UN ROI A VERRIÈRES
Le 3 septembre, à dix heures du soir, un gendarme réveilla tout Verrières en montant la grande rue au galop; il apportait la nouvelle que Sa Majesté le roi de *** arrivait le dimanche suivant, et l'on était au mardi. Le préfet autorisait, c'est-à-dire demandait la formation d'une garde d'honneur; il fallait déployer toute la pompe possible. Une estafette fut expédiée à Vergy. M. de Rénal arriva dans la nuit, et trouva toute la ville en émoi. Chacun avait ses prétentions; les moins affairés louaient des balcons pour voir l'entrée du roi
M. de Rénal prend BM nu-sures, avec le second adjoint M. de Moiroii, candidat au poste de premier, pour organiser la garda d'honneur.
A peine restait-il le temps de faire arranger les ttnif OrmëS qui sept ans auparavant avaient .servi lors du passage d'un prince du sang.
A sept heures, Mme de Rénal arriva de Vergy avec Julien et les enfants. Elle trouva son salon rempli de dames libérales qui prêchaient l'union des partis, et venaient la supplier d'engager son mari à accorder une place aux leurs dans la garde d'honneur. L'une d'elles prétendait que si son mari n'était pas élu, de chagrin il ferait banqueroute. Mme de Rénal renvoya bien vite tout ce monde. Elle paraissait fort occupée.
Julien fut étonné et encore plus fâché qu'elle lui fît un mystère de ce qui l'agitait. « Je l'avais prévu, se disait-il avec amertume, son amour s'éclipse devant le bonheur de recevoir un roi dans sa maison. Tout ce tapage l'éblouit. Elle m'aimera de nouveau quand les idées de sa caste ne lui troubleront plus la cervelle. »
Chose étonnante, il l'en aima davantage.
Les tapissiers commençaient à remplir la maison; il épia longtemps en vain l'occasion de lui dire un mot. Enfin il la trouva qui sortait de sa chambre à lui, Julien, emportant un de ses habits. Ils étaient seuls. Il voulait lui parler. Elle s'enfuit en refusant de l'écouler. « Je suis bien sot d'aimer une telle femme, l'ambition la rend aussi folle que son mari. »
Elle l'était davantage : un de ses grands désirs, qu'elle n'avait jamais avoué à Julien, de peur de le choquer, était de le voir quitter, ne fût-ce que pour un jour, son triste habit noir. Avec une adresser vraiment admirable chez une femme si naturelle, elle obtint d'abord de M. de Moirod, et ensuite dé M. le sousqirélel .le Maugiron, que Julien serait nommé garde d'honneur de préférence à cinq ou six jeunes gens, fils de fabricants fort aisés, et dont deux au moins étaient d'une exemplaire piété. M. Valenod, qui Comptait prêter sa CalèChâ aux plus jolies femmes de la ville el faire
admirer ses beaux normands, consente a donner un de
lievaux à Julien, lélre qu'il haïssait le plus. Mais
tous les gardée d'honneur avaient a eux ou d'emprunt
quelqu'un de oei beaux habiti bleu de eiel arec deux
' olonel .ni uvuionl brille *ept
ans auparavant . Mme do Rénal voulait un habit neuf, ol il no lui fi-sl :i il. que quatre jours pour envoyer &
Besançon, et en faire revenir l'habit d'uniforme, les armes, Le chapeau, etc., tout ce qui fait un garde d'honiHMir. G« qu'il y a do plus plaisant, c'est qu'elle trouvait imprudent de taire faire l'habit de Julien à Verrières. Elle voulait le surprendre, lui et la ville.
