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L'ESPRIT INCOMPATIBLE AVEC LE SENTIMENT DES ARTS

20 novembre 1828. — Je vais me déshonorer et acquérir la réputation de méchant. Qu'importe? Le courage est de tous les états, il y en a davantage à braver les journaux qui disposent de l'opinion qu'à s'exposer aux condamnations des tribunaux.

Montaigne, le spirituel, le curieux Montaigne, voyageait en Italie pour se guérir et se distraire, vers 1580. Quelquefois, le soir, il écrivait ce qu'il avait remarqué de singulier, il se servait indifféremment du français ou de l'italien, comme un homme dont la paresse est à peine dominée par le désir d'écrire, et qui a besoin, pour s'y déterminer, du petit plaisir que donne la difficulté vaincue lorsqu'on se sert d'une langue étrangère.

En 1580, quand Montaigne passait à Florence, il y avait seulement dix-sept ans que Michel-Ange était mort; tout retentissait encore du bruit de ses ouvrages. Les fresques divines d'André del Sarto, de Raphaël et du Corrège étuient dans toute leur fraîcheur. Eh bien,

Montaigne, cet homme de tant d'esprit, si curieux, si désoccupé, n'en dit pas un mot. La passion de tout un peuple pour les chefs-d'œuvre des arts l'a sans doute porté à les regarder, car son génie consiste à deviner et à étudier attentivement les dispositions des peuples; mais les fresques du Corrège, de Michel-Ange, de Léonard de Vinci, de Raphaël, ne lai ont fait aucun plaisir.

Joignez à cet exemple celui de Voltaire, parlant des beaux-arts ; et, mieux encore, si vous avez le talent de raisonner d'après la nature vivante, regardez les yeux de vos voisins, prêtez l'oreille dans le monde, et vous verrez que l'esprit français, Yesprit par excellence, ce feu divin qui pétille dans les Caractères de La Bruyère, Candide, les pamphlets de Courier, les chansons de Collé, est un préservatif sûr contre le sentiment des arts.

C'est une vérité désagréable qui a commencé à entrer dans notre esprit, à l'aide des observations faites sur les voyageurs français que nous rencontrons à Rome dans les galeries Doria et Borghèse. Plus la veille, dans un salon, nous avons trouvé à un homme de finesse, de légèreté et de piquant dans l'esprit, moins il comprend les tableaux.

Les voyageurs qui joignent à l'esprit le plus brillant ce courage qui fait les hommes distingués avouent franchement que rien ne leur semble ennuyeux comme les tableaux et les statues. L'un d'eux nous disait en i niendant un sublime duo de Cimarosa, chanté par Tamburini et Mme Boccabadati : « J'aimerais autant entendre frapper avec une clef sur une paire de pincettes ».

La phrase que l'on vient de lire enlèvera à l'auteur -.. réputation de bon Français. Mais il l'agi! «le ne. flatter personne, pas même le peuple. Les esprits qui

veulent de la gloire et ne vivent que de Huileries diront

que L'homme assez mauvais citoyen pour dénier le gentiment des arts à Montaigne, Voltaire, Courier, Collé, La Bruyère, a un caractère méchant.

Cette méchanceté, qui repousse par un sentiment

pénible Les .unes bonnes et tendres, telles «pie

PROMENADES DANS ROME Ht

Mme Roland, Mlle de Lespinasse, etc., pour lesquelles seules on écrit, recevra une nouvelle' preuve de l'explication bien simple que voici. L'esprit français ne | ><- u i exister sans l'habitude de l'attention aux impressions des autres. Le sentiment des beaux-arts ne peut se former sans l'habitude d'une rêverie un peu mélancolique. L'arrivée d'un étranger qui vient la troubler est toujours un événement désagréable pour un caractère mélancolique et rêveur. Sans qu'ils soient égoïstes ni même egotistes, les grands événements pour ces gens-là sont les impressions profondes qui viennent bouleverser leur âme. Ils regardent attentivement ces impressions, parce que des moindres circonstances de ces impressions ils tirent peu à peu une nuance de bonheur ou de malheur. Un être absorbé dans cet examen ne songe pas à revêtir sa pensée d'un tour piquant, il ne pense nullement aux autres.

Or, le sentiment des beaux-arts ne peut naître que dans les âmes dont nous venons d'esquisser la rêverie.

Même dans les transports les plus vifs de ses passions, Voltaire songeait à l'effet produit par sa manière de présenter sa pensée. Un chasseur des environs de Ferney lui avait donné un jeune aigle. Voltaire eut la fantaisie de le faire nourrir, et s'y attacha beaucoup ; mais l'oiseau, soigné par des mains mercenaires, dépérissait de jour en jour. Il devint d'une effroyable maigreur. Un matin Voltaire allait visiter le pauvre aigle; une servante se présente à lui : « Hélas ! monsieur, il est mort cette nuit : il était si maigre, si maigre! — Gomment, coquine, dit Voltaire au désespoir, il est mort parce qu'il était maigre! tu veux donc que je meure aussi, moi qui suis si maigre? »

L'homme qui est dominé par quelque sentiment profond saisit au hasard l'expression la plus claire, la plus simple, et souvent elle fait double sens. Il dit d'un grand sérieux, et sans y songer nullement, 1< 8 choses les plus ridicules.

