‹ Œuvres choisies de StendhalChapitre 28 sur 93 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

Ni M. Auger ni moi ne sommes connus; tant pis pour ce pamphlet. Ensuite, il y a déjà neuf ou dix mois que M. Auger a fait contre le romantisme la sortie emphatique et assez vide de sens à laquelle je réponds. M. Auger parlait au nom de l'Académie française; quand j'eus terminé ma réplique, le 2 mai dernier, j'éprouvai une sorte de pudeur à malmener un eorps autrefois si considéré, et dont Kacine et Kénelon ont été membres.

Nous avons au fond du cœur un singulier sentiment

en France, et dont je ne soupçonnais pas l'existence, aveuglé que j'étais par les théories politiques de l'Amérique. Un homme qui veut une place met une calomnie dans les journaux; vous la réfutez par un modeste exposé des faits : il jure de nouveau que sa calomnie est la vérité, et signe hardiment sa lettre; car, en fuit de délicatesse et de fleur de réputation, qu'a-t-il à perdre? Il vous somme de signer votre réponse; là commence l'embarras. Vous aurez beau donner des raisons péremptoires, il vous répondra; il faudra donc encore écrire et signer, et peu à peu vous vous trouverez dans la boue. Le public s'obstinera à vous voir à côté de votre adversaire.

Eh bien ! en osant plaisanter l'Académie sur la mauvaise foi du discours qu'elle a mis dans la bouche de son directeur, j'ai craint d'être pris pour un effronté. Je ne veux pas être un de ces hommes qui attaquent les choses ridicules que les gens bien nés sont convenus de laisser passer sans mot dire dans la société.

Au mois de mai dernier, celte objection contre la publication de ma brochure romantique me parut sans réplique. Heureusement l'Académie s'est laissée aller depuis à un choix si singulier, et qui trahit tellement l'influence de la gastronomie, que tout le monde s'est moqué d'elle. Je ne serai donc pas le premier : au fait, dams un pays où il y a une opposition, il ne peut plus y avoir d'Académie française : car jamais le ministère ne Bouffrira qu'on y reçoive les grands talents de l'opposition, et toujours le public s'obstinera a être injuste envers les nobles écrivains payés par les ministres, et dont l'Académie sera les Invalides.

Un jour, et il y a de cela cinq ou six mois, l'Académie française continuait la marche Lente e1 presque insensible qui la mène doucement e1 sans encombre vers la fin du travail monotone de la continuation de son Dictionnaire; tout dormait, excepté !<■ secrétaire perpétue] et le rapporteur Augcr, lorsqu'un hasard heureux lit appeler l<' mot romantique.

A ce nom fatal d'un parti désorganisateur et inso lent, la langueur générale fit place à un sentimen beaucoup plus vif. Je me figure quelque chose de semblable au grand inquisiteur Torquemada, environné des juges et des familiers de l'Inquisition, devant lesquels un hasard favorable au maintien des bonnes doctrines aurait fait amener tout à coup Luther ou Calvin. A l'instant on aurait vu la même pensée sur tant de visages d'ailleurs si différents; tous auraient dit : « De quel supplice assez cruel pourrons-nous le faire mourir? »

Je me permets d'autant plus volontiers une image si farouche, qu'assurément l'on ne peut rien se figurer de plus innocent que quarante personnages, graves et respectés, lesquels se constituent tout à coup en juges, bien impartiaux, de gens qui prêchent un nouveau culte opposé à celui dont ils se sont faits les prêtres. Certes, c'est en conscience qu'ils maudissent les profanateurs qui viennent troubler ce culte heureux qui, en échange de petites pensées arrangées en jolies phrases, leur vaut tous les avantages que le gouvernement d'un grand peuple peut conférer, les cordons, les pensions, les honneurs, les places de censeurs, etc., etc. La conduite de gens ordinairement si prudents pourrait rappeler, il est vrai, un mot célèbre du plus grand de ces hommes de génie qu'ils prétendent si burlesquement honorer par leurs homélies périodiques, mais génie si libre en ses écarts, si peu respectueux envers le ridicule, que pendant un siècle l'Académie refusa d'admettre non sa personne, mais son portrait. Molière, que tout le monde a nommé, fait adresser ce mot connu à un orfèvre qui ne voit rien de si beau pour égayer et guérir une malade que de grands ouvrages d'orfèvrerie exposés dans sa chambre : « Vous êtes orfèvre, monsieur Josse ».