Le travail des gardes d'honneur et de l'esprit public terminé, le maire eut à s'occuper d'une grande cérémonie religieuse : le roi de *** ne voulait pas passer à Verriôros sans visiter la fameuse relique de saint Clémentt quo l'on conserve à Bray-le-Haut, à une petite lieue de la ville. On désirait un clergé nombreux, ce fut l'affaire la plus difficile à arranger; M. Maslon, le nouveau curé, voulait à tout prix éviter la présence de M. Chélan. En vain M. de Rénal lui représentait qu'il y aurait imprudence. M. le marquis de La Mole, dont les ancêtres on ôté -i longtemps gouverneurs de la province, avait été désigné pour accompagner le roi de ***. Il connaissait depuis trente ans l'abbé Chélan. Il demanderait certainement de ses nouvelles en arrivant à Verrières; et s'il le trouvait disgracié, il était homme à aller le chercher dans la petite maison où il s'était retiré, accompagné de tout le cortège dont il pourrait disposer. Quel soufflet!
« Je suis déshonoré ici et à Besançon, répondait l'abbé Maslon, s'il paraît dans mon clergé. Un janséniste, grand Dieu !
— Quoi que vous en puissiez dire, mon cher abbé, répliquait M. de Rénal, je n'exposerai pas l'administration de VerYièrêl à recevoir un aflront de M. de La Mole. Vous ne lo connaissez pas, il pense bien à la cour; mais ici on province, c'est un mauvais plaisant satirique, moqueur, no cherchant qu'à embarrasser les gens. Il est capable, uniquement pour s'amuser, de nous couvrir de ridicule aux yeux des libéraux. »
Ce ne fut que dans la nuit du samedi au dimanche, après trois jouis do pourparlers, que l'orgueil de l'abbé Maslon plia devant la peur du maire qui se changeait en courngo. Il fallut écrire une lettre nu. 11. us.- m L'abbé Ghéla&| pour le prier d'assister a la cérémonie d« la
relique de Bray-le-Haut, si toutefois son grand âge et ses infirmités le lui permettaient. M. Chélan demanda et obtint une lettre d'invitation pour Julien qui devait l'accompagner comme sous-diacre.
Dès le matin du dimanche, des milliers de paysans arrivant des montagnes voisines inondèrent les rues de Verrières. Il faisait le plus beau soleil. Enfin, vers les trois heures, toute cette foule fut agitée; on apercevait un grand feu sur un rocher à deux lieues de Verrières. Ce signal annonçait que le roi venait d'entrer sur le territoire du département. Aussitôt le son de toutes les cloches et les décharges répétées d'un vieux canon espagnol appartenant à la ville marquèrent sa joie de ce grand événement. La moitié de la population monta sur les toits. Toutes les femmes étaient aux balcons. La garde d'honneur se mit en mouvement. On admirait les brillants uniformes, chacun reconnaissait un parent, un ami. On se moquait de la peur de M. de Moirod, dont à chaque instant la main prudente était prête à saisir l'arçon de sa selle. Mais une remarque fit oublier toutes les. autres : le premier cavalier de la neuvième file était un fort joli garçon, très mince, que d'abord on ne reconnut pas. Bientôt un cri d'indignation chez les uns, chez d'autres le silence de Fétonnement annoncèrent une sensation générale. On reconnaissait dans ce jeune homme, montant un des chevaux normands de M. Valenod, le petit Sorel, fils du charpentier. Il n'y eut qu'un cri contre le maire, surtout parmi les libéraux. « Quoi ! parce que ce petit ouvrier déguisé en abbé était précepteur de ses marmots, il avait l'audace de le nommer garde d'honneur, au préjudice de messieurs tels et tels, riches fabricants? — Ces messieurs, disait une banquière, devraient bien faire une avanie a ce petit insolent, né dans la crotte. — Il est sournois et porte un sabre, répondait le voisin, il serait assez traître pour leur couper la figure. >»
Lus propos de La société noble étaient plus dangereux. Les dames se demandaient si c'était du maire tout seul (j m- provenait cette haute inconvenance. En général on rendail justice à son mépris pour le défaut de nnis- ■am
Pendant qu'il était l'occasion de tant de propos^ Julien était le plus heureux des hommes. Naturellement hardi, il se tenait mieux à cheval que la plupart des jeunes gens de cette ville de montagnes. Il voyait dans les yeux des femmes qu'il était question de lui.
