‹ Œuvres choisies de StendhalChapitre 59 sur 93 · UNE VIEILLE ÉPÉE · texte numérisé non relu

UNE VIEILLE ÉPÉE

Elle ne parut pas au dîner. Le soir elle vint un instant au salon, mais ne regarda pas Julien. Cette conduite lui parut étrange; « mais, pensa-t-il, je ne connais pas Leurs usages; elle me donnera quelque bonne raison pour tout ceci ». Toutefois, agité par la plus extrême curiosité, il étudiait l'expression des traits deMathilde; il ne put pas se dissimuler qu'elle avait l'air sec et méchant. Evidemment ce n'était pas la même femme qui, la nuit précédente, avait ou feignait des transport! de bonheur trop excessifs pour être vrais.

Le lendemain, le surlendemain, même froideur de sa part; elle ne le regardait pas, elle ne s'aperrevait pas «le son existence. Julien, dévoré par la plue vive inquiétude, étaii à mille lieues des sentiments de triomphe qui l'avaienl seule animé le premier jour. « Serait-ce par hasard, se dit-il, un retour à la vertu? » Mail ce moi

était bien bourgeois pour laitière Malhilde.

« Dans les positions ordinaires de la vie elle ne croit guère à la religion, pensait Julien, elle l'aime comme très utile aux intérêts de sa caste.

« Mais par simple délicatesse ne peut-elle pas se reprocher vivement la faute qu'elle a commise? » Julien croyait être son premier amant.

« Mais, se disait-il dans d'autres instants, il faut avouer qu'il n'y a rien de naïf, de simple, de tendre dans toute sa manière d'être; jamais je ne l'ai vue plus altière.Me mépriserait-elle? Il serait digne d'elle de se reprocher ce qu'elle a fait pour moi, à cause seulement de la bassesse de ma naissance. »

Pendant que Julien, rempli de ses préjugés puisés dans les livres et dans les souvenirs de Verrières, poursuivait la chimère d'une maîtresse tendre et qui ne songe plus à sa propre existence du moment qu'elle a fait le bonheur de son amant, la vanité de Mathilde était furieuse contre lui.

Gomme elle ne s'ennuyait plus depuis deux mois, elle ne craignait plus l'ennui; ainsi, sans pouvoir s'en douter le moins du monde, Julien avait perdu son plus grand avantage.

« Je me suis donné un maître î se disait Mlle de La Mole en proie au plus noir chagrin. Il est rempli d'honneur, à la bonne heure; mais si je pousse à bout sa vanité, il se vengera en faisant connaître la nature de nos relations. » Jamais Mathilde n'avaiteu d'amant, et, dans cette circonstance do la vie qui donne quelques illusions («ml tes même aux âmes les plus sèches, elle était en proie aux réflexions les plus amères.

« Il a sur moi un empire immense, puisqu'il règne par la terreur et peut me punir d'une peine atroce, si je le pousse à bout. » Cette seule idée suffisait pour porter Mlle <le La Mole à l'outrager. Le courage était la première qualité de son caractère. Rien ne pouvait lui donner quelque agitation et la guérir d'un fond d'ennui sans cesse renaissant que l'idée qu'elle jouait à croix ou pile son existence entière.

Le troisième jour, connue Mlle de La Mole s'obstinait à ue pas le regarder, Julien la suivit après dîner, et évidemment inaigre elle, dans la salle de billard.

« Eh bien, monsieur, vous croyez donc avoir acquis des droits bien puissants sur moi, lui dit-elle avec une colère à peine retenue, puisque, en opposition à ma volonté bien évidemment déclarée, vous prétendez me parler?... Savez-vous que personne au monde n'a jamais tant osé? »

Rien ne fut plaisant comme le dialogue de ces deux amants; sans s'en douter, ils étaient animés l'un contre l'autre des sentiments de la haine la plus vive. Comme ni l'un ni l'autre n'avaient le caractère endurant, que d'ailleurs ils avaient des habitudes de bonne compagnie, ils en furent bientôt à se déclarer nettement qu'ils se brouillaient à jamais.

«Je vous jure un secret éternel, dit Julien, j'ajouterais même que jamais je ne vous adresserai la parole, si votre réputation ne pouvait souffrir de ce changement trop marqué. » Il salua avec respect et partit.

Il accomplissait sans trop de peine ce qu'il croyait un devoir; il était bien loin de se croire fort amoureux de Mlle de La Mole. Sans doute il ne l'aimait pas trois jours auparavant, quand on l'avait caché dans la grande armoire d'acajou. Mais tout changea rapidement dans son âme, du moment qu'il se vit à jamais brouillé avec elle.

Sa mémoire cruelle se mit à lui retracer les moindres circonstances de cette nuit qui, dans la réalité, l'avait laissé si froid.

Dans la nuit même qui suivit la déclaration do brouille éternelle, Julien faillit devenir fou en étant obligé de s'avouer qu'il aimait Mlle de La Mole.

Des combats affreux suivirent cette découverte : tous ses sentiments étaient bouleversés.

Deux jours après, au lieu d'être fier avec M. de Croisenois, il l'aurait presque embrassé en fondant en larmes.

L'habitude du malheur lui donna une lueur de bon sens, il se décida à partir pour le Languedoc, lit sa malle et alla à la poste.

11 se sentit défaillir quand, arrivé au bureau des malles-poste, on lui apprit que, par un hasard singulier, il y avait une place le lendemain dans la malle do

Toulouse. Il l'arrêta et revint à l'hôtel de La Mole, annoncer son départ au marquis.

