‹ Œuvres choisies de StendhalChapitre 22 sur 93 · LA 11EAUTÉ DÉTRÔNÉE PAR L'AMOUR · texte numérisé non relu

LA 11EAUTÉ DÉTRÔNÉE PAR L'AMOUR

Albéric rencontre dans une loge une femme plus belle que sa maîtresse (je supplie qu'on me permette une évaluation mathématique), c'est-à-dire dont les traits promettent trois unités de bonheur, au lieu de deux (je suppose que la beauté parfaite donne une quantité do bonheur exprimée par le nombre quatre).

Est-il étonnant qu'il Leur préfère les traita de sa mal- 1 1 esse, qui lui promettent cent unités de bonheur? Même

les petits défauts de sa figure, une. marque de petite

vérole, par exemple, donnent <lc L'attendrissement à

l'homme qui aime, et le jettent dans une rêverie; pro-

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fonde lorsqu'il les aperçoit chez une autre femme; que sera-ce chez sa maîtresse? C'est qu'il a éprouvé mille sentiments en présence de cette marque de petite vérole, que ces sentiments sont pour la plupart délicieux, sont tous du plus haut intérêt, et que, quels qu'ils soient, ils se renouvellent avec une incroyable vivacité à la vue de ce signe, même aperçu sur la figure d'une autre femme.

Si l'on parvient ainsi à préférer et à aimer la laideur, c'est que dans ce cas la laideur est beauté l. Un homme aimait à la passion une femme très maigre et marquée de petite vérole : la mort la lui ravit. Trois ans après, à Rome, admis dans la familiarité de deux femmes, l'une plus belle que le jour, l'autre maigre, marquée de petite vérole, et par là, si vous voulez, assez laide : je le vois aimer la laide au bout de huit jours qu'il emploie à effacer sa laideur par ses souvenirs ; et, par une coquetterie bien pardonnable, la moins jolie ne manqua pas de l'aider en lui fouettant un peu le sang, chose utile à cette opération 2. Un homme rencontre une femme et est choqué de sa laideur; bientôt, si elle n'a pas de prétentions, sa physionomie lui fait oublier les défauts de ses traits; il la trouve aimable et conçoit qu'on puisse l'aimer; huit jours après, il a des espérances; huit jours après, on les lui retire; huit jours après, il est fou.

Le chapitre ix de l'ouvrage se compose de ces trois phrases : « Je fais tous les efforts possibles pour être sec. Je veux imposer silence à mon cœur, qui croit avoir beaucoup à dire. Je tremble toujours de n'avoir écrit qu'un soupir, quand je crois avoir noté une vérité. » Beyle n'a pas imposé silence à son cœur; l'amant de Métilde apparaît presque à chaque page, et c'est lui qui a parlé seul dans certains chapitres, les plus vrais et les plus émus; Salviati-Stendhal nous a dit ses souffrances et ses joies :

1. La beauté n'est que la promesse du bonheur. Le bonheur d'un Grec était différent de celui d'un Français de 1822. Voyez les yeux de la Vénus de Médicis et compnroz-les aux yeux de la Madeleine de Pordenone (chez M. de Sommariva).

2. Si l'on est sûr de l'amour d'une femme, on examine si elle est plus ou moine belle; si l'on doute de son cœur, on n'a pas le temps di songer à sa ligure.

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