Ses épaulettes étaient plus brillantes, parce qu'elles étaient neuves. Son chevalse cabrait à chaque instant; il était au comble de la joie.
Son bonheur n'eut plus de bornes lorsque, passant près du vieux rempart, le bruit de la petite pièce de canon fit sauter son cheval hors du rang. Par un grand hasard, il ne tomba pas; de ce moment il se sentit un héros. Il était officier d'ordonnance de Napoléon et chargeait une batterie.
Une personne était plus heureuse que lui. D'abord elle l'avait vu passer d'une des croisées de l'hôtel de vil 1«> ; montant ensuite en calèche, et faisant rapidement un grand détour, elle arriva à temps pour frémir quand son cheval l'emporta hors du rang. Enfin, sa calèche sortant au grand galop, par une autre porte de la ville, elle parvint à' rejoindre la route par où le roi devait passer, et put suivre la garde d'honneur à vingt pas de distance, au milieu d'une noble poussière. Dix mille paysans crièrent : Vive le roi! quand le maire eut l'honneur de haranguer Sa Majesté. Une heure après, lorsque, tous les discours écoutés, le roi allait entrer dans la ville, la petite pièce de canon se remit à tirer à coups précipités. Mais un accident s'ensuivit, non pour les canonniers qui avaient fait leurs preuves à Leipsick et à Montmirail, mais pour le futur premier adjoint, M. de Moirod. Son cheval le déposa mollement dans l'unique bourbier qui fût sur la grand'route, ce qui fit esclandre, parce qu'il fallut le tirer de là pour que la voiture du roi pût passer.
Sa Majesté descendit à la belle église neuve qui ce jour-là était parée de tous ses rideaux cramoisis. Le roi devait dîner et, aussitôt après, remonter en Toiture pour aller vénérer la célèbre relique de saint Clément. A peine le roi fut-il à l'église, que Julien galopa vers la maison de M. de Rénal. Là, il quitta en soupirant son bel habit bleu de ciel, son sabre, ses épaulettes, pour
reprendre le petit habit noir râpé. Il remonta ù cheval, et en quelques instants fut à Bray-le-Haut qui occupe le sommet d'une fort belle colline. « L'enthousiasme multiplie ces paysans, pensa Julien. On ne peut se remuer à Verrières, et en voici plus de dix mille autour de cette antique abbaye. » A moitié ruinée par le vandalisme révolutionnaire, elle avait été magnifiquement rétablie depuis la Restauration, et l'on commençait à parler de miracles. Julien rejoignit l'abbé Chélan qui le gronda fort, et lui remit une soutane et un surplis. Il s'habilla promptement, et suivit M. Chélan qui se rendait auprès du jeune évèque d'Agde. C'était un neveu de M. de La Mole, récemment nommé, et qui avait été chargé de montrer la relique au roi. Mais l'on ne put trouver cet évèque.
Le clergé s'impatientait. Il attendait son chef dans le cloître sombre et gothique de l'ancienne abbaye. On avait réuni vingt-quatre curés pour figurer l'ancien chapitre de Bray-le-Haut, composé avant 1789 de vingtquatre chanoines. Après avoir déploré pendant trois quarts d'heure la jeunesse de l'évêque, les cures pensèrent qu'il était convenable que M. le doyen se retirât vers Monseigneur pour l'avertir quo le roi allait arriver' et qu'il était instant de se rendre au chœur. Le grand Age de M. Chélan lavait fait doyen; malgré l'humeur qu'il témoignait à Julien, il lui fit signe de le suivre. Julien portait fort bien son surplis. Au moyen de je ne sais quel procédé de toilette ecclésiast ique, il avait rendu ses beaux cheveux bouclés très plats; mais, par un oubli qui redoubla la colère do M. Chélan, sous 1rs longs plis de sa soutane on pouvait apercevoir les éperons du garde d'honneur.