Quelque classique et peu nouvelle que soit cette plaisanterie, le sûr moyen de se faire lapider eut été de la rappeler le jour où l'Académie fut tout à coup tirée de sa langueur accoutumée par la voix du rapporteur de son Dictionnaire, appelant le mot fatal romantique entre les mots romaniste et romarin. M. Auger

lit sa définition : à l'instant la parole lui est enlevée de toutes les parties de la salle. Chacun s'empresse de proposer, pour terrasser le monstre, quelques phrases énergiques; mais à la vérité elles appartiennent plutôt au style de Juvénal qu'à celui d'Horace ou de Boilcau; il s'agit de désigner clairement ces novateurs effrénés qui prétendent follement qu'il se pourrait qu'on arrivât enfin, et peut-être, hélas! de nos jours, à faire des ouvrages plus intéressants et moins ennuyeux que ceux des messieurs de l'Académie. Le plaisir si noble de dire des injures à des ennemis sans défense jette bientôt les académiciens dans un transport poétique. Ici la prose ne suffit plus à l'enthousiasme général, l'aimable auteur des Etourdis et de tant d'autres comédies froides est prié de lire une satire qu'il a fait*' dernièrement contre les romantiques. Je crois inutile de parler du succès d'un tel morceau en un tel lieu. Lorsque les pères conscrits de la littérature se furent un peu remis du rire inextinguible qu'avaient fait naître en ces grandes âmes les injures lancées à des rivaux absents, ils reprirent avec gravité le cours de leurs opérations officielles. Ils commencèrent par se déclarer compétents à l'unanimité pour juger les romantiques; après quoi, trois des membres les plus violents furent chargés de préparer la définition du mot romantisme. On espère que cet article sera travaillé avec un soin particulier; car, par un hasard qui n'a rien d'étonnant, ce morceau de douze lignes sera le premier ouvrage de ces trois hommes de lettres

Avant la fin de Cette séance « si mémorable », l'un des quarante.

propose qu'on foudroie le romantisme, le 24 août, jour de la réunion des quatre Académies, If, Auger, « académicien d'autant plus strict

adorateur des réglas que jamais il ne lii rien », est désigné | r

< et exploit glorieux, Huit jours après, « il y a fouir dans la salle ; on compte treize membres présenta ». I, 'orateur académique remporte un triomphe grotesque, mais le manifeste eat revu et corrigé pendant quatre séances |>ou r qu'il soit pluH parfait : l'auteur <ie la Réponse feint d'éprouver an grand embarras devant ce pamphlet que les quarante ont mis <■ à l'abri de toute réfutation » en a j ressemblant pas de raiaous sérieusesj et rendues claires par uu

Style simple et lumineux :

RACINF. BT SHAKESPEARE 109

En ma qualité de romantique, et pour n'imiter personno, |>as même L'Académie, je me proposais de relever une discussion aussi frivole par un avantage bien piquant el bien rare, un peu de bonne foi et de candeur. Je voulais bonnement commencer ma réfutation en réimprimant le manifeste de M. Auger. Hélas ! ma bonne foi a failli m'ètre funeste; c'est aujourd'hui le poison le plus dangereux à manier. A peine ma brochure terminée, je l'ai lue, ou plutôt j'ai tenté de la lire à quelques bons amis brûlant de me siffler; on s'assoit, j'ouvre mon cahier, il commençait par le manifeste académique. Mais, hélas! a peine étais-je arrivé à la sixième page, qu'un froid mortel se répand dans mon petit salon. Les yeux fixés sur mon manuscrit, ne me doutant de rien, je continuais toujours, cherchant seulement à aller vite, lorsque l'un des amis m'arrête. C'est un jeune avocat d'un tempérament robuste, aguerri par la lecture des pièces dans les procédures, et qui, bien que fortement éprouvé, avait cependant encore la force de parler. Tous les autres, pour mieux se livrer à leur attention profonde se cachaient le front de la main et, a l'interruption, aucun n'a fait de mouvement. Consterné de cet aspect, je regarde mon jeune avocat. « Les phrases élégantes que vous nous débitez, me dit-il, sont bonnes à être récitées dans une assemblée solennelle; mais comment ne savez-vous pas qu'en petit comité il faut au moins une apparence de raison et de bonne foi? Tant que l'on n'est que sept a huit, tout n'est pas excusé par la nécessité de faire effet; chacun voit trop clairement que personne n'est trompé. Dans une assemblée nombreuse, on pense toujours à Paris que l'autre côté de la salle est pris pour dupe et admire. Une séance de l'Académie est une cérémonie. L'on y arrive avec l'inquiétude de ne pas trouver de place, rien en France ne dispose mieux au respect. Comment tant de gens s'empresseraient-ils pour ne voir qu'une chose ennuyeuse? A peine rassemblé, le public s'occupe des femmes élégantes qui arrivent et se placent avec tracas, plus tard il s'amuse à reconnaître les ministres présents

et passes qui ont daigne se faire de L'Académie, il considère les cordons et les plaques. Enfin, ce qui

sauve les discours à l'Institut, c'est qu'il y a spectacle. Mais vous, mon cher, si vous ne trouvez pas d'autre manière de commencer votre pamphlet que de citer M. Auger, vous êtes un homme perdu. »

Deux de nos amis, que nos voix plus animées avaient tirés de la rêverie, ajoutent : « Ah! c'est bien vrai ». L'avocat reprend : « Comprenez donc que des phrases académiques sont officielles, et partant faites pour tromper quelqu'un; donc il y a inconvenance à les lire en petit comité, et surtout entre gens de fortunes égales.

— Ah! répondis-je, le Constitutionnel m'avait bien prévenu, si j'avais bien su le comprendre, que M. Auger était un critique sage et froid (n° du 26 avril), il aurait dû dire très froid, à l'effet qu'il produit sur vous; car enfin, messieurs, à l'exception du titre de mon pamphlet, je ne vous ai pas encore lu une phrase de mon cru, et je ne vous en lirai point; je vois que toute réfutation est impossible, puisque, rien qu'en exposant les raisons de ma partie adverse, j'endors le lecteur. Allons chez Tortoni, il est de mon devoir de vous réveiller, et certes je ne vous dirai plus un mot de littérature; je n'ai ni jolies femmes ni grands cordons pour soutenir votre attention. »

Gomme je parlais ainsi avec un peu d'humeur, contrarié d'avoir travaillé quatre jours pour rien, et d'avoir été dupe de tant de raisonnements, qui en les écrivant me semblaient si beaux : « Je vois bien que vous ne réussirez jamais à rien, reprit l'avocat; vous vivriez dix ans à Paris que vous n'arriveriez pas môme à être de la société pour la morale chrétienne ou de l'académie de géographie! Qui vous dit de supprimer votre brochure? Hier soir, vous m'avez montré une lettre qui vous est adressée par an de vos amis classiques. Cet ami vous donne en quatre petites pages les raisons que M. Auger aurait dû présenter dans son feuilleton de quarante. Imprimez cette lettre et votre réponse, arrangez une préface pour faire sentir nu lecteur le tour jésuitique et rempli d'une adresse sournoise que l'Académie cherche à jouer à l'imprudent qui voudra réfuter son manifeste. »

De deux choses l'une, se sont dit les membres du

premier corps littéraire de l'Europe : ou V homme obscur qui nous réfutera ne nous citera pas, et nous crierons à la mauvaise foi; ou il transcrira le feuilleton de ce pauvre Auger, et sa brochure sera d'un ennui mortel. Nous dirons partout, nous qui sommes quarante contre un : Voyez comme ces romantiques sont ennuyeux et lourds avec leurs prétendues réfutations.