M. de La Mole était sorti. Plus mort que vif, Julien allait l'attendre dans la bibliothèque. Que devint-il en y trouvant Mlle de La Mole?

En le voyant paraître elle prit un air de méchanceté auquel il lui fut impossible de se méprendre.

Emporté par son malheur, égaré par la surprise, Julien eut la faiblesse de lui dire, du ton le plus tendre et qui venait de l'âme : « Ainsi, vous ne m'aimez plus?

— J'ai horreur de m'être livrée au premier venu, dit Mathilde en pleurant de rage contre elle-même.

— Au premier venu! » s'écria Julien, et il s'élança sur une vieille épée du moyen âge qui était conservée dans la bibliothèque comme une curiosité.

Sa douleur, qu'il croyait extrême au moment où il avait adressé la parole à Mlle de La Mole, venait d'être centuplée par les larmes de honte qu'il lui voyait répandre. 11 eût été le plus heureux des hommes de pouvoir la tuer.

Au moment où il venait de tirer l'épée, avec quoique peine , de son fourreau antique, Mathilde, heureuse d'une sensation si nouvelle, s'avança fièrement vers lui; ses larmes s'étaient taries.

L'idée du marquis de La Mole, son bienfaiteur, se présenta vivement à Julien. « Je tueruis sa fille! se dit-il, quelle horreur! » Il fit un mouvement pour jeler L'épée, < Certainement, penea-t-il, elle va éclater de rire à la vue de ce mouvement de mélodrame »: il dut à celle idée le

retour de tout son sang-froid. 11 regarda la lame «le la

vieille épée curieusement et comme s'il y eût cherché quelque tache de rouille, puis il la remit dans le fourreau et, avec la plus grande tranquillité, lit replaça au clou de, bronze (bue qui la soutenait.

Tout ce mouvement, fort lent sur la lin, dura bien une minute; Mlle de La Mole le regardait étonnée. « J ai donc été sur Le point d'être tuéfi par mon amant! •■ se

l I elle.

Cette idée la transportait dans les plus beaux temps du i» cle de Cha pie I X et de Henri NI.

l'.li,- était immobile devant Julien qui venait de

replacer l'épée, elle le regardait avec des yeux où il d'y avait plus de haine. Il faut convenir qu'elle était bien séduisante en ce moment, certainement jamais femme n'avait moins ressemblé à une poupée parisienne [ce mot était la grande objection de Julien contre les femmes de ce pays).

« Je vais retomber dans quelque faiblesse pour lui, pensa Mathilde; c'est bien pour le coup qu'il se croirait mon seigneur et maître, après une rechute, et au moment précis où je viens de lui parler si ferme. » Elle s'enfuit.

« Mon Dieu! quelle est belle! dit Julien en la voyant courir : voilà cet être qui se précipitait dans mes bras avec tant de fureur il n'y a pas huit jours.... Et ces instants ne reviendront jamais! et c'est par ma faute! et, au moment d'une action si extraordinaire, si intéressante pour moi, je n'y étais pas sensible!... Il faut avouer que je suis né avec un caractère bien plat et bien malheureux. »

Le marquis parut; Julien se hâta de lui annoncer son départ.

« Pour où? dit M. de La Mole.

— Pour le Languedoc.

— Non pas, s'il vous plaît, vous êtes réservé à déplus hautes destinées; si vous partez ce sera pour le Nord... même, en termes militaires, je vous consigne à l'hôtel. Vous m'obligerez de n'être jamais plus de deux ou trois heures absent, je puis avoir besoin de vous d'un moment à l'autre. »

Julien salua, et se retira sans mot dire, laissant le marquis fort étonné; il était hors d'état de parler, il s'enferma dans sa chambre. Là, il put s'exagérer en liberté toute l'atrocité de son sort.

« Ainsi, pensait-il, je ne puis pas même m'éloigner! Dieu sait combien de jours le marquis va me retenir à Paris; grand Dieu! que vais-je devenir? et pas un ami que je puisse consulter : l'abbé Pirard. ne me Laisserait

pas finir la première phrase, le eomte Altamira me proposerait de m'afiilier à quelque conspiration.

« Et cependant je suis fou, je le sens; je suis fou!

•< Qui pourra me guider, que vais- je devenir? »

Le m domestique », le fils du scieur de planches triomphe complètement de l'orgueil de l'altière fille du marquis, et de nouveau l'amour s'empare de lui, irrésistible, plus fort (pie la raison. Mais les sentiments hautains de Mathilde se réveillent, et Julien est malheureux. Au retour d'une mission politique secrète que lui a confiée le marquis, il feint d'aimer Mme la maréchale de Fervaques, et subjugue une fois de plus Mlle de La Mole, frappée de voir « cet homme de rien » mépriser la maréchale, laquelle lui envoie des lettres qu'il ne décacheté même pas. Désormais, Julien vivra avec Mathilde comme un voyageur anglais raconte qu'il agissait avec un tigre : il caressait l'animal, mais tenait toujours sur sa table un pistolet chargé. Définitivement domptée, Mathilde avoue la vérité à son père, lui dit qu'elle sera mère bientôt, qu'elle doit épouser Julien. Le marquis, malgré son courroux, cède ; il commence par obtenir un brevet de lieutenant de hussards pour Julien, devenu M. le chevalier Julien Sorel de la Vernaye ; Julien touche au but, lorsque « l'orage » éclate :

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