Arrivés à l'appartement de l'évêque, de grands Laquaifl bien chamarrés daignèrent à peine répondre ;m vieux curé que Monseigneur n'était pas visible. On se moqua de lui quand il voulut expliquer qu'en sa qualité de doyen du chapitre noble de Lia v-le-llaut, il a\ail Le privilège d'être admis en tout temps auprèf de l't vé.pie ûffil iant.
L'humeur hautaine de Julien lut ehoquée de 1 insolence dei Laquais, n se mil a parcourir les dortoirs de
l'antique abbaye, secouant toutes les portes qu'il rencontrait. Une fort petite céda à ses efforts, et il se trouva dans une cellule au milieu des valets de chambre de Monseigneur, en habits noirs et la chaîne au cou. A son air presse, cee messieurs le crurent mandé par l'évèque et le laissèrent passer. Il fit quelques pas et se trouve dans une immense salle gothique extrêmement sombre et toute lambrissée de chêne noir; à l'exception d'une seule, les fenêtres en ogive avaient été murées avec des briques. La grossièreté de cette maçonnerie n'était déguisée par rien et faisait un triste contraste avec l'antique magnificence de la boiserie. Les deux grands côtés de cette salle célèbre parmi les antiquaires bourguignons, et que le duc Charles le Téméraire avait fait bâtir vers 1470 en expiation de quelque péché, étaient garnis de stalles de bois richement sculptées. On y voyait, figurés en bois de différentes couleurs, tous les mystères de l'Apocalypse.
Cette magnificence mélancolique, dégradée par la vue des briques nues et du plâtre encore tout blanc, toucha Julien. Il s'arrêta en silence. A l'autre extrémité de la salle, près de l'unique fenêtre par laquelle le jour pénétrait, il vit un miroir mobile en acajou. Un jeune homme, en robe violette et en surplis de dentelle, mais la tète nue, était arrêté à trois pas de la glace. Ce meuble semblait étrange en un tel lieu, et, sans doute, y avait été apporta de la ville. Julien trouva que le jeune homme avait l'air irrité; de la main droite il donnait gravement des bénédictions du côté du miroir. « Que peut signifier ceci? pensa-t-il. Est-ce une cérémonie préparatoire qu'accomplit ce jeune prêtre? C'est peut-être le secrétaire do l'évèque.... 11 sera insolent comme les laquais.... Ma foi, n'importe! essayons. »
Il avança, et parcourut assez lentement la longueur de la salle, toujours la vue fixée vers l'unique fenêtre, et regardant ce jeune homme qui continuait à donner des bénédictions exécutées lentement mais en nombre infini, et sans se reposer un instant.
\ mesure qu'il approchait, il distinguait mieux son air fâche. La richesse du surplis garni de dentelle
arrêta involontairement Julien à quelques pas du magnifique miroir.
« Il est de mon devoir de parler », se dit-il enfin, mais la beauté de la salle l'avait ému, et il était froissé d'avance des mots durs qu'on allait lui adresser.
Le jeune homme le vit dans la psyché, se retourna, et quittant subitement l'air fâché, lui dit du ton le plus doux :
« Eh bien! monsieur, est-elle enfin arrangée? »
Julien resta stupéfait. Gomme ce jeune homme se tournait vers lui, Julien vit la croix pectorale sur sa poitrine : c'était [l'évêque d'Agde. « Si jeune, pensa Julien ; tout au plus six ou huit ans de plus que moi!... »
Et il eut honte de ses éperons.
« Monseigneur, répondit-il timidement, je suis envoyé par le doyen du chapitre, M. Ghélan.
— Ah! il m'est fort recommandé, dit l'évêque d'un ton poli qui redoubla l'enchantement de Julien, mais je vous demande pardon, monsieur, je vous prenais pour la personne qui doit me rapporter ma mitre. On l'a mal emballée à Paris; la toile d'argent est horriblement gâtée vers le haut. Cela fera le plus vilain effet, ajouta le jeune évêque d'un air triste, et encore on me fait attendre!
— Monseigneur, je vais chercher la mitre, si Votre Grandeur le permet. »
Les beaux yeux de Julien firent leur effet.
« Allez, monsieur, répondit l'évêque avec une politesse charmante; il me la faut sur-le-champ. Je suis désolé de faire attendre messieurs du chapitre. »
Quand Julien fut arrivé au milieu de la salle, il se retourna vers l'évêque, et le vit qui s'était remis t\ donner des bénédictions. « Qu'est-ce que cela peut ('lie? se demanda Julien; sans doute une préparation ecclésiastique nécessaire à la cérémonie qui va avoir lieu. » Comme il arrivait dans la cellule où se tenaient les valets de chambre, il vit la mitre entre leurs mains. I messieurs, cédant malgré eux au regard impérieux de Julien, lui remirenl la mitre de Monseigneur.
11 se sentit fier delà porter : en traversant la salle, il marchail lentement; il la tenait avec ressert. Il Irotiva
l'évêque assis devant la glace; mais, de temps à autre, sa main droite, quoique fatiguée, donnait encore la bénédiction. Julien l'aida à placer sa mitre. L'évêque secoua la tête.
« Ah! elle tiendra, dit-il à Julien d'un air content. Voulez-vous vous éloigner un peu? »
Alors l'évêque alla fort vite au milieu de la pièce, puis se rapprochant du miroir à pas lents, il reprit l'air fâché, et donna gravement des bénédictions.
Julien était immobile d'étonnement; il était tenté de comprendre, mais n'osait pas. L'évêque s'arrêta, et le regardant avec un air qui perdait subitement de sa gravité :
« Que dites-vous de ma mitre, monsieur, va-t-elle bien?
— Fort bien, Monseigneur.
— Elle n'est pas trop en arrière? cela aurait l'air un peu niais; mais il ne faut pas non plus la porter baissée sur les yeux comme un shako d'officier.
— Elle me semble ailer fort bien.
— Le roi de *** est accoutumé à un clergé vénérable et sans doute fort grave. Je ne voudrais pas, à cause de mon âge surtout, avoir l'air trop léger. »
Et l'évêque se mit de nouveau à marcher en donnant des bénédictions.
« C'est clair, dit Julien, osant enfin comprendre, il s'exerce à donner la bénédiction. »
Après quelques instants : « Je suis prêt, dit l'évêque. Allez, monsieur, avertir M. le doyen et messieurs du chapitre. »
Bientôt M. Ghélan, suivi des deux curés les plus âgés, entra par une fort grande porte magnifiquement sculptée, et que Julien n'avait pas aperçue. Mais cette fois il resta à son rang, le dernier de tous, et ne put voir l'évêque que par-dessus les épaules des ecclésiastiques qui se pressaient en foule à cette porte.
L'évêque traversait lentement la salle; lorsqu'il fut arrivé sur le seuil, les curés se formèrent en procession. Après un petit moment de désordre, la procession commença à marcher en entonnant le psaume. L'évêque s'avançait le dernier entre M. Chélan et un autre curé
fort vieux. Julien se glissa tout à fait près de monseigneur, comme attaché à l'abbé Chélan. On suivit les longs corridors de l'abbaye de Bray-le-Haut; malgré le soleil éclatant, ils étaient sombres et humides. On arriva enfin au portique du cloître. Julien était stupéfait d'admiration pour une si belle cérémonie. L'ambition réveillée par le jeune âge de l'évèque, la sensibilité et la politesse exquise de ce prélat se disputaient son cœur. Cette politesse était bien autre chose que celle de M. de Rénal, même dans ses bons jours. Plus on s'élève vers le premier rang de la société, se dit Julien, plus on trouve de ces manières charmantes.
On entrait dans l'église par une porte latérale; tout à coup un bruit épouvantable fit retentir ses voûtes antiques; Julien crut qu'elles s'écroulaient. C'était encore la petite pièce de canon; traînée par huit chevaux au galop, elle venait d'arriver; et à peine arrivée, mise en batterie par les canonniers de Leipsick, elle tirait cinq coups par minute, comme si les Prussiens eussent été devant elle.
Mais ce bruit admirable ne fit plus d'effet sur Julien, il ne songeait plus à Napoléon et à la gloire militaire. « Si jeune, pensait-il, être évêque d'Agde! mais où est Agde? et combien cela rapporte-t-il? deux ou trois cent mille francs peut-être? »
Les laquais de Monseigneur parurent avec un dais magnifique; M. Chélan prit l'un des bâtons, mais dans le fait ce fut Julien qui le porta. L'évèque se plaça, dessous. Réellement il était parvenu a se donner l'air vieux; l'admiration de notre héros n'eut plus de bornes. « Que ne fait-on pas avec de l'adresse! » pensa-t-il.
Le roi entra. Julien eut le bonheur de le voir de très près. L'évèque le harangua avec onction, et «.ans Oublier une petit nuance de trouble fort poli pour Si Majesté.
Nous ne répéterons point la description des eeienionies de Bray-le-HaUt; pendant quinze, jouis elles mit rempli les colonnes de tous les journaux du département. Julien apprit, par le discours de l'évèque, que lo
roi descendait de Charles le Téméraire,
Plus tard il entra dans les fonctions de Julien de
vérifier les comptes de ce qu'avait coûté cette cérémonie
M. de La Mole, qui avnit fait avoir un évèché à son neveu, avait voulu lui faire la galanterie de se charger de tous les frais. La seule cérémonie de Bray-le-Haut coûta trois mille huit cents francs.
Après le discours de l'évêque et la réponse du roi, Sa Majesté se plaça sous le dais; ensuite elle s'agenouilla fort dévotement sur un coussin près de l'autel. Le chœur était environné de stalles, et les stalles élevées de deux marches sur le pavé. C'était sur la dernière de ces marches que Julien était assis aux pieds de M. Ghélan, à peu près comme un caudataire près de son cardinal, à la chapelle Sixtine, à Rome. Il y eut un Te Deum, des flots d'encens, des décharges infinies de mousqueterie et d'artillerie; les paysans étaient ivres de bonheur et de piété. Une telle journée défait l'ouvrage de cent numéros des journaux jacobins.
Julien était à six pas du roi, qui réellement priait avec abandon. Il remarqua, pour la première fois, un petit homme au regard spirituel et qui portait un habit presque sans broderies. Mais il avait un cordon bleu de ciel par-dessus cet habit fort simple. Il était plus près du roi que beaucoup d'autres seigneurs, dont les habits étaient tellement brodés d'or que, suivant l'expression de Julien, on ne voyait pas le drap. Il apprit quelques moments après que c'était M. de La Mole. Il lui trouva l'air hautain et même insolent.
« Ce marquis ne serait pas poli comme mon joli évèque, pensa-t-il. Ah! l'état ecclésiastique rend doux et sage. Mais le roi est venu pour vénérer la relique, et je ne vois point de relique. Où sera saint Clément? »
Un petit clerc, son voisin, lui apprit que la vénérable relique était dans le haut de l'édifice, dans une chapelle ardente.
« Qu'est-ce qu'une chapelle ardente? » se dit Julien.
Mais il no voulait pas demander l'explication de ce mot. Son attention rodoubla.
En cas de visite d'un prince souverain, l'étiquette veut que les chanoines n'accompagnent pas l'évêque. Mais en se mettant en marche pour la chapelle ardente, Mgr d'Agde appela l'abbé Chélan; Julien osa le suivre.
Après avoir monté un long escalier, on parvint à uno
porte extrêmement petite, mais dont le chambranle gothique était doré avec magnificence. Cet ouvrage avait l'air fait de la veille.