Et comme elles sont claires et nettement exprimées, elles offrent une base solide à toutes les plaisanteries que l'on veut arranger à celte occasion.

Un être déshonoré par un ou doux malheurs de ce

genre ne peut plus compter, dans le salon où ils lui sont arrivés, sur ce degré de faveur nécessaire pour que l'esprit soit goûté et produise son eftet. Comme cet être déshonoré a le malheur d'être gêné par une certaine délicatesse d'Ame, il a besoin d'être encouragé pour qu'il lui vienne des mots spirituels. Or jamais les sots de ce salon ne voudront l'écouter, après le malheur qu'il doit au double sens des paroles dont il se servait innocemment.

Je conclus brusquement que les Français du nord de la Loire peuvent apprendre la théorie des beaux-arts; comme ils sont supérieurs par l'esprit à tous les peuples actuellement existants, comprendre est leur grande affaire. Ils étonneront l'Allemand et l'Italien par les choses fines qu'ils diront à propos de la Cène, de Léonard de Vinci; mais présentez-leur à juger la moindre miniature, il s'agit d'inventer une opinion ; en d'autres termes, il faut avoir une ame et lire dans cette Ame.

Impossible. Cet homme si discret vous débite à contre-sens une phrase apprise par cœur. Cet esprit si lin n'est plus que M. Beaufils parlant de Racine.

Quinze millions de Français habitent entre la Loire, la Meuse et la mer; parmi une si grande multitude il peut y avoir des exceptions; le Poussin est né aux Andelys, et je ne nierai pas non plus que quelque savant allemand n'ait de l'esprit.

Je viens de voir une lettre de sollicitation; un homme d'esprit qui est quelque chose dans le monde s'adresse à un homme qui approche du pouvoir. La lettre est parfaitement respectueuse, il est impossible de réunir avec, plus de grâce des tournures plus polies, et cependant (die fait clairement entendre à l'homme puissant que la réussite dépend de lui, et que si le candidat n'obtient j>as la pince demandée on saura qu'il ne l'a pas voulu. Une telle lettre est impossible à écrire en ilalii n.

Le sujet du roman est tiré de la Gazette des Tribunaux. Le 15 sep tembre 1827 comparut devant la cour d'assises de l'Isère le séminariste Antoine Berthet, fils d'un maréchal ferrant; il avait tiré un coup de pistolet sur Mme Michoud, dans l'église de Brangues. Précepteur des enfants de M. Michoud, « ce jeune homme, disait son défenseur, doué par la nature d'avantages physiques et d'un esprit distingué, trop flatté par tout ce qui l'entourait, égaré par ses succès mêmes, s'était en imagination créé un avenir brillant d'autant plus glorieux qu'il ne l'aurait dû qu'à ses talents ». Berthet était déjà presque un « beyliste ». Stendhal le transforma, et en fit Julien Sorcl.

Le roman s'appelle le Rouge et le Noir, et cela signifie que. venu plus tôt, Julien se serait créé « un avenir brillant et glorieux » en portant l'uniforme militaire; à partir de la Restauration, ce n'est plus le champ de bataille, c'est le confessionnal et la sacristie qui offrent les plus sûrs moyens de parvenir : Julien revêtira la soutane. (Je signale, sans insister, l'analogie de ce titre avec celui du roman de Voltaire : le Blanc et le Noir, que Beyle connaissait certainement.)

En môme temps qu'un roman d'analyse, le Rouge et le Noir est aussi un roman de mœurs, et nous présente successivement : une peinture de la vie provinciale, — de la vie du séminaire, — de la vie du noble faubourg à l'époque de Charles X.

Dan6 la petite ville de Verrières, en Franche-Comté, M. de Rénal, homme important, chevalier de plusieurs ordres, maire de la commune, chef des ultras, a pour adversaire M. Valenod, directeur du dépôt de mendicité, chef des libéraux, « un de ces êtres grossiers, effrontés et bruyants qu'en province on appelle de beaux hommes », et qui avait fait la cour sans suc . es à la délicieuse Mme de Rénal. Pour que ses enfants aient sur ceux de Valenod la supériorité de traverser la promenade avec « leur précepteur », le Maire prend le fils du père Sorel, scieur de planches, le petit Julien qui se destine au séminaire, et qui est l'élève d'un vieux chirurgien-major en demi-solde et du curé Chélan ; la négociation du père Sorcl et du Maire est terminée :

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