Je présente donc au public la lettre classique que je reçus deux jours après que le manifeste de M. Auger eut fait son apparition dans le monde par ordre. Cette lettre renferme toutes les lettres produites par M. Auger. Aussi, en réfutant la lettre, j'aurais réfuté le manifeste, et c'est ce que je me réserve de faire sentir aux moins attentifs, en citant à mesure de la discussion plusieurs phrases de M. Auger.

Me fera-t-on quelques reproches du ton que j'ai pris dans cette préface? Rien ne me semble plus naturel et plus simple. Il s'agit entre M. Auger, qui n'a jamais rien fait, et moi, soussigné, qui n'ai jamais rien fait non plus, d'une discussion frivole et assurément sans importance pour la sûreté de l'Etat, sur cette question difficile : Quelle roule faut-il suivre pour faire aujourd'hui une tragédie qui ne fasse point bâiller dès la quatrième représentation ?

Toute la différence que je vois entre moi et M. Auger, dont je ne connaissais pas une ligne il y a quatre jours avant de chercher à le réfuter, c'est qu'il y a quarante voix éloquentes et considérables dans le monde pour vanter son ouvrage. Quant à moi, j'aime mieux encourir le reproche d'avoir un style heurté que celui d'être vide : tout mon tort, si j'en ai, n'est pas d'être impoli, mais d'être poli plus vite.

Je respecte beaucoup l'Académie comme corps constitué (loi de 1821); elle a ouvert une discussion littéraire, j'ai cru pouvoir lui répondre. Quant à ceux de messieurs ses membres que je nomme, je n'ai jamais en l'honneur de les voir. D'ailleurs je n'ai jamais cherché à les offenser le moins du monde, et si j'ai dit célèbre à M. Villemain, c'est que j'ai trouvé ce mot-là dans les Débats, dont il est rédacteur, à côté de son nom (n° du 12 mars 1825).

La brochure n" II, dans l'édition de 1854, continue par dik lettres échangées entre « le Classique » et « le Romantique », cl R. Colomb a ajouté en outre plusieurs fragments : « Qu'eut ce que le Romantisme? — Lord Byron en Italie. — Le l'amasse italien. — Walter Scott cl la Princesse de Clèves. — Du Style. »

Cette Vie fut composée dans une chambre de l'Hôtel des Lillois, rue Richelieu, 60, en face de la Bibliothèque. Elle suit le maestro depuis sa baissante jusqu'à l'année 1819, et s'arrête, par conséquent, avant le voyage de Rossini à Londres et son séjour à Paris. Il n'y est question ni du Siège de Corinthe, ni du Guillaume Tell, ni du Stabni Mater, ces chefs-d'œuvre du compositeur. Du moins, y est-il question de Tancrède, d'Elisabetta, du Barbier de Sévillc, d'Olello, de la Gazza ladra, de Mosé, etc., et les chapitres de Stendhal sur « l'histoire de Rossini par rapport au chant, la révolution dans le système de Rossini, les détails de cette révolution, le style M Rossini... », si elles sont parfois contestables, présentent une foule d'aperçus très justes et originaux, à une époque où les « rossiniens » étaient loin d'avoir triomphé.

L'Introduction renferme quelques pages sur Cimarosa, sur lu différent» des musiques allemande et italienne, Y interrègne entre Cimarosa et Rossini, et un bel éloge de Mozart qui « parut tout à coup comme un colosse au milieu de tous ces petits compositeurs Italiens qui n'étaient grands que par 1 absence de grands hommes ». Nous voyons alors dans quel milieu 6'est formé Rossini, nous lisons des analyses de ses premières ouvres et des jugements sur ses opeia-, nous faisons connaissance avec l'homme, et nous raccompagnons de Milan à Bologne, où l'attendent les mêmes aventures, « l'enthousiasme <lu publia et l'amour des plus belles ». Vient alors ce curieux tableau des nneurs théâtrales de l'Italie au début du xi\e siècle :

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