Devant la porte étaient réunies à genoux vingt-quatre jeunes filles, appartenant aux familles les plus distinguées de Verrières. Avant d'ouvrir la porte, l'évêque se mit à genoux au milieu de ces jeunes filles toutes jolies. Pendant qu'il priait à haute voix, elles semblaient ne pouvoir assez admirer ses belles dentelles, sa bonne grâce, sa figure si jeune et si douce. Ce spectacle fit perdre à notre héros ce qui lui restait de raison. En cet instant, il se fût battu pour l'Inquisition, et de bonne foi. La porte s'ouvrit tout à coup. La petite chapelle parut comme embrasée de lumière. On apercevait sur l'autel plus de mille cierges divisés en huit rangs séparés entre eux par des bouquets de fleurs. L'odeur suave de l'encens le plus pur sortait en tourbillon de la porte du sanctuaire. La chapelle dorée à neuf était fort petite, mais très élevée. Julien remarqua qu'il y avait sur l'autel des cierges qui avaient plus de quinze pieds de haut. Les jeunes filles ne purent retenir un cri d'admiration. On n'avait admis dans le petit vestibule de la chapelle que les vingt-quatre jeunes filles, 1rs deux curés et Julien.
Bientôt le roi arriva, suivi du seul M. de La Mole et de son grand chambellan. Les gardes eux-mêmes restèrent en dehors, à genoux, et présentant les armes.
Sa Majesté se précipita plutôt qu'elle ne se jota sur le prie-Dieu. Ce fut alors seulement que Julien, collé contre la porte dorée, aperçut, par-dessus le bras nu d'une jeune fille, la charmante statue de saint Clément. Il était caché sous l'autel, en costume de jeune soldat romain. Il avait au cou une large blessure d'où le sang semblait couler. L'artiste s'était surpassé; ses veux mourants, mais pleins de grâce, étaient à demi fermés. Une moustache naissante ornail cette bouche charmante, qui d demi fermée avait encore l'air de prier. A cette \ue, La jeune aile voisine de Julien pleura à chaudes larmes; une de ses larmes tomba sur la main de
Julien.
Après un instant do prières dans le plus profond silence, troublé seulement par le son lointain des cloches de tous les villages à dix lieues à la ronde, l'évêque d'Agde demanda au roi la permission de parler. Il finit un petit discours fort touchant par des paroles simples, mais dont l'effet n'en était que mieux assuré.
« N'oubliez jamais, jeunes chrétiennes, que vous avez vu l'un des plus grands rois de la terre à genoux devant les serviteurs de ce Dieu tout-puissant et terrible. Ces serviteurs faibles, persécutés, assassinés sur la terre, comme vous le voyez par la blessure encore sanglante de saint Clément, ils triomphent au ciel. N'est-ce pas, jeunes chrétiennes, vous vous souviendrez à jamais de ce jour, vous détesterez l'impie? A jamais vous serez fidèles à ce Dieu si grand, si terrible, mais si bon? »
A ces mots, l'évoque se leva avec autorité.
« Vous me le promettez? dit-il, en avançant le bras d'un air inspiré.
— Nous le promettons, dirent les jeunes filles, en fondant en larmes.
— Je reçois votre promesse, au nom du Dieu terrible! » ajouta l'évêque d'une voix tonnante. Et la cérémonie fut terminée.
Le roi lui-même pleurait. Ce ne fut que longtemps après que Julien eut assez de sang-froid pour demander où étaient les os du saint envoyés de Rome à Philippe le Bon, duc de Bourgogne. On lui apprit qu'ils étaient cachés dans la charmante figure de cire.
Sa Majesté daigna permettre aux demoiselles qui l'avaient accompagnée dans la chapelle de porter un ruban rouge sur lequel étaient brodés ces mots : Haine a l'impie, adoration perpétuelle.
M. de La Mole fit distribuer aux paysans dix mille bouteilles de vin. Le soir, à Verrières, les libéraux trouvèrent une raison pour illuminer cent fois mieux que les royalistes.
« La méfiance et l'orgueil souffrant de Julien, qui avait surtout besoin d'un amour à sacrifices, ne tiennent pas » devant les sacrifices constants que (ait Mme de Henni ; il adora sa maîtresse, mais M. Valenod ayant été prévenu par la femme de chambre de Mme de
Rénal, les lettres anonymes arrivent au Maire de Verrières, et, malgré l'habileté de ea femme, le mari troublé, puis jaloux, éloigne le précepteur qui se rend au séminaire de Besançon :