LE MAÎTRE DE DUVAL
... Fédor resta debout sur la route comme changé en statue. Ce trait si imprévu fixa à jamais dans son cœur le souvenir de Lamiel.
Heureusement, en arrivant au château, il osa l'avouer à Duval.
« Il faut laisser passer huit jours sans parler à cette mijaurée; du moins, ajouta Duval en voyant qu'il allait déplaire, c'est ce que ferait un jeune homme du commun; mais les gens de votre naissance, monsieur le duc, consultent avant tout leur bon plaisir. L'héritier d'un des plus nobles titres de France et d'une des plus grandes fortunes n'est point soumis aux règles ordinaires. »
Le jeune duc retint jusqu'à une heure du matin un homme qui parlait, avec tant d'élégance.
Le lendemain il plut, ce qui désespéra Fédor; il passa son temps à rêver à Lamiel; il ne pouvait pas aller courir les grands chemins avec quelque espoir de la rencontrer. Il prit une voiture et passa deux fois devant la porte des Hautemare. Le second jour, il attendit l'heure de la promenade avec toute l'impatience d'un amoureux et, dans le fait, cet amour, créé par Duval, l'avait déjà délivré d'une partie de son ennui. Duval lui avait fourni cinq ou six façons d'aborder la jeune fille. Fédor oublia tout en l'aperce" vant à une demi-lieue devant lui sur le même chemin où il l'avait rencontrée la première fois. Il prit le galop, renvoya son cheval quand il fut à cent pas d'elle; il l'aborda tout tremblant et tellement ému qu'il lui dit ce qu'il pensait.
« Vous m'avez renvoyé avant hier, mademoiselle, et vous m'avez mis au désespoir. Que faut- il faire pour n'être pas renvoyé maintenant?
— Ne plus me parler comme à une femme de chambre de Mme la duchesse; je l'ai été à peu près, mais je ne le suis plus.
— Vous avez été lectrice, mais jamais femme de chambre, et ma mère avait fait de vous, mademoiselle, son amie. Je voudrais aussi être votre ami, mais à une condition : ce sera vous qui jouerez le rôle de la duchesse. Vous serez vraiment maîtresse dans toute l'étendue du mot. »
Ce début plut à Lamiel; son orgueil aimait la timidité du jeune duc, mais l'inconvénient de cette sensation, c'est qu'elle entraînait un alliage trop considérable de mépris.
« Adieu, monsieur, lui dit-elle au bout d'un quart d'heure. Je ne veux pas vous voir demain. » Et comme le duc hésitait à se retirer :
« Si vous ne vous retirez pas à l'instant, je ne vous reverrai de huit jours », ajouta-t-elle d'un air impérieux.
Le duc prit la fuite. Cette fuite amusa infiniment Lamiel; elle avait ouï parler mille fois au château du respect avec lequel tout le monde traitait un fils unