante Rabat-joie avait tourné le dos, il prêtait à son filleul Don Quichotte et le Roland Furieux. Beyle nous a dépeint le « Bon grand-père », avec « ses rhumatismes, ses vapeurs, sa perruque ronde à trois rangs de boucles et son petit chapeau triangulaire à mettre sous le bras ».

Son oncle Romain Gagnon, avocat à ses moments perdus, préférait courtiser les femmes que de pâlir sur des dossiers. Beau garçon, vêtu à la dernière mode, agréable diseur de jolis riens, jamais Romain Gagnon ne trouva de cruelles. Il aimait son neveu, mais n'avait guère le temps de le réconforter.

Sa grand'tante, Mlle Elisabeth Gagnon, « grande femme maigre, avec une belle figure italienne, de caractère parfaitement noble », était une vieille fille, très bonne, mais qui manquait de sens pratique : une Bélise, moins le ridicule; romanesque, généreuse, Beyle lui dut ce qu'il appelle son « espagnolisme ».

Pas de camarades. Dans la suite, il en trouvera comme Mante, Grozet, Félix Faure, et qui deviendront des amis sûrs, fidèles jusqu'à la mort, ce qui est tout a leur honneur et au sien. Pour le moment, il est « sévèrement séparé de tout être de son âge, ne vivant qu'avec des vieux ». Seul, son cousin Golomb, dont le dévouement affectueux s'accrut constamment avec les années, est son compagnon et son complice lorsqu'il dévore en cachette des romans délicieux, c'est-à-dire prohibés.

Chérubin et Séraphie trouvèrent le précepteur de leur rêve dans un abbé au teint livide, à l'œil faux, petit cuistre sec et dur, qui s'appelait Raillane. Ce fut un nouveau tyran pour Henri. Que vouliez-vous qu'il fit contre trois? Il se replia sur lui-même. On le forçait à ruser et à mentir, il se défendrait avec les seules armes qu'on lui laissât; il n'était pas le plus tort, il voulut être le plus sournois. Sa sensibilité très vive ne trou-

vait pas a s'épancher; il la contint, il apprit à s'en rendre maître, à la refouler, à la déguiser au besoin, en un mot à donner le change. « Je fais tous mes efforts pour être sec, disait-il dans l'Amour. Je veux imposer silence à mon cœur qui croit avoir beaucoup à dire. »

11 s'était entraîné de bonne heure. Timide, il devint méfiant, ombrageux. Homme, il eut des « téjès » (jésuites) et des gens de la police des craintes injustifiées. Je n'ose pas railler cette pour enfantine depuis que j'en connais les premières causes.

Heureusement, la Révolution éclate. Elle chasse Raillane et ses pareils, elle traque la religion que pratiquaient Chérubin et Séraphie, elle fait monter sur l'échafaud le monarque dont M. Beyle, adjoint au maire, se proclamait par tradition le zélé défenseur. Enfin, voilà Henri plus libre! A Raillane succède le bon M. Durand. Puis, on se décide à mettre le jeune Henri à l'Ecole Centrale de Grenoble. Il y suivra les cours de 1790, année de la fondation, à 1799. Agréables camaraderies; professeurs comme Gros le géomètre pour lequel Beyle conservera une adoration véritable; triomphes scolaires, tout sourit au jeune élève. Il s'enflamme a la lecture de Rousseau, devient amoureux fou d'une jeune actrice Mlle Kably; elle part de Grenoble sans qu'il lui ait adressé la parole; il aime alors Victorine Bigillin, sœur de deux de ses amis. Prix de mathématiques et de dessin, son intention est de se présenter à Polytechnique. 11 quitte Grenoble, muni de ce viatique par l'oncle Romain : « Quand une femme te quittera, déclare ton amour à une autre dans les vingt-quatre heures, fût-ce une soubrette ». Il débarque dans la capitale au lendemain du 18 Brumaire. A la surprise générale, il laisse passer le concours sans se présenter. Les mathématiques, dont la discipline fut pourtant si profitable à cet esprit avide de précision, n'avaient été envisagées par le jeune homme que comme un moyen d'arriver à Paris, de s'y faire servir une pension paternelle, ei de vivre en héros amoureux. Le but était atteint. Beyle n'avait que faire à Polytechnique. Les Leçons do avaient eu leur temps; c'était le tour des leçons de l'onde Romain.

NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE il

Beyle avait apporté dans sa valise une lettre de recommandation pour Noël Daru dont la famille était alliée à la sienne. Ancien fonctionnaire de Louis XVI, cet ami de Talleyrand avait sauvé ses millions dans la bagarre révolutionnaire. Grave, sévère, exact, il habitait avec ses onze enfants son hôtel de la rue de Lille. L'aîné, Pierre Daru, le traducteur d'Horace (le futur comte), avait fait rapidement son chemin : en janvier 1800, il était nommé chef de la première division du département de la guerre, et ce n'était là qu'une étape de sa carrière brillante : juriste expérimenté, avocat-consultant érudit, habile administrateur, Pierre travaillait avec acharnement, rentrait de son bureau très tard, avec les yeux rouges et « la physionomie du bœuf ». Le cadet Martial (le futur baron), moins savant et moins laborieux, était alors commissaire des guerres, en attendant d'arriver sous-inspecteur des revues; c'était un élégant, beau joueur, qui fréquentait les coulisses et allongeait indéfiniment la liste de ses maîtresses. Les Daru furent les bienfaiteurs de Beyle. Les premières illusions du nouveau débarqué s'en allèrent en effet bien vite. Désenchanté, las de buter contre la vie brutale et peu poétique, le jeune homme tomba malade, fut menacé d'une hydropisie de poitrine, et, atteint de délire, il faillit mourir à son troisième étage de la rue Sainte-Marie. Noël Daru lui amena un grand docteur, puis l'installa dans sa propre maison. Beyle sauva ses jours, mais perdit ses cheveux : il les remplaça par une élégante perruque.

Pierre Daru le prit au ministère et lui fit faire des copies. Troublé par ce supérieur dont la sévérité grondeuse le « faisait frémir », il commit une faute d'orthographe, et écrivit : « cella ». Pierre eut une médiocre opinion de son cousin, et il considéra toujours que ce n'était qu' « un enfant ignorant comme une carpe ». Martial, lui, se chargea de décrotter son parent de province. « Je lui dois, déclare Stendhal, le peu que je sais dans l'art de me conduire avec les femmes. •• Henri fut

'iii OEUVRES CHOISIES DE STENDHAL

son élève, son imitateur, son confident, son ami. « Me dire du mal de Martial, à moi! » s'écriait-il avec véhémence en 1814, et il trouvait pour parler de L'aimable, de l'adorable cousin, des expressions d'une gratitude délicate et touchante.

Quand il eut fait un nombre suffisant de copie-, Beyle eut la joie d'être appelé en Lombardie au mois de mai 1800, par Pierre Daru, qui avait accompagné, comme inspecteur en chef des revues, Berthier et Bonaparte. Le 7 mai, jour du départ, fut pour le jeune homme un jour d'allégresse. Tout frémissant d'émotions et d'espérances, il arrive a Genève, monte pour la première fois à cheval et manque se rompre le cou, a presque un duel à Lausanne, franchit le Saint-Bernard, et reçoit le baptême du feu. On se trouvait devant le fort de Bard, et le canon faisait des siennes. « Est-ce que nous sommes à portée? demanda Beyle. — Ne voilà-t-il pas mon bougre qui a déjà peur! » s'écria le capitaine de cavalerie qui l'accompagnait. Le « bleu » voulut étonner cet officier de carrière : bravement ii s'exposa au canon.

Il passait d'un enchantement à un autre. A Milan, où il retrouva Martial, ce fut une vraie extase. Il entrait, dans la patrie de son cœur, dans la cité où il aurait dû naître, à Laquelle il resta fidèle toute sa vie et pnr delà la mort. Il y venait affamé de. gloire militaire Si d'amour. Celte grande; faim. <ju'il a si naïvement exposée à nos yeux, ne devait pas être assouvit;. A Marengo. on combattit sans Beyle, et, tandis que se poursuivait la campagne fameuse, il copiait des pièces comme à Paris. Il affirmait, en parlant de cette période, que c'était « le plus beau temps de sa vie », qu'il « estimait fort l'art

de donner un coup de sabre ». H n'en reçut qu'un, insignifiant, et à propos d'une dame quelconque. Las de grandi- passion : maladroit, timide, fier et mal habillé, il es! séduit, par la superbe Angela Pietragrua, mail de Louis Join ville, commissaire des guerres. 11 n'aurait jamais ose se déclarer : il ne le fera que douze ai

ancement dans Le commissarial des guerres appaii a Beyle comme trop Long. Pierre Daru,

il lit nommer sous-lieutenant « en récompi

bonne conduite et de ses talents », c'est-à-dire sans aucun service antérieur effectif. Attaché au 6e dragons, notre officier donna des preuves de courage dans F armée aérai Michaud, qui le choisit comme aide de camp. Nous ne le suivions pus dans ses diverses résidences. Il finit par s'ennuyer, tomba malade, et accepta avec empressement le congé que lui proposait son colonel. Il revenait en France, définitivement Milanais, l'Ame toute remuée par les souvenirs du ciel bleu de la Lombardie, de la beauté majestueuse d'Angela, des soirées de la Scala délicieuses, de la musique de Gimarosa, mais fatigué de la vie militaire et de la platitude de ses camarades. « Et puis, ajoutait-il entre autres raisons, il fallait trop se baisser pour arriver aux premiers postes, et ce n'est que là que les actions sont en vue. » Quand le temps eut fait son œuvre, et que Beyle vit de loin ces années de service, elles se transfigurèrent à ses yeux. Ses livres sont pleins de noms et d'allusions tirés des souvenirs de sa vie guerrière, et l'officier de dragons resta un de ses héros préférés. Mais, en 1802, Beyle ne veut plus rester dans l'armée : après avoir I ■ trois mois à Grenoble, il rentre à Paris et donne

sa démission.

Beyle comptait bien cette fois conquérir à Paris la gloire littéraire. Dans la mansarde d'un sixième étage, les plus vastes espoirs sont les siens. Il travaille ferme, sans beaucoup de méthode. Il a l'ambition de tout savoir; du moins apprend-il quelque chose. Son Journal (1801-1814) nous fait assister à cette jeunesse si active et si confuse. Ses efforts ont pour but de lui permettre de « faire des comédies comme Molière », tout simplement. Il rime une pièce qui change plusieurs fois de titre sans valoir davantage. Mais peu à peu tout s'éclaircil ; le goût s'affermit et se précise : Montaigne, les philosophes du xviii0 siècle, Hobbcs, Gondillac, Helvétius, Cabanis. Traev sont ses auteurs de chevet. de tels maîtres. L'ancien élève de l'École Centrale, qui estimait les mathématiques parce qu'elles repoussent

li t OEUVRES CHOISIES DE STENDHAL

l'hypocrisie et le vague, « ses deux bêtes d'aversion », devient de plus en plus difficile pour ce qui touche à la clarté lumineuse, à la logique serrée, à la simplicité sobre et nue.

Cela ne l'empêche pas de courir les salons. Chérubin lésine sur la pension mensuelle qu'il a promise et qu'il paye irrégulièrement : Henri fait des dettes, et se trouve souvent sans un sou; il n'en continue pas moins à prendre des leçons de déclamation à 20 francs le cachet, et il va dans le monde, toujours vêtu avec une impeccable distinction. « J'ai vingt et un ans dans trois jours, écrit-il, il est temps de jouir. » Une de ses aventures l'arracha à ses projets de gloire littéraire et le décida à poursuivre la gloire commerciale. Chez son professeur de diction, Dugazon l'acteur, fréquentait une actrice, Mélanie Guilbert; son nom de bataille était : « Louason ». Beyle crut que l'assaut n'offrait aucune difficulté; en effet, la place paraissait s'être rendue plus d'une fois. Mais Louason, infiniment plus habile que ce Lovelace en herbe, le fit attendre. En vain, Beyle arborait ses habits les plus soignés et ses cravates les plus inédites, dressait les plans les plus compliqués et les plus contradictoires : il n'avançait à rien, sinon à perdre de plus en plus la tête. Mélanie part un beau matin pour Marseille où elle a un engagement. Beyle va l'y rejoindre, et, comme Chérubin, qui cette fois n'avait pas tort, lui coupe les vivres, il entre, lui qui s'est tant moqué des épiciers, dans une maison d'épicerie. Le rival de Molière se transforme en commis d'une boutique de denrées coloniales : c'est désormais flans « la carrière commerçante », pour laquelle il so découvre une vocation irrésistible, qu'il se fera un nom. A tant de preuves de tendresse Louason ne fut pas insensible. L'employé de Charles Meunier et C" fut au comble de ses vœux. Mais quand à la fin de février 1800 Louason regagna la capitale, elle était sans argent et n'avait plus clic/, clic d'objets à vendre. Elle demanda à

Beyle <!<• prendre des résolutions énergiques Ce dernier

hésita, «t le roman finit comme un vaudeville, par le

mariage de Mélanie avec an noble prince russe. Adieu les denrées coloniales I Beyle sentit sa vocation

NOTICE niOGRAPIIIQUE ET LITTÉRAIRE 15

s'évanouir. Chérubin refusait toujours le moindre liard. « Il ne fera rien, constate Beyle, pour un fils qui remue les barriques d'eau-de-vie, et tout au monde pour un fils dont il verrait le nom dans les journaux. » Il s'agissait de calmer Chérubin et d'apaiser les Daru irrités contre cette « mauvaise tête ». Le bon grand-père s'y employa, et réussit. Les Daru consentirent à recevoir Beyle, et Chérubin à lui donner une pension. « 11 m'a planté, déclarait Henri, il faut que mon père m'arrose. » Le père arrosa de 300 francs par mois.

La campagne de Prusse commençait. Martial emmena son cousin en Allemagne, sans titre il est vrai : Henri devait faire pénitence. Il était encore à Paris le 17 octobre 1806, bien qu'il prétende avoir assisté à la bataille d'Iéna, qui eut lieu le 14; mais il vit l'entrée triomphale de Napoléon à Berlin. Le 29, Pierre Daru le désignait comme adjoint aux commissaires des guerres. La pénitence avait été courte. Les Allemands lui donnaient du : Monseigneur, et les Français du : Monsieur l'Intendant. Il se dépêcha d'adjoindre à son nom la particule.

Arrivé à Brunswick le 13 novembre 1806, il y prend le service, court le pays, écoute de la musique, lit ses auteurs préférés, continue la suite de ses aventures amoureuses, et, s'il ne rend pas autant de services qu'il veut bien le dire, il est pour son intendant Martial un aide intelligent. Pierre Daru, alors intendant général de la Grande Armée, le fait designer parmi les commissaires des guerres réunis à Strasbourg pour être ses collaborateurs. Les collègues inspirent à Beyle de vives antipathies, mais son besoin d'action a de quoi être satisfait, dans cette campagne où Pierre doit surmonter des difficultés toujours renaissantes et braver d'énormes responsabilités. Beyle n'assiste ni à Essling, ni à Wagram (1800); il est alors à Vienne, malade. En 1810, il revient à Paris. Il y reste six mois, espérant que le ministre Dejean le nommera en Espagne; on l'envoie à Lyon, où il ne reste que deux mois, et le 1er août 1810 il est nommé auditeur au Conseil d'Etat » pour Tins-

pection et la vérification des différents objets de comptabilité et d'administration du garde-meuble ». Il était temps! Beyle, dégoûté du métier d'adjoint aux commissaires des guerres, de ses rapports avec les officiers « bêtes, insolents, hAbleurs et criards », aurait de nouveau donné sa démission.

Ce fut pour lui une nouvelle période de magnifiques ambitions. Lieutenant, il pouvait devenir maréchal; auditeur, il pouvait devenir ministre. Il se voyait riche : il loue un bel appartement, entretient un équipage et une actrice de l'Opéra, assiste, avec une curiosité où entre quelque ironie, aux séances du Conseil d'Etat et aux fêtes de la Cour. Il fait alors la conquête la plus glorieuse, celle d'Alexandrine, comtesse Pierre Daru, qu'il n'a jamais désignée que par des pseudonymes. Elle avait été sa bienfaitrice avant de devenir sa maîtresse. Il est vrai qu'avant elle et plus qu'elle, Pierre Daru était le bienfaiteur de son cousin. Du moins, lorsqu'en 1829 Beyle apprit la mort de Pierre, il pleura d'abondantes larmes et il s'écriait : « Je serais mort de douleur en entrant dans la maison ! » Le comte eut-il des soupçons? Beyle l'affirme : toujours est-il que trois mois après la chute d'Alexandrine, Beyle partait pour Milan où il arrivait le 7 septembre 1811, à onze heures du soir.

Immédiatement il courait à la Scala, et le lendemain il se rendait chez Angela Pietragrua. Il entreprenait auprès d'elle une campagne naïvement machiavélique, au bout de laquelle il remportait un succès complet. Beyle fut très fier de cette victoire. A Bologne, a Florence, à Rome, à Naples, il revoyait sans cesse Angela. 11 revient à Milan, plus épris (pie jamais, et, lorsqu il retourne à Paris en décembre 1811, il a laissé son cu-ur chez la belle Milanaise;.

Cependant la campagne de Kussie s'ouvre en 1M1 Notre auditeur, qui voulait voir du pays, se fait envoyer à la fin de juillet porter à Vilna le portefeuille

ministre! : il rejoint l'armée, assiste à la prie Smolensk, entre dans Moscou avec nos troupi

L'incendie, puis Le retour désastreux. Beyle a un peu arrangé les choseï dans {'Histoire de la Peinture',

raison de plus pour regretter la perte des « cahiers » qu'il écrivait à cette époque. Nous l'aurions vu de plus près, intrépide dans cette retraite mémorable, toujours bien vêtu et rasé de frais, se rendant utile dans le service des subsistances, lisant aux heures de loisir un tome de Voltaire arraché aux flammes de Moscou et couvrant de notes un Molière ou un volume de Chesterfield ramassé dans la villa de Kotposchine. Cette bravoure calme et sure d'elle-même, ce sang-froid constant, cet amour de l'imprévu le rendent ferme devant le péril : ils le laissent désarmé devant l'ennui. Il écrit de Smolensk : « Depuis que j'ai vu Milan et l'Italie, tout me rebute par la grossièreté ». L'incendie de Moscou est certes « le plus bel incendie du monde », mais « il aurait fallu être seul ou entouré de gens d'esprit pour en jouir ». Or, allez chercher de l'esprit chez ceux qui l'entourent! « Ces gens auraient rapetissé le Colisée et la mer de Naplcs ! » A son retour, il est à jamais dégoûté des « manches à sabre », et il a hâte de « boire les plaisirs de Paris avec l'avidité du cerf qui se désaltère ».

Il éprouve plus d'un mécompte. Alexandrine lui retire son amour et sa protection. Beyle n'a ni une préfecture, ni la croix bleue. Il n'est même pas nommé baron : Chérubin consent bien à lui céder une maison qui aurait formé le siège d'un majorât, mais à des conditions si lourdes que son fils est obligé de refuser. Le 19 avril 1813, il reçoit l'ordre de rejoindre l'armée; un mois après, il bivouaque devant Bautzen : ce demi-solde voyait enfin une bataille! Bien plus, cet ancien soldat de Napoléon pouvait enfin parler à l'Empereur! (1er juin 1813.) Il est ensuite envoyé en Silésie comme auditeur chargé de l'intendance; il aurait succombé à une épidémie de fièvre nerveuse sans le dévouement de ces collègues qu'il méprisait et qui le forcent cette fois à changer d'avis. Dès sa convalescence, il quitte son « gouvernement», et retourne à Milan afin de retrouver la Scala et sa divine maîtresse; il est de nouveau en France à la fin de 1813.

Les alliés passaient nos frontières. Beyle est attaché ou comte de Saint-Vallier, envoyé à Grenoble à titre de

commissaire extraordinaire pour la défense. Le rôle de Beyle est d'abord très actif. « Mon pauvre auditeur, écrit Saint-Vallier, est malade, il va toujours, et toujours très bien. » Il se multiplie avec une ardeur surprenante. Mais ce beau feu s'éteindra vite. Miné par la fièvre, agacé par les plaisanteries de ses compatriotes sur sa particule, écœuré par les petits sentiments de ceux qui l'approcbent, Beyle est d'abord moins assidu, puis indifférent. Il regagne Paris, apprend sans indignation le triomphe des alliés. Les Bourbons suppriment le Conseil d'Etat, et refusent à l'auditeur de Napoléon les postes qu'il avait demandés. Il avait bien d'autres motifs de les détester, de les mépriser! Il ira dans le pays où il est doux de vivre, dans cette Lombardie où l'attendent Angelaet le bonheur. Il part, riche d'illusions et pauvre d'argent; que lui importera demain le retour de l'Empereur, et la nouvelle invasion? La politique est « boueuse » : s'en occupe qui voudra! A la veille de rejoindre l'armée en 1813, il s'écriait en pensant à ses ouvrages en préparation : « Je vais devenir barbare et mort pour les arts ! » Il avait assez de vivre en barbare; il voulait vivre pour les arts.

La carrière littéraire do Beyle va s'ouvrir. Cela ne veut pas dire que sa carrière amoureuse est terminée. Au contraire. Il déclarait en 1819 : a Je n'ai eu que trois passions en ma vie : l'ambition de 1800 à 1811; l'amour pour une femme qui m'a trompé, de 1811 à 1818; et, depuis un an, cette passion qui me domine et qui augmente sans cesse ». Il serait plus juste de ne pas mettre de virgule après : « qui m'a trompé ». Lorsque Beyle a de son malheur des preuves irréfutables, il abandonne Mme Pietrngrua malgré les supplications de L'infidèle, et il devient amoureux fou de MuthiM»- Dembowsl « sublime Métilde »; c'est elle qui lui inspire cette paslion « qui le domine et augmente sans cesse ». Elle avait toutes les qualités physiques, intellectuelles, morales, Beyle L'adorait éperdument, d'autant plusépei dament qu'elle se montruit plus dure, plus inflexible.

Elle ne céda jamais; elle humilia son infortuné soupirant par tous les moyens; elle jouit de son triomphe en faisant souffrir le vaincu. Beyle plus d'une fois songeait à se tuer. Sans sa puissance de dissimulation, il eût été la risée de son entourage. Il y a quelque chose de poignant dans cette note jetée au bas du brouillon d'une lettre pour Métilde : « Les femmes honnêtes aussi coquines que les coquines », dans les efforts de Beyle, pour être gai lorsqu'il a l'àme déchirée; puis, il y a quelque chose d'infiniment doux dans les regrets de l'amant attendri qui pense de loin à celle qui lui imposa de si pénibles et délicieux sacrifices, et qui la considère, une fois morte, « comme un fantôme tendre, profondément triste, et qui par son apparition le disposait aux idées bonnes, justes, indulgentes ».

Milan offre d'ailleurs aux âmes d'élite des plaisirs délicats qui rendent le bonheur plus cher et la peine moins lourde. A la Scala, Beyle se laisse séduire par les opéras de Rossini et les ballets de Vigano, et, dans la loge de M. de Brème, fils d'un ancien ministre de l'Intérieur, il cause art et littérature avec Monti, Silvio Pellico, Gonfalonieri, Visconti, Borsieri, lord Byron. Ou bien, chez Héléna Vigano, la divine Nina dont la voix est un charme, il écoute, en dégustant des glaces savoureuses, ses airs préférés. Il fréquente la société la plus distinguée, il vit dans le culte de l'art et sous un ciel enchanteur. Il est désolé chaque fois qu'il faut partir. Ainsi, en 1819, il doit rentrer à la mort de Chérubin. Comptait-il sérieusement posséder alors ces 10 000 livres de rente qui lui auraient donné l'indépendance tant souhaitée? 11 n'ignorait pas que les opérations de son père avaient été malheureuses, que la manie procédurière, traditionnelle dans la famille, avait épuisé le patrimoine, que les essais agricoles Payaient ruiné, que les dettes étaient énormes, que Furonières avait été vendu en 1816. « La gangrène, disait-il, est dans la fortune de mon père. » Mais il était au-dessus d'une misérable question d'argent, a Dès lors, déclare-t-il, M. B. chercha à diminuer ses besoins et y ré u s s i t . »

Tout cela n'était rien quand on aimait Métilde. Beyle

revient au plus vite reprendre son titre de patito, toujours éconduit. A la fin, en juin 1821, il se résout à quitter Milan pour Paris. « Quand reviendrez-vous? lui demande Métilde. — Jamais, j'espère ! » Il devait revoir l'Italie en 1823, 1825, 1826, 1827, 1828. Longtemps il souffrira de sa blessure. En mai 1824, il trouve la guérison dans un amour mieux récompensé, et la comtesse Menta succède à Métilde, en attendant le règpie de Madame Azur. Métilde meurt en 1825. Le 1er janvier 1828, Beyle arrivé la veille à Milan était expulsé sous le prétexte qu'il avait attaqué le gouvernement autrichien dans ses livres. Sauf ces voyages en Italie et quelques autres (en Angleterre, etc.), Beyle restera à Paris jusqu'après la révolution de 1830.

Il y arrivait en 1821, déjà connu par plusieurs ouvrages. En 1814 paraissait chez Didot un volume intitulé : Lettres écrites de Vienne, en Autriche, sur le célèbre compositeur Joseph Haydn et suivies d'une vie de Mozart et de considérations sur Métastase, et l'état présent de la Musique en France et en Italie, par Louis- Alexandre-César Bombet. Beyle-Bombet avait traduit les Lettres sur Haydn de Carpani ; les quatre premiers chapitres sur Mozart étaient extraits de l'Allemand Schlichtegroll, et les trois derniers des Anecdotes sur Mozart, traduites par Cramer. « Il est triste, — avoue mélancoliquement le dévoué Colomb, — en commençant la revue des ouvrages d'un écrivain dont on a été l'ami particulier, de se trouver dans l'obligation d'avouer qu'il s'est rendu coupable d'une sorte de plagiat. » Beyle a beaucoup copié dans sa vie; c'est pour cela qu'il lui a été beaucoup pardonné, j'entends : par les stendhaliens toujours prêts n s'écrier avec l'un d'eux : « Félix culpa! » Ils ont raison partout OÙ

Stendhal indique ses sources, — ce qui lui arrive plu-* d'une fois, — et a fortiori partout où il donne ■< ce qu'il «- 1 r i j > i- 1 j 1 1 1 . - un caractère original. Il est plus difficile d. les approuver, quand le pillage est inavoué et complet. " Si mes Livres arrivent à 1890, demandail Beyle,

qui songera au grain d'or tombé dans la boue? » Quand, au lieu d'un grain d'or ramassé à terre, il s'agit de tout un rayon de bijoux, plus ou moins précieux d'ailleurs, enlevés à la devanture d'un marchand, c'est autre chose. « 11 n'y a peut-être pas dans cette brochure, glisse Stendhal dans une note, une phrase non traduite de quelque étranger » ; il eût fallu le reconnaître plus nettement, et il était un peu tard pour déclarer huit ans après, dans une Notice nécrologique : • En 1844, M. B. prit un copiste et lui dicta une traduction corrigée de la Vie de Haydn d'après un ouvrage italien ». Après que Colomb, le fidèle Achate, a prononcé les mots de « hâblerie », de « supercherie », on hésite à se joindre à ceux qui louent Beyle d'avoir fait trop d'honneur au troupeau, en croquant à la fois les moutons et le berger. Du reste, le berger cria : Au loup! Les Lettres de Beyle étaient datées de 1808; Carpani ayant publié les siennes en 1812 à Milan, et c'est lui qui pouvait passer pour avoir dépouillé Bombet! Il protesta par des lettres, et eut recours au Constitutiunnel. Alexandre-César fit faire dans le journal, par son frère H.-C.-G. Bombet, une réponse d'une joyeuse impertinence. Sur la deuxième édition de 1817, Bombet devenait M. de Stendhal : cette même année, paraissait une édition anglaise du volume, bientôt suivie d'une autre.

C'est aussi en 1817 que sont publiés les deux livres : Histoire de la Peinture en Italie par M. B. A. A. (M. Beyle, Ancien Auditeur), Didot, 2 in-8°; — Rome, Naples et Florence en 1817, ou esquisses sur l'état actuel de la société, des mœurs, des arts, de la littérature, etc., de ces villes célèbre» par M. Stendhal, officier de cavalerie, Delaunay,

I in-8°.

Le premier ouvrage était depuis longtemps sur le chantier. Beyle l'avait emporté en Russie, mais les 12 jolis volumes verts du texte avaient été « mangés par les Cosaques ». Il comptait sur cette œuvre pour fonder sa réputation. Il n'y avait pas eu encore, pensaitil, de livre français sur la peinture, qui fût passable.

II avait donc recopié 17 fois son manuscrit. Néanmoins, l'oeuvre resta inachevée. « Il me faudrait deux ans,

affirmait-il, pour finir TH. par quatre volumes.,. Do plus, on faisant quatre nouveaux volumes, je ne gagnerais pas deux fois autant de réputation (si réputation il y a) que par les deux premiers. » Il « n'y avait pas » réputation, mais il y avait 4000 francs de dépenses. Le 18 mai, les Débats firent des deux volumes un éloge qu'ils rétractèrent le lendemain. Une deuxième édition parut cependant en 1831.

Le second ouvrage eut plus de succès. C'était lo journal de voyage d'un touriste mondain, original, ami des arts. Une deuxième édition parut en Angleterre en 1818, et en 1826 le libraire Delaunay donna 1 000 francs à Beyle pour une nouvelle édition augmentée, en 2 tomes. A partir de 1817, le pseudonyme allemand : m de Stendhal », fut définitivement adopté par Beyle.

Stendhal revenait donc à Paris, avec un bagage déjà estimable.il n'avait pas besoin de lettres d'introduction pour les salons du temps. Arrêtons-nous un peu pour le voir tel qu'il est à cette époque, avant qu'il devienne le « vieux beau », ventripotent, les jambes maigres mal dissimulées sous un pantalon de coupe savante. On lui en a beaucoup voulu à cause de sa laideur. Gomme s'il était de règle que tous les romanciers ressemblent à Adonis et tous les critiques à l'Apollon du Belvédère! On a trop attribué d'importance à ses fatuités m naïves, et qu'il n'eut que le tort de confier au papier : encore était-ce souvent pour lui une façon de ne se parler qu'à lui-même. On oublie qu'il a été le premier à rire do ses prétentions. Comment saurions-nous, si i par lui, que ses camarades d'études l'appelaienl « la Tour ambulante », et qu'Angela s'écria quand elle le revit : « Voilà le Chinois »? On raille « sa grosse tête de tapissier retiré, sa tête de marchand de marrons, son visage de droguiste, sa figure de parfait jardinier » (toutes [es professions finiraient par y passer!); on

devrait se souvenir qu'il a parlé lui-même de « figure de boucher ». Il est vrai qu'il ajoute : - italien ». Finissons donc de nous moquer ds son faux toupet, de sa teinture, de; sa bague, de sa canne, de h(»n cigare... Hector Berlioz, regardant défiler le carnaval à Rome, remarque : ■ B1 ce petit homme au

ventre arrondi, au sourire malicieux, qui veut avoir l'air grave, c'est un homme d'esprit qui écrit sur les arts d'inspiration, c'est le consul de Givita-Vecchia ». Eh oui, mais ce consul a cinquante ans, et il a été, vers la trentaine, le brillant habitué des salons de la Restauration! C'était alors un hercule, — qui n'avait pas grandi, il est vrai, — les épaules carrées, robuste, bien planté; le front était beau sous les faux cheveux crépus, l'œil assez petit, mais vif et étincelant, le nez un peu retroussé et provocateur, la bouche spirituelle, prête à lancer la plaisanterie qui emporte la pièce ou à esquisser le discret sourire qui fait entendre à une grande dame qu'on Ta comprise à demi-mot; la barbe frisottante encerclait ce visage de jeune diplomate, d'un collier fin el bien tracé. Tel nous le montre un crayon reproduit à la première page du livre de M. Brun sur Henry Beyle Stendhal. Tel on se représente l'amant de la comtesse Palfy. Neuf ou dix ans après, si l'âge se fait quelque peu sentir, Beyle évite par tous les moyens qu'on s'en aperçoive, et, avec ses habits aux nuances délicates, ses triples jabots, ses cravates de bon goût, ses culottes et ses bas de soie, il garde l'air conquérant. Il sait qu'il n'est pas beau, mais il sait aussi pourquoi il plaît. « Tu es laid, lui disait l'oncle Gagnon qui n'ignorait rien de ce qui séduit les femmes, mais tu as de la physionomie. » Beyle compte sur sa physionomie, plus encore sur son habileté, qu'il exagère beaucoup, sur fout sur son esprit, qu'il exagère à peine. « Toute mon àinc paraissait, elle avait fait oublier le corps, je paraissais un très bel homme, dans le genre de Talma. » Sauf Talma, qui est de trop, le jugement est vrai. Et qu'on ne le traite pas, encore un coup, de fat en trois lettres, de prétentieux personnage. Dans la Vie de Henri Brulard où il avait le plus de raisons de se peindre en beau, il note qu'il n'a aimé que dix femmes, et que « la plupart de ces êtres charmants ne l'ont point honoré de leurs bontés ». A peine s'il aurait réussi à être « plus que l'ami de trois ou quatre d'entre elles », lit-on dans sa Correspondance. En 1837, il ajoutait à l'épitaphe composée par lui à Milan : « Il aima passionnément V. M. A. A. M., et quoiqu'il ne fût i i n moins que beau, il fut aimé

beaucoup de quatre ou cinq de ces initiales ». Combien de ceux qui lui prodiguent des leçons postbumes de modestie auraient fabriqué pour eux-mêmes une inscription funéraire d'une pareille Humilité?

Beyle fréquente donc les salons du comte Destutt de Tracy, où il cause avec l'auteur de V Idéologie et son fils Victor, marié à Sarah Newton, Lafayette, les deux Thierry, Ch. de Rémusat, François de Gorcelles ; — celui de Mme Cabanis, où il rencontre le sculpteur Dupaty, gendre de la maîtresse de maison, et Fauriei. Dans ces milieux bourgeois et guindés, Stendhal s'efforce d'effaroucher ses interlocuteurs par des ripostes paradoxales ou des professions de foi révolutionnaires. Plus on est bourgeois, plus il s'affiche jacobin. Il épouvante les timides, et les gens de bon ton ne lui pardonnent pas sa liaison « publique (autant qu'innocente) avec une actrice célèbre ». Cette actrice est Mme Pasta, que Musset a louée, et dont la belle tête de camée a été reproduite par une médaille de 182D sur laquelle on lit : « Sublime nel canto, unica nell' azione ». Elle habite, comme Stendhal, l'Hôtel des Lillois, G3, rue de Richelieu; elle reçoit une société nombreuse et choisie, J.-J. Ampère, Fauriei, et d'autres qui, à l'exemple de Beyle, regrettent Milan, Vigano et Canova. On jase sur la liaison de Mme Pasta et de Stendhal, on en dit même pis que pendre. Les nigauds et les hypocrites, que ce dernier a bernés ou fustigés, prennent leur revanche, et les plus honnêtes gens, scandalisés par ce causeur déconcertant et spirituel, se laissent convaincre entièrement ou à demi par ces potins malveillants.

Stendhal met d'autant plus de coquetterie à effarer ou a mystifier les uns et les autres. Chez Mme Beugnot, où on le traite de fou; chez Mme Aubenon, où il rencontre Manuel, Duvergier de Hnuranne, Ary Scheffer, Mignet, Béranger, Cousin, Thiers, et où on le considère comme U0 être imrnor.-il; chez la comtesse d'Agoni, on on lui impose silence; chez Cuvier, chez Mme Ancelot, chez le baron Gérard, chez Viollet-le-Uuc, partout, il se fait do nombreux amis, amusés et éblouis par sa verve et ses saillies imprévues, et des ennemis plus nombreux

encore qui le jugent comme un « monstre », tandis que d'autres le considèrent comme un « dieu ». Mais c'est surtout chez Dclécluze, le critique d'art des Débats, qu'il trouve le champ de bataille le plus favorable. A ce quatrième étage de la rue de Chabanais, au coin de la rue Neuve-des-Petits-Champs, se tient une « Académie », dont les habitués sont J.-J. Ampère, Albert Stapfer, P.-L. Courier, Sautelet l'éditeur, le baron de Mareste, Adrien de Jussieu, Artaud, Dubois, de Rémusat, Duvergier de Hauranne, Yitet, Magnin, Sainte-Beuve, Théodore Leclerc, etc., et aussi Mérimée, « un fameux lapin », disait Delécluze, Mérimée rencontré par Stendhal en

1821 chez Lingay, et qui devenait tous les jours davantage son ami à mesure qu'ils se contredisaient davantage. Stendhal, nous raconte Sainte-Beuve, « tenait le dé, et faisait le diable à quatre, harcelait le maître de la maison, tenait tète à Cousin, relançait chacun... ». C'est là qu'il a lancé ses plus redoutables ou ses plus amusantes boutades, étourdissant ses partenaires, mettant le feu aux poudres, provoquant les discussions les plus dangereuses et les terminant par une saillie drôle ou effrayante; c'est là qu'il a essayé certaines de ses formules tranchantes et brutales, comme on en voit dans V Amour, et ces développements à fond de train contre le classicisme, qui allaient paraître dans Racine et Shakespeare,

Il avait commencé, dit-il, le premier ouvrage en 1820, un soir, dans un salon de Milan, à la suite d'un bal masqué; il avait noté sur un programme des lambeaux de conversation, puis avait continué le jour suivant sur des chiffons de papier. Au printemps de 1821, il quittait Milan, l'âme déchirée, et, dès son retour à Paris, il se préoccupait de mettre en œuvre ces notes décousues. En 1822, Mongie l'aîné publiait : De VAmour, par l'auteur de Y Histoire de la Peinture en Italie, 2 vol. in-12. C'est dans ce livre que Stendhal a mis le plus de son ame, et il a dû, quoi qu'il en dise, souffrir de son insuccès. « Que voulez-vous? s'écriait-il; on est tn>i> bête à présent en France pour me comprendre! » De

1822 à 1833, VAmour n'aurait trouvé que 17 acheteurs. Pourtant Mme Ancelot déclare qu'elle a eu toutes les

peines du monde à se procurer un exemplaire de ce livre « introuvable », et en 1833 une nouvelle édition était publiée. Stendhal prétendait que Mongie, pour faire de la place, avait mis la première édition à bord d'un vaisseau, en guise de lest. Ne croyons pas à cette indifférence. « Vous êtes homme de lettres, lui écrivait

un jour Mérimée, et bien chatouilleux » A la nouvelle

de la mort d'un ami, 13eyle affectait de n'être pa9 troublé. Il usait du même procédé quand un de ses livres ne réussissait pas. Mais il était moins insensible dans le fond. Huit jours avant sa mort, il travaillait encore à une troisième préface pour cet ouvrage disgracié qui, s'il eut plus de 17 acheteurs, ne fut pas accueilli avec faveur par les contemporains.

Racine et Shakespeare, par M. de Stendhal (1 vol. in-8°), parut chez Bossange en 1823. C'était une brochure de 55 pages, un manifeste révolutionnaire contre le classicisme en faveur de la nouvelle école. Courier avait vu le manuscrit, et ses conseils n'avaient pas été inutiles. L'Académie chargea le pesant Auger de répondre. Stendhal riposta par : Racine et Shakespeare, n° II, ou Réponse au rnani/estc prononce par M. Auger, etc. (1 vol. in-8", 103 pp., Dupont et Roret). Il n'eut cette foif encore qu'un succès très modeste. « On n'y comprit rien », répètc-t-il, ce qui n'est pas une explication.

On comprit mieux la Vie de Rossiui par M. de Stendhal (2 vol. in-8", Auguste Boulland, 1824). Cette étude était vraiment personnelle. Stendhal avait connu le compositeur en Italie. Il le connaissait mieux encore depuis qu'il fréquentait le salon de Mme Pasta, et qu'il prenait part aux discussions musicales dont on retrouve

des échos dans ces deux volumes, riches d'aperçus noii-

veaus et écrits de verre. De plus, comme Voltaire choi-

int dans Charles XII un héros qui lui ressemblait

par certains traits, Stendhal avait choisi un artiste dont

il était proche parent par les goûts et par l'humeur. Il

dit que c'est, le seul de ses ouvrages auquel la bonne

compagnie ait fait au accueil favorable <h son apparition.

L'aCCUeil fut plus froid pour !■ brochure : D'un nonpeau complot contre les industriels, par M. de Stendhal

(Sautelet, in-8°, 1825). C'était un pamphlet contre les théories du Producteur, journal saint-simonien dont le fondateur Gerclet venait chez Delécluze. Stendhal, qui avait soumis sa brochure à P.-L. Courier, soutenait que « la capacité industrielle n'est pas celle qui doit se trouver en première ligne ». Armand Carrel répondit dans le Producteur.

Son premier essai de roman ne fut pas plus heureux. En 1827, un éditeur, l'excellent Urbain Canel, qui avait l'âme trop bonne pour ne pas faire faillite, se risqua à imprimer : Armance ou quelques scènes d'un salon dé Paris en 1821 (3 vol. in-12). La presse ne parla pas de cette œuvre étrange. Le Globe seul fit un article, mais qui n'était rien moins qu'élogieux. Ce fut pour Stendhal un nouveau sujet de tristesse, car il aimait ce roman où il se livre lui-même plus complètement que dans les autres, avec sa frémissante sensibilité, sa timidité méfiante, sa délicatesse honteuse d'elle-même et qui se cachait sous une mordante ironie. Sentait-il que les happy few y reviendraient? Ils y sont revenus, et Stendhal aurait vu avec joie un de ses critiques affirmer qu? Armance « a presque autant de signification » que le Rouge et la Chartreuse, et qu'il « a en plus une tendresse, une certaine fraîcheur juvénile, une grâce délicate et retenue dans les sentiments et dans leur expression qui lui donne un véritable charme ».

Stendhal éprouvait l'horrible peine de se faire jour. Les années étaient dures. L'argent qu'il méprisait lui faisait défaut. Les habitués du salon Delécluze ne se doutaient pas que ce causeur brillant et humoristique venait là récolter des mots et des appréciations pour les articles qu'il fournissait au New Monthly Magazine. Il fallait vivre. Le directeur Colburn payait irrégulièrement, puis il ne payait plus du tout. Stendhal, comme Chatterton, était de nouveau à la veille du suicide. On lui refusait une place d'auxiliaire au département des manuscrits de la Bibliothèque Royale : c'était le dernier coup! Dans l'espace de douze mois, il avait refait quatre fois son testament pour Pauline, en ajoutant quelques legs particuliers. Le 6 décembre 1828, il était décidé à mourir. L'amitié de Mareste le releva,

celle de Colomb surtout. Ce dernier travailla avec lui à un nouvel ouvrage sur Rome, dont Stendhal lui avait fait lire en juillet une ébauche. Les 300 pages primitives devinrent deux volumes de 450 et 592 pages, qui furent vendus 1 500 francs à Dclaunay. Les Promenades dans Rome, par M. de Stendhal (2 vol. in-8°, 1829), furent lues avec intérêt. Stendhal renaissait à l'espoir. La révolution de Juillet lui apporta quelques satisfactions nouvelles.

Le peuple était vainqueur ; Stendhal salua son triomphe avec enthousiasme. Le duc d'Orléans, dont il devait juger impitoyablement le règne, lui paraissait alors un souverain présentable, et la monarchie de Louis-Philippe était beaucoup plus près de ses opinions que celle de Charles X : le drapeau tricolore flottait sur les Tuileries. Beyle demanda à Mole, ministre des Affaires étrangères, un poste de consul, et en septembre 1830 il était nommé à Trieste. Avant de s'éloigner (le 6 novembre), il apportait au libraire Levavasseur le manuscrit d'un roman qu'il aurait dû lui remettre au mois d'avril; l'ouvrage paraissait quelques jours après le départ de l'auteur, sous ce titre : le Rouge et le Noir, Chronique du XIXe siècle, par M. de Stendhal (2 vol. in-8°, 1831). Il n'eut pas grand succès. Du moins, il lit quelque tapage. Dans les Débats du 26 décembre 1830, Janin écrivit un article dur pour Stendhal « railleur, cruel, sceptique, méchant », élogieux pour l'ouvrage « remarquable, vif, colère, plein d'intérêt et d'émotion ». Dans la Gazette de France du 16 février 1834, un critique (peut-être A. de Pontmartin) composa une chronique dure pour le livre, « cette honteuse production », et presque élogieuse pour l'auteur : « M. de Stendhal n'est pus un sol quoiqu'il fasse de sots livres... »; il était temps, concluait-il, que M. de Stendhal changeât •• encore une fuis de nom et pour toujours de manière »-i de style ». Le tapage ne s'est même pas calmé à

A Trieste, Stendhal s'ennuie vite : « Je n'ai jamais

mieux senti le malheur d'avoir un père qui se ruine. Si j'avais su, en 1814, le père ruiné, je me serais fait arracheur de dents, avocat, juge, etc. Etre obligé de trembler pour la conservation d'une place où l'on crève d'ennui! » Le gouvernement autrichien, qui l'avait fait expulser de Milan comme suspect de carbonarisme, lui refuse Yexequatur. Stendhal demande alors un consulat en Italie; il est envoyé à Givita-Vecchia au début de 1831. Le voilà dans les États pontificaux; le pape se montre plus tolérant que Mette rnich; le nouveau consul peut s'installer sans être inquiété. Les longs mois de tristesse approchaient. La vieillesse était là, quoique Beyle ne voulût pas en convenir; elle s'annonçait, singulièrement menaçante avec son cortège de troubles, de malaises, de migraines, signes précurseurs des maladies qui ne pardonnent pas, et particulièrement morose dans ce village un peu plus grand que Saint- Gloud et que la fièvre désole deux mois par an, au milieu de « ces barbares Africains » parmi lesquels Stendhal est exilé comme Ovide chez les Sarmates. Il se met bravement à la besogne, écrit des rapports pleins d'observations utiles et fines. Mais le métier le lasse, avec ses monotones et insipides besognes qu'un simple commis des douanes suffirait à accomplir. Le gouvernement ne lui sait aucun gré de s'astreindre à ces occupations si peu dignes de lui. En 1835, le ministre d*e l'Instruction publique donne la croix à Beyle homme de lettres : du consul, pas un mot. Il vit au milieu de ses souvenirs chéris ; il écrit ces Confessions aux titres divers que la piété stendhalicnne devait plus tard exhumer. Il avait composé un Journal qui racontait sa vie de 1801 à 1814; à Civita-Vecchia, il complète son autobiographie par la Vie de Henri Brulard et les Souvenirs d'Exotisme. Les regrets et les doutes le troublent : a-t-il été aimé comme il aurait voulu l'être? a-t-il aimé comme il aurait dû? Son besoin de tendresse revient plus impérieux au milieu de la solitude. En 1835, il vent épouser une jeune fille de vingt ans, dont le père est le fils d'un ex-consul de Givita-Vecchia et la mère une blanchisseuse; la fiancée a les traits communs, plutôt laids; elle manque d'éducation et même de chapeau, à en

croire le chancelier du consulat, le peu recomniandable M. Lysimaque Mercure Caftangioglou Tavernier. qui nous raconte cette anecdote. Un marchand d'antiquités, Bucci, sert d'intermédiaire entre son ami Stendhal et la famille Vidau; il présente une demande officielle, ajoute à la fortune du consul et retranche à ses années. Stendhal fait sa cour, va le dimanche à la messe, insiste, pendant un de ses voyages à Rome, pour que l'affaire soit vivement menée, et fait venir de Grenoble les papiers nécessaires pour la célébration de la cérémonie. Mais la fiancée a un oncle à héritage, un demi-moine d'un monastère du Piémont, que les Yidau consultent et pour cause; l'oncle demande des renseignements sur Beyle à un prêtre de Grenoble; on devine la réponse. Furieux, l'oncle menace de supprimer la pension qu'il sert aux Vidau et de déshériter sa nièce si elle épouse ce franc-maçon, ce détestable athée. Stendhal est éconduit sans autre forme de procès. Celle qui aurait pu s'appeler Mme Beyle devient, en 1845, Mme Steclietti, en épousant un inspecteur des tabacs. C'était, après tout, encore un fonctionnaire. Satisfait, l'oncle lui laissa à sa mort les 60 000 francs convoités. Son union avec Stendhal eût été pour la jeune fille un matrimonio consola fe. Qu'aurait été ce mariage pour Stendhal? S'il aimait la jeune fille on pouvait le plaindre; s'il no l'aimait pas, on pouvait le plaindre encore davantage. Heureusement l'intolérance du moine amena le dénouement le plus souhaitable pour Beyle.

Tout éloigne de plus en plus Stendhal de sa résidence : il fuit Givita-Vecchia dès qu'il le peut. 11 loue à Rome un appartement, et y fait de fréquents séjours. A Paris, on blâme ce consul, trop touriste pour être bon bureaucrate: on le menace de lu miso à pied. Pourtant ses .unis obtiennent pour lui deux congés qui lui permettent de venir en France. Le premier lui est accordé en 1833. C'est nu retour qu'il rencontre, sur le

a qui descend de Lyon a Avignon, Musset et G. S.iiid qui s'en ;illfiient \ ers le pays OÙ fleurit

L'oranger et où exerçait Pagello. Le voyage tu i charmant. « Dans une mauvaise auberge de village », OÙ l'on s'était arrêté, G. Sand raconte que « Stendhal lut

d'uno gaîté folle, se grisa raisonnablement, et, dansant autour de la table avec ses grosses bottes fourrées, devint quelque peu grotesque et pas joli du tout ». Musset a caricaturé le gros Stendhal coiffé d'un bolivar, s'agitant lourdement dans son carrick et ployant avec gaucherie ses jambes empêtrées dans des bottes fourrées.

Le second congé lui est donné en 1836, et il le prolonge, grâce à des protections, jusqu'en 1839. Il se retrouve donc à Paris, courant les salons et les théâtres; suivant Mérimée chez la comtesse de Montijo où il devient l'ami de ses deux filles : Eugénie, la future impératrice, et Paquita; applaudissant Rachel; observant, écrivant, comme jadis; toujours vêtu avec recherche, s'asseyant au Café Anglais à côté des dandys. Henri Fouquier l'a vu alors « correct et élégant, arrivant au cercle des Ganaches où il allait dîner tous les jours, portant à la main une badine achetée chez Verdier, et qu'il aimait qu'on crût être le don d'une comtesse ». Cette mise n'est pas celle d'un homme qui a renoncé aux conquêtes. Beyle fait de nouvelles tentatives infructueuses auprès de Menta, puis entreprend le siège de 1' « aimable Jules ». S'il a dépassé la cinquantaine, Mme « Jules » s'en approche . Elle se sort d'affaire, en femme spirituelle que l'expérience a rendue avisée autant qu'indulgente. « Bien attaquée, bien défendue, pas de traité, pas de défaite, tout est gloire dans les deux camps. Beyle, appelez-moi grosse bête, froide femelle, sotte, peureuse, stupide, tout ce que vous voudrez; vos injures n'effaceront pas le bonheur de notre divine causerie. » Le bon billet qu'avait Stendhal ! Il continue néanmoins à rêver d'autres aventures, coquet, soigné, cherchant à réparer des ans l'irréparable outrage.

Quand son humeur vagabonde le reprend, il part. Il fait des excursions en France, en Suisse, en Espagne, en Italie, crayonnant des notes dont il envoie en 1838 un extrait, à la Revue de Paris, et qui paraissent la même année sous ce titre : Mémoires d'un Touriste, par l'auteur de Rouge et Noir (2 vol. in-8°, Dupont, 1838). Les journaux la Presse, la Gazette de France, le Temps,

lui consacrent des articles, les deux premiers peu favorables, le dernier moins sévère, c'est-à-dire plus juste.

Il retrouve, devant sa table de travail, l'ardeur des premières années. Il y reste jusqu'à quinze heures par jour. Il met la dernière main à un roman qui sera peutêtre son chef-d'œuvre, et en 1839 Dupont édite : la Chartreuse de Parme, par l'auteur de Rouge et Noir (2 vol. in-8°). S'il n'obtient pas davantage le succès auquel il avait le droit de s'attendre, du moins il a oublié, dans la ferveur du labeur quotidien, la vieillesse, la maladie, et l'heure du départ imminent.

Car il faut rejoindre son poste. Le 10 août 1839, il reprend à Givita-Vecchia le lourd collier de ses fonctions consulaires. Du moin6, une grande joie vient l'y surprendre. Il lit, dans la Revue de Paris du 25 septembre 18'i0, un article de 70 pages, dithyrambique malgré quelques restrictions relatives à la forme, et signé du nom de Balzac. L'auteur de la Comédie Humaine disait à Colomb après la mort de Stendhal : « Ce que j'ai écrit sur Beyle l'a été avec trop de désintéressement et trop de conviction pour que vous ne soyez pas libre d'en disposer.... » Conviction sincère et, quoi qu'en dise Sainte-Beuve, désintéressement absolu. Stendhal est ému profondément : on le sent bien dans la longue réponse qu'il adresse à ce Balzac qui le d< 'lignait crânement à la gloire. Il fait mieux, il reprend son livre, et, conformément aux observations de son rival enthousiaste, il se met à le corriger.

En même temps, il prépare d'autres ouvrages. Il avait découvert à Mantoue, chez « un vieux patricien fort riche et fort avare », d'antiques manuscrits jaunia par le temps ; après avoir « parcouru au grand dél liment de ses yeux, trois ou quatre cents volumes ou furent entassés, il y a deux ou trois siècles, les récits d'aventures tragiques », au milieu d'un fatras de lettres, traités, mémoires, etc., il achète « fort cher le droit ■ le- faire copier certaines historiettes qui lui plaisaient,

et qui montraient les habitudes de l'Italie vers 1500 ■•.

De cet amas de documents, de récits écrits en patois

napolitain, où il a découvert le fond de /" ( Imr-

treuse de Parme, il a tiré la nouvelle de Vanina Vanini [Revue de Paris, IX, 1829); il en tire, dans les années suivantes [1837, 1838, 1839], d'autres nouvelles que publie la Revue des Deux Mondes, et qui paraissent en volume (1839). Le recueil porta, à la quatrième édition, le titre de : Chroniques Italiennes, par de Stendhal (Lévy, 1855, 1 vol. in-12). Il a en outre sur le chantier une Histoire de Napoléon, œuvre qu'il rêvait d'abord grandiose, et dont il avait restreint le plan primitif. Le livre ne devait plus former que 6 ou 7 volumes. Du 9 novembre 1836 au mois de juin 1837, il arrange ses matériaux. L'ouvrage ne parut qu'après sa mort, corrigé et défiguré par Mérimée {Vie de Napoléon, par de Stendhal, Lévy, 1876, 1 vol. in-12); d'autres fragments de cette « Histoire » nous ont été donnés par J. de Mitty dans son recueil : Stendhal, Œuvres posthumes (édit. de la Revue Blanche, 1 vol. in-12, 1897). Quand il publiait la Chartreuse, Stendhal annonçait comme étant sous presse, le roman de Lamiel, auquel il travaillait assidûment depuis octobre 1839, oeuvre inachevée et qui ne fut connue qu'un demi-siècle après, grâce à un bénédictin du couvent beylique, M. Stryienski (Quantin, 1889, 1 vol. in-12). Puis les longs loisirs de Givita-Vecchia auraient été employés à un autre roman qui, après avoir souvent changé de titre, avait fini par s'appeler Lucien Leuwen ; les deux premières parties avaient été terminées de 1834 à 1836; la troisième restait à écrire; M. J. de Mitty en a donné une édition imparfaite au public en 1894 (Dentu, 1 vol. in-12). Qu'on ajoute à cela les projets de chroniques, de nouvelles, etc. *, et autres fragments épars dans les 70 volumes en liasses de la bibliothèque de Grenoble, et on se rendra compte de l'infatigable labeur fourni par cet exilé que la maladie tourmentait et qu'assiégeait l'ennui.

Etait-ce pour échapper aux souffrances physiques et à la tristesse toujours envahissante, qu'il redoublait ainsi d'efforts vigoureux? Ou sentait-il sa fin prochaine

1. Cf. Chroniques italiennes inédites (Revue des chefs-d'œuvre, 1883); Romans et Nouvelles (édit. 1854, Lévy, 1 vol. in-12); Nouvelles inédites (édit. 1855, 1 vol. in-12, Lévy); etc.

et voulnit-il arracher à la mort tout ce que son énergie lui permettrait de ravir? La mort était proche en effet. Il soufl'rait de la bora, maladie gagnée à Trieste, et aggravée par Varia cattiva des Marais Pontins; il avait la goutte et la gravelle; les rhumatismes le clouaient parfois immobile, les migraines devenaient plus fréquentes et plus douloureuses, la névrose le torturait. Il se soignait fort mal, « croyant peu à la médecine, et surtout aux médecins, hommes médiocres ». Une première attaque avait failli l'emporter en 1841; il s'était, suivant son expression « colleté avec le néant ». Les symptômes se multipliaient, plus menaçants et plus précis. Il part pour Genève, consulte le docteur Prévost, qui prescrit une ordonnance que le malade ne suivra pas. En novembre 1841, il est à Paris. « Je lui avais toujours entendu souhaiter, écrivait Félix Faure, de finir sans s'en apercevoir; il a été servi selon ses désirs. » Le mardi 22 mars 1842, comme il allait au ministère des Affaires étrangères, il est frappé d'une nouvelle attaque. Transporté chez lui rue Neuvedes-Petits-Champs, il rend le dernier soupir le lendemain 23, à deux heures du matin, sans avoir repris connaissance.

Le cercueil fut accompagné à Montmartre, par trois personnes, dont Mérimée. Certains journaux annoncèrent la mort de « Bayle », connu sous le pseudonyme de « Frédéric Styndall ». Deux ou trois cependant prouvèrent qu'ils ne confondaient pas Henri Beyle avec le héros du roman de M. de Kératry (Frédéric Styndall ou la Fatale Année).

Sous ce titre : Une erreur de nom; Bayle Frédéric Styndall, — le National du 1" avril 1842 publiait un article signé Old. Nick(E. D. Forgues) où on lisait :

i Indifférence fâcheuse! Mépris ingrat! Ah! s'il se fût

agi d'un receveur général, d'un préfet, d'un ex-directeur

<]<: La police, d'un acteur sorti depuis quinze ans de quelque

e aujourd'hui fermé! Mais un studieux observateur

des passions oes, an des trois ou quatre vrais

dilettanti qui, <-n France, aient pris la peine d'écrire sur i inx-arts le plus spirituel parmi les derniers

champions de La. philosophie matérialiste, le seul homme

peut-être à qui Diderot, de nos jours, eût volontiers tendu la main; l'auteur de deux romans que les connaisseurs ont déjà mis à part de tout le fatras qu'aura produit, en ce genre, la triste période du feuilleton, l'homme qui nous a le premier prêché Rossini, l'ingénieux analyste auquel nous devons la définition la plus juste de l'amour et de ses phénomènes, qu'est-ce que cela, bon Dieu? »

La justice commençait.

« Je n'ai jamais aimé avec passion dans ma vie, avait déclaré Stendhal, que Gimarosa, Mozart et Shakespeare. A Milan en 1820 j'avais envie de mettre cela sur ma tombe.... Je voulais une tablette de marbre de la forme d'une carte à jouer : Errlco Beyîe, Milanese, Visse, Scrisse, Amo. Que s t'anima adorava Cimarosa, Mozart et Shakespeare. » Romain Colomb lui fit élever un monument, et pécha par inattention et par excès de zèle. Il transposa les termes : « Scrisse, Visse », et, sur une pierre perpendiculaire à la première il fit dresser une petite urne que Stendhal aurait jugée « un ornement parisien, vaudevillique ». Cette tombe fut reportée ailleurs, parce qu'elle se trouvait sur une nouvelle voie do tramways qui devait traverser le cimetière. Le 19 juin 1892, les beylistes ont inauguré à Montmartre un monument funéraire plus conforme aux volontés du défunt : « Il est très modeste assurément et des plus simples, disait à la cérémonie tout intime le stendhalien qui avait pris l'initiative de cet hommage. Mais ce monument élevé cinquante ans après la mort d'Henri Reyle, par ses amis de 1892, et où vous retrouverez l'épitaphe italienne qu'il avait composée lui-même, ce monument durera bien un demi-siècle, et, quand il aura subi d'une façon trop marquée les atteintes du temps, il se retrouvera d'autres stendhaliens pour recommencer ce que nous venons de faire aujourd'hui. »

Je le crois, pour ma part, et très fermement. En exposer les raisons m'entraînerait beaucoup trop loin. Il faudrait que je donne 5 mon tour m jugement cri-

tique sur l'homme et sur l'œuvre, sur Stendhal et le beyiisme. Or, l'homme n'est pas de ceux qu'on apprécie complètement en quelques pages, et si je suis prêt à reconnaître qu'il eut une « nature très riche », je me garde bien d'ajouter avec un de ses critiques : « et pourtant très simple ». La beyiisme ne me paraît pas non plus aisé à définir. D'excellents esprits s'y sont essayés, et n'ont pas toujours réussi : mutiler le beyiisme, c'est le détruire, de même que regarder Stendhal de biais, c'est le défigurer; il aurait pu redire fièrement comme Jean-Jacques : « Ce qui peut m'êtreleplus défavorable est d'être connu à demi.... A charge et à décharge, je ne crains point d'être vu tel que je suis. » Que de gens, par exemple, retiennent la formule si commode : « Stendhal, un monsieur qui se regarde aimer », et brodent de fort belles choses sur l'antinomie entre l'analyse et l'action, l'esprit critique et l'énergie, l'intelligence et la volonté! Gomme si le « Cosaque », ainsi que l'appelait Sainte-Beuve, n'était pas un homme d'action! Comme si l'auteur de la Consultation pour Banti voyait dans l'analyse une fin et non un moyen, disons même : un moyen de parvenir ! Le même critique qui a lancé cette définition, caractérisait Stendhal de la sorte : « un poltron qui ne sifflait si haut, sur un ton d'impertinence, que pour masquer la timidité dont souffrait son incurable orgueil ». Dures paroles, où reste un fond de vérité : oui, Stendhal fut à la fois fier et timide, deux défauts, ou deux qualités, qui marchent ordinairement de compagnie. Mais la Consultation pour Banti se termine par ces mots : « Le seul conseil à donner était : Attaque! Attaque! Attaque! » Le cri de guerre retentit et le soldat est rassuré. Quand cet analyste a dit : « Au fond, il y a de la lâcheté à ne pas y aller », il « va » et sans se retourner. Il fait partie de ces poltrons qui courent à la bataille plus hardiment que les braves. Ce timide s'élancera au pas de charge : tète froide et tempéramenl de feu, l'analyse, loin d'affaiblir Bon énergie, le conduira d'abord aux vaillantes maximei, puis \r. délivrera de la gêne de sa timidité. « La vraie science en tout, affirme-t-il, depuis l'art de faire couver une poule d Inde jusqu'à celui de faire le

tableau d\4tala de Girodet, consiste à examiner, avec le plus d'exactitude possible, les circonstances des faits. » Examinez le plus exactement possible, mais exécutez le tableau à'Atala si vous êtes Girodet, et si vous êtes Julien, poursuivez obstinément la cbasse au bonheur. La devise scientifique : « Savoir afin de pouvoir » est une devise stendhalienne. Elle n'est pas, que je sache, une leçon de « nolonté ».

Je ne crois pas davantage que le beylisme soit une leçon d'insensibilité. L'écrivain qui a déclaré : « L'état habituel de ma vie a été celui d'amant malheureux aimant la musique et la peinture », fut à la fois un homme franc, loyal, d'un commerce sûr, et encore une àme tendre que l'existence aigrit, exaspéra, mais qu'elle laissa avec le même besoin d'amour. Quelle émotion poignante dans ce billet adressé à Colomb, lors des dernières années : « J'ai deux chiens que j'aime tendrement : l'un noir, épagneul anglais, beau, mais triste, mélancolique; l'autre, Lupetto, café au lait, gai, vif, le jeune Bourguignon, en un mot; j'étais triste de n'avoir rien à aimer! » Cette sensibilité maladive, Stendhal l'a si bien déguisée que ceux qui se trompent ont leur excuse. Défiance ombrageuse et inquiète, fierté intérieure, timidité instinctive, crainte enfantine d'être dupe des autres qui vous rend dupe de vous-même, désir naïf do paraître singulier, tout cela a poussé Stendhal à s'a Aubier d'un masque. On voit le masque, et on croit contempler ses traits. Ceux qui l'approchent connaissent seuls sa vraie physionomie. « Faut-il, s'écriait Beylo dans une lettre d'amour, que ma maudite originalité ait pu te donner une fausse idée de ma tendresse! » Celles qu'il a aimées dans sa vie ont pu se tromper; ceux qui l'aiment après sa mort ne se trompent pas. Il déclare dans une sorte de « profession de foi », qui termine sa Vie de liossini : « Soutirez que je dise, que je répète que je ne juge rien, que jo sens tout, et c'est ce qui fait que vous ne m'entendez jamais dire : « Cela est bon, cola est mauvais » ; mais je dis, mille fois par jour : « J'aime, oui, j'aime et j'aimerai à aimer tant que je respirerai. »

C'est surtout pour cela que les beylistes pardonnent

beaucoup au Maître. Plus de cinquante ans après, P. Bourget, louant dans la Vie de Henri Bru lard « le mépris de l'hypocrisie et du mensonge vis-à-vis de sa conscience » qui donnait à l'œuvre de ce « grand négateur » une « involontaire signification morale », signalait à nouveau « ce filet de sensibilité souffrante qui court sous toutes les ironies de Beyle » et qui le rend si cher à ses fidèles, « cette palpitation d'un cœur passionné et qui ne veut pas se montrer, comme dans la Chartreuse, comme dans Bouge et Noir. » Voilà ce qui rend les beylistes indulgents pour le Stendhal « des pires minutes », celui « que la crainte du préjugé entraîne au cynisme ». Que cette sensibilité triomphe, le stendhalien est entraîné à des folies inutiles, et dont l'inutilité fait la grandeur. Savoir qu'un acte va vous perdre et l'accomplir sans trembler, moitié par bravade et par « espagnolisme », moitié pour laisser sa revanche à la sensibilité refrénée et contenue, cela fait partie du beylisme. Celui-là a pour l'action un amour héroïque qui, sous la poussée violente de la sensibilité, pratique l'action pour elle-même, au péril de ses intérêts et de ses jours. Qui donc se flatterait d'enclaver la morale Stendhaliennne dans cette affirmation unique : « Elle ne recommande que la chasse au plaisir » ?

L'homme, l'œuvre, la philosophie, sont trop complexes pour être jugés en une fin de « Notice ». Certaines de ses idées, comme les idées religieuses, B al d'une netteté absolue : Stendhal est un allier, d'une ironie tranquille et froide; il s'en tient à cet aphorisme : « Ce qui excuse Dieu, c'est qu'il n'existe pas ». — D'autres ont été un peu obscurcies gauchement, ses idées politiques si l'on veut : Stendhal est bonapartiste et républicain sous la Restauration, tout simplement comme Bélanger, avec une clairvoyance plus aiguë que celle du chansonnier dont îl était l'admirateur. Il est cosmopolite et patriote, ce qui se concilie fort bien sans que de longs développements soient nécessaires. — D'autres ont été mol vues. Son « italianisme •'. par exemple, ne peut être Conçu tel 'pi'il est

réellement, si l'un nevoil | • - lei lieni très étroits qui

le rattachent au beylisrae, et Stendhal a pris plus d'une fois la peine de les montrer : il adore l'Italie parce que l'énergie humaine y a été et y est encore « la suite de l'emportement de la sensation actuelle », parco que les âmes de là-bas n'ont été ni afl'adies, ni étiolées par les conventions de la civilisation moderne qui ont eu en France tant d'empire. — D'autres enfin prêtaient à des discussions qu'on retrouvera dans une foule d'études dont certaines sont de tout premier ordre ; je dois à leurs auteurs une vive reconnaissance que j'exprime ici à la hâte, mais très sincèrement.

Le touriste, le critique d'art, le critique littéraire, le psychologue, le romancier, l'écrivain, ont été l'objet des appréciations les plus contradictoires. A peine si l'entente semble plus près de se faire quand il s'agit du touriste : on est bien forcé d'avouer que peu de voyageurs ont observé d'une façon plus personnelle et ont plus ingénieusement excité notre curiosité ou nos réflexions. — On devrait aussi accorder, quels que soient les erreurs ou les préjugés du critique artistique, qu'en parlant musique ou peinture Stendhal traitait de choses qu'il aimait et qu'il connaissait, qu il avait étudié la Renaissance italienne beaucoup mieux que ses contemporains , et qu'il y avait assurément le même mérite à défendre alors Rossini qu'il y en eut plus tard à soutenir Wagner contre le même chauvinisme décidément aveugle et inconsciemment absurde. — Le critique littéraire est beaucoup plus discuté. Ne parlons pas des jugements de Stendhal dans lesquels il faut faire la part du préjugé et, plus encore, celle du paradoxe. « Il n'a rien compris au romantisme », prononce M. Rod, alors que M. P. Brun nous montre dans l'auteur de Racine et Shakespeare, un précurseur de la méthode darwinienne et de Brunetière. En tout cas, il est un de ceux qui ont tracé la voie aux études de littérature comparée, il a goûté les littératures étrangères et fréquenté, de plus près que beaucoup d'autres, les écrivains de l'Italie. Bref, M. Chuquet, qui reproche très instamment à Stendhal ses exagérations fantaisistes et ses préventions injustifiées, conclut cependant que le critique littéraire fut « instruit et sensé, ingé-

nieux et perçant », tandis que M. Rod soutient qu? Beyle vit mal le présent et plus mal encore l'avenir.

Pour le psychologue de l'Amour, si M. Rod nie que Stendhal eut la compétence nécessaire à l'auteur d'un livre sur ce sujet, M. Ghuquet commence par affirmer que le livre de Stendhal vaut par cette compétence même ; en revanche, il est loin de partager l'avis de M. Brun qui mettrait « sans trop se faire prier » cet ouvrage avant tous les autres, et qui affirme, sans sourciller, que Beyle a trouvé là l'occasion « de dépasser de toute la tête et Platon, et Balzac, et Michelet, et Renan ».

Que serait-ce si nous opposions les unes aux autres les appréciations portées sur le talent du romancier, au sujet duquel certains stendhaliens eux-mêmes font des concessions si étranges? « Qu'importe au fond, demande l'un d'entre eux, que le caractère de Julien soit vrai, pourvu qu'il soit logique et bien tracé? » — Il importe si bien que de toute votre logique je ne voudrais en aucune sorte, et ne voudrais pas même à ce prix un trésor! Julien est vrai, vrai de son temps, et de tous les temps (quoi que nous en ayons), et je partage l'avis de P. Bourget : « Pour qu'un homme de quarante ans et qui a vécu, se souvienne d'un livre au point d'en subir la hantise, il faut que ce livre aille bien au fond des choses humaines ou tout au moins contemporaines, et qu'il soit explicatif d'une quantité considérable de caractères et de passions ».

Que, tout entier à la poursuite de « la vérité », de 1' « Apre vérité », Beyle ait montré trop de dédain pour les « règles » du genre, et que, jugés d'un point de vue strictement littéraire, ses romans offrent un grand nombre d'imperfections : soit. Mais, bien qu'il ait échafaudé ses livres par des procèdes qui ne sont pas ceux des grands maîtres, il n'en est pas moins juste de lui ver une pince à côté d'eux, pour avoir, je ne dis ; inventé; mais je dirais : « modernisé » — si on voulait me le permettre — le roman d'analyse.

Et ce mot de Stendhal prétendant que ses romans sont écrits connue le Code civil, que de commentaires disparûtes n'u-t-il pas fait naître, et que do fois ne s'en

est-on pas servi pour blâmer l'auteur! L'explication est pourtant fort simple. Dans le projet d'un roman, tracé de septembre 1832 à juillet 1833, Stendhal se demandait : « Jusqu'à quel point doit aller le ton de familiarité de l'auteur qui raconte le roman? L'extrême familiarité de Walter Scott et de Fielding prépare bien à le suivre dans ses moments d'enthousiasme. Le ton du « Rouge » n'est-il pas trop romain? » Or, dix-huit ans après, Balzac disait a propos de la Chartreuse : « M. Beyle écrit à peu près dans le genre de Diderot qui n'était pas écrivain, mais la conception est grande et forte, mais la pensée est originale et souvent bien rendue ». Toujours, on le voit, même effort vers la précision, vers la probité. C'est parce que le style du Rouge paraît trop « romain », que Beyle fait un pas de plus afin d'arriver à une vérité d'autant plus saisissante qu'elle doit d'autant moins aux procédés de l'art. On connaît le mot célèbre : « Tout ce qui n'est que pour l'auteur ne vaut rien ». Beyle le traduit en disant que le lecteur ne doit « rien trouver à rabattre ». Romantique plus qu'on ne le croit, il avait par moments le goût de la phrase sonore et étoffée. « Il faut, disait-il encore dans le « projet » cité, mettre plus de nombre que dans le Rouge; que cela entre davantage dans l'orei'lle. » Une fois à sa table de travail, il redevenait exclusivement fidèle à sa devise littéraire : le vrai, le vrai seul. « Quand je me mets à écrire, je ne songe plus à mon beau idéal, je suis assiégé par des idées que j'ai besoin de noter. » Sans doute, Balzac a raison : ce système n'est pas à imiter; il y a, dans cette méthode, qui consiste à s'attacher à la notation immédiate, vivante aussi et frémissante et, par-dessus tout, sincère, de l'idée, plus d'un péril auquel Stendhal et bien d'autres depuis n'ont pas su échapper; mais quand ceux qui l'appliquent sont des esprits originaux et des penseurs hardis, ils marquent la langue, qu'ils traitent en grands seigneurs, d'une empreinte forte et personnelle, et, si on s'obstine injustement à leur refuser le nom d'artistes, on ne peut guère leur dénier celui do grands écrivains.

Mais si je dois renoncer à faire une étude même rapide (j'ai envie d'écrire : surtout rapide) de Beyle et du beylisme, je tiens à m'expliquer sur l'influence de l'homme et de l'œuvre. Ce sera le meilleur moyen de justifier la publication de ces « Morceaux choisis », qui ne sont pas les premiers, qui ne seront pas les derniers, cela est certain. Sainte-Beuve ne croyait pas trop à cette influence; des critiques contemporains n'y croient pas du tout. Nisard n'accordait même pas à Beyle une seule ligne dans son Histoire de la Littérature', mais Nisard écrivait en 1844. M. Faguet, qui considère Beyle comme un « déplacé », ne lui réserve pas un chapitre dans son XIXe siècle. Lacune fâcheuse, reprendrons-nous après E. Rod, qui lui-même me paraît trop restreindre l'importance du nom de Stendhal dans notre littérature, puisqu'il diminue la valeur historique de son œuvre en la séparant du milieu contemporain. Ne nous a-t-il pas constamment montré dans Stendhal un « isolé », comme homme et comme écrivain? « Il fut seul de son espèce intellectuelle, déclarct-il dès les premières pages, seul de sa race morale, et cet isolement a été trop complet pour ne pas être définitif. » Comme s'il avait été le seul de son époque à se dresser contre Joseph de Maistre et de Bonald, qui rêvaient la restauration de la foi; le seul à goûter la musique de Rossini et les tragédies de Silvio Pellico, à une date où le romantisme cherchait sa voie, où l'on rangeait sous sa bannière Béranger, de Barante, Fiévée, Guizot, Cousin, Fauriel, Daunou, P.-L. Courier, de Pradt, Etienne, Scribe ! Stendhal n'est pas représentatif de son époque, répète constamment Ed. Rod, et c'est à Vigny que le critique s'adresse pour tracer un beau portrait «les jeunes gens qui, après la chute de Napoléon, travaillaient à épuiser par tous Les moyens « une puissante et inutile énergie ». Tableau imparfait comme celui qu'on tracerail <-n s'adressant uniquement a Stendhal! Le même critique reconnaît plus bas que m' !<• Rouge n'offre pas un tableau complel 'le le France de la Restauration, il n'en est pas moins « un document

des plus précieux sur l'état d'esprit des jeunes gens pendant cette période ». Étrange contradiction ! Stendhal est un « isolé », et c'est à lui qu'on va emprunter les premières pages de la Vie de Napoléon pour y trouver « une analyse à la fois lucide et profonde des deux générations d'hommes qui firent, sous les yeux de Stendhal, les guerres » de l'Empereur! Et c'est au Ronge qu'on demande une peinture fidèle des jeunes gens que la chute de l'empire laissa comme Stendhal sans carrière et sans avenir!

Et remarquez qu'ici et là c'est de lui-même que Beyle nous parle, de ses sentiments, de ses passions, de ses idées, de ses espérances, de ses enthousiasmes, de ses désillusions et de ses haines. Car, si ce prétendu « isolé » est un romantique par sa valeur représentative, il l'est surtout palace que le Moi tient dans son œuvre la première place, par son « lyrisme » en un mot. Il s'est « confessé » plus souvent encore que Jean-Jacques, il a été lui-même la substance, l'occasion et la fin non seulement de ses livres de voyages et de critique, ce qui était tout naturel, mais de ses romans. Stendhal aristocrate et « babilan » ; séminariste ; cadet de famille italien; polytechnicien, officier et administrateur, tel est le personnage central des romans et, si Lamiel est une femme, elle est une parente de Beyle et une parente très proche. Autour du héros central gravitent les femmes que Stendhal a aimées, et dont il change les noms et les costumes sans modifier le fond de leurs caractères. « Julien, c'est moi! » disait-il en riant à Latouche. Ce mot était autre chose qu'une boutade. E. Rod avoue que Stendhal s'y est représenté « tel qu'il se connaissait ou croyait se connaître, tel qu'il désirait être, tel qu'il désirait paraître ». Or il a cité plus haut une lettre où on lit : « Comment voulez-vous que 200 000 Julien Sorel, qui peuplent la France, et qui ont l'exemple de l'avancement du tambour duc de Bellune, du sous-officier Augereau, de tous les élèves de procureurs devenus sénateurs et comtes de l'empire, ne renversent pas les niais sus-nom niés ? » et il a ajouté que, s'il n'y avait pas plus, à cette date, 200 000 Sorel que 200 000 Stendhal, « il y avait à coup sûr 200 000 jeunes

gêna, peut-être davantage, dont Julien était l'image idéalisée, ou plutôt généralisée ». On est étonné qu'un peu plus loin il recommence à affirmer que cet « isolé » n'a pas compris son époque, parce qu'il était jacobin et bonapartiste! Y avait-il davantage alors de Chatterton et de Didier que de Julien Sorel? Le calcul est difficile à établir. A côté de Vigny, il y a Dumas et Musset, le Dumas d'Antony et le Musset de Rolla : autant de cas particuliers d'un cas général qui reste historiquement et humainement vrai. Etre jacobin et bonapartiste ne suffisait pas pour ne pas comprendre son temps : c'était commencer par où plus d'un romantique devait finir. Près des ambitieux de gloire militaire et littéraire, il y avait les ambitieux de sensations. Sous son pourpoint de buffle, Buridan poursuivait la gloire et l'amour; sous le brillant uniforme d'officier, Stendhal avait les mêmes ambitions; puis, dans son habit bronze-cannelle, quand la gloire lui eut manqué, il ne rechercha que l'amour. Ce qui absorbe chez lui « l'activité dévoyée », c'est la chasse aux sensations. « Ma véritable passion est celle de connaître et d'éprouver. Elle n'a jamais été satisfaite! » Désespérance romantique! Qu'il ait pris facilement la résolution de se dépenser ainsi, en homme qui avait vu de trop près la gloire impériale pour ne pas la regretter moins que ses cadets, cela est vrai; pourtant il eût été heureux de voir, lui aussi, le retour de Sainte-Hélène; mais il était surtout bey liste, et son égotisme l'inclinait davantage à jouer les Antony que les Buridan.

Du moins il déploya dans ce rôle toutes les ardeurs de son tempérament et toute la fougue de son Orne. On n'est pas un simple « dilettante » parce qu'on ne porte pas l'épée comme les romantiques qui vont se faire tuer en Grèce, ou qu'on ne monte pas à la tribune aux harangue! comme le feront un jour le poète des Méditations et celui d'Hernani] on ne l'est pas lorsque, suivant une phrase d'E. Rod, on est « trop heureux, trop exubérant, trop amoureux, trop fou, fou de l'Italie, peinture, de sa musique, fou de Me tilde, fou de Viganô, de Canova, de Rossini ». Beyle a eu un joli mot et qui le peint : « On peut se représenter la société

perfectionnée du xixc siècle comme un toit recouvert de tuiles à crochet. Un homme franc est une tuile renversée en sens contraire; il nuit à la régularité du toit. » Oui, mais il en fait partie; n'oublions pas que Stendhal fait partie de son siècle et que son œuvre gardera dans tous les temps une valeur historique de premier ordre. Si Nisard a oublié Beyle, Brunetière lui n réservé une bonne place dans son Manuel, où « il n'a retenu, pour en parler, que les écrivains dont il lui a paru que l'on pouvait vraiment dire qu'il manquerait quelque chose à la « suite » de notre littérature, s'ils y manquaient ». E. Rod se trompait en pensant que « les manuels d'histoire littéraire ignoraient le nom de Stendhal ». Parti de cette idée qu' « on pourrait presque écrire l'histoire littéraire du xixe siècle sans prononcer le nom de Stendhal », il arrive à cette autre idée qu' « on ne pourra, sans manquer de clairvoyance ou de sens historique, le laisser de côté ». La vérité est ici; assurément, le critique a surtout en vue l'influence de Beyle qu'il juge incontestable; nous songeons aussi, nous, que son œuvre est une des plus originales expressions d'une époque qui fut grande parce que la société a traversé alors des heures de souffrance et de fièvre, d'agitation et de tristesse, d'où le monde moderne devait sortir.

L'influence de Stendhal, avons-nous dit, a été contestée. Elle a été niée bien à tort. Stendhal, un chef d'école? a-t-on écrit : tout au plus un éveilleur d'idées et encore d'un très petit nombre d'idées, toujours les mêmes et sans importance. Les critiques, on m'autorisera à l'affirmer, mettent peut-être quelque naïveté à répondre à tous les écrivains qui se réclament de Stendhal : « Vous ne lui devez rien, et nous le savons mieux que vous ». On n'est pas un chef d'école parce qu'on a formé le dessein de l'être, et par contre on peut avoir une multitude de disciples auxquels on n'avait jamais songé. Ceux-là mêmes qui ont conçu la grande entreprise de guider une révolution littéraire ne sont pas inévitablement ceux qui ont été le mieux suivis; plus d'une « Poétique » a été lancée après coup, lorsque la batl ille était gagnée, ou n'a été appliquée fidèlement

par personne, pas même par celui qui en avait promulgué les lois. Stendhal n'a rien d'un chef d'école : j'ai bien envie de chercher là une des raisons pour lesquelles il a agi si profondément sur ses successeurs. Mérimée est le premier en date des stendhaliens, plus artiste que le maître, mais travaillant d'après les mêmes principes. Balzac pose en face de V. Hugo, qui personnifie la littérature à images, Stendhal qui personnifie la littérature à idées. Si le romantisme, conscient de lui-même, rend à Beyle mépris pour mépris, Sainte- Beuve diminue la portée de l'œuvre stendhalienne en la classant à côté de celle de Rivarol, de Rulhières et de Ghamfort, mais il observe : « Tel, s'il était sincère, conviendrait qu'il lui a dû des aiguillons ». La jeune université de 1850 découvre Beyle et « cristallise » pour lui; c'est le terme de Sarcey, auquel son professeur Jacquinet a signalé la Chartreuse, « comme un chefd'œuvre ignoré ». C'est alors « une folie d'enthousiasme ». « Balzac était notre dieu; nous fîmes, dans la chapelle qui lui était réservée, une niche à côté de lui pour Stendhal. » About, Quinot, Bary, Albert, Weiss, Young, « s'attellent à cette renommée ». Taine est le propagateur le plus puissant, celui qui fera pénétrer la gloire de Beyle jusqu' « au troupeau », jusqu'au « stolidum vulgus, qui répète comme un écho ». Devant celui qu'il salue comme « un esprit supérieur, un grand romancier, le plus grand psychologue du siècle », Taine en 1866 retrouvera l'enthousiasme de l'adolescence, et il précisera hautement ses dettes : « C'est dans les livres de Stendhal qu'on trouvera encore aujourd'hui les essais les plus propres à frayer la route que j'ai taché de décrire ».

D'autres le proclameront leur initiateur. Les romanciers naturalistes avec Zola, les romanciers analyste! avec Paul Bourget en font un ancêtre, et, si le premier éprouve quelque gêne à concilier son admiration filiale ponr Stendhal et les vrais principes de la propre doctrine, le Becond est un des dévots les plut B ll'ectueux et

les plui zéléi de la chapelle itendhalienne. Ions les romanciers veulent procéder de lui, Hervieu, Margue* ritte, etc. ; Maurice Barrés l'aime autant que Bourget;

seul ou à peu près Maupassant fait exception. Tolstoï affirme que « plus que nul autre il est son obligé » et que, « pour tout ce qu'il sait de la guerre, son premier maître, c'est Stendhal ». Il n'est pas jusqu'au symbolisme qui n'adopte parmi ses patrons cet « esprit constructeur, dit Gb. Morice, inventant la vérité avec une prodigieuse certitude ». Si demain une nouvelle école surgissait à l'horizon, elle voudrait se rattacher a Stendhal par quelques liens. Quand le nieztschéisme a conquis de nombreux adeptes, on a vite remarqué qu'il n'était qu* « une simple transcription allemande du beylisme », et on a prédit que le culte de Stendhal attirerait désormais de nouveaux fidèles qui lui viendraient du temple nieztschéen. Gela est juste. Nieztsche avait désigné à la vénération de ses disciples, Stendhal, « cet épicurien admirable, cet homme à points d'interrogation, qui a été le dernier des psychologues français,... cet homme curieux, anticipant et précurseur,... l'expression la plus réussie de la curiosité et de l'esprit inventif vraiment français dans le domaine des frissons délicats ». « Il a fallu deux générations pour le joindre, déclarait-il, pour résoudre quelques-uns des problèmes qui le tourmentaient et le ravissaient. »

Qu'on discute tant qu'on voudra la légitimité de ces paternités multiples. Toujours est-il qu'on doit constater l'unanimité des efforts tentés par les écoles contemporaines pour faire de Beyle un précurseur. Stendhal, un chef d'école? Non, mais un chef reconnu par toutes les écoles. « Notre littérature actuelle relève de lui en grande partie, dit E. Rod, et l'on ne saurait le discuter sans la discuter en même temps. » Notre littérature de demain voudra relever de lui, et cet « amateur », ce « fantaisiste », comme l'appelle M. Ghuquet, aura une influence que seuls auront mise en doute quelques critiques et que tous les écrivains auront reconnue ou cru reconnaître. N'en exagérons ni la portée ni l'étendue. Au cinquantenaire de Beyle, l'un des orateurs s'écria : « La foule ne viendra jamais ici ». La fouie n'ira pas à Stendhal, mais l'élite qui l'aime et qui le fréquente a répandu son esprit et propagé son influence : ce n'est pas uniquement par la quantité, c'est par la

qualité de ceux qui l'ont subie, qu'il faut la juger : sans cela, on dirait que seul Voltaire a agi sur la France et sur le monde, et que Renan a passé sans laisser de trace sur notre patrie et sur l'humanité.

Telles sont les raisons que nous avons d'étudier Stendhal et ses livres. Quant à celles que nous pouvons avoir de l'aimer, on ne saurait « les exposer d'ordre », eût dit Pascal. Je souhaite que ces Extraits engagent plus d'un homme indifférent ou prévenu à lire les œuvres de Beyle. J'écris ces dernières lignes en sortant de cette lecture : elle m'a procuré de nouveaux plaisirs et de nouveaux prolits. J'en suis reconnaissant à Stendhal, et, en fermant la dernière page, je veux dire le mot que j'ai murmuré. Je me suis souvenu d'avoir parcouru jadis V Histoire de Louis XI par Duclos et d'avoir été frappé par cette fin de l'ouvrage : « Et après tout, c'était un roi » ; et, quand j'ai eu passé une fois encore des heures inoubliables au milieu de cette œuvre où Stendhal constamment se retrouve tout entier, où l'on rencontre le gros réjoui qui fait rougir G. Sand en personne et le causeur éblouissant des salons de la Restauration; le housard qui prend les Jeannetons à la taille et le discret amant des très grandes dames; le débraillé qui se déboutonne avec insistance et l'élégant dandy, hautain, ironique, sanglé dans sa distinction; le cynique qui ne recule ni devant le mot ni devant la chose, et le cœur tendre qui vibre sous les sensations les plus fugitives comme « sous un archet » ; le Français qu'ennuie la musique de Chateaubriand, du « grand Lama », et le Milanais que les airs de Gimarosa et de Rossini plongent dans un torrent de voluptés; le chasseur inquiet de sensations inédites que la désiUnfion guette à chaque détour du chemin, et l'a me simple qui se Bouvienl toujours avec délices d'un dimanche où il dînait à la Campagne avec des épinardl au jus, et d'un soir à Frascati où (levant le feu 'I artifice sa jeune cousine s'inclina doucement sur son épaule; — cette exclamation m'a échappé : « Et

après tout, c'était un homme ». Ni un « dieu », ni un « monstre » : un « homme ». A une époque où les dieux s'en vont lentement, où les monstres n'ont plus de place sur la terre, où la banalité menace de tout submerger, où la crainte de ne pas ressembler au voisin est le premier et le dernier mot de la sagesse, où enfin des gens maussades craignent, tout à fait injustement sans doute, mais non sans vraisemblance, que la démocratie ait pour revers la « médiocratie », c'est quelque chose, croyez-le, d'avoir réalisé dans son caractère, dans sa conduite, dans ses idées, dans son œuvre et même dans son style, l'adage antique revu et corrigé par l'esprit moderne : « Esto vir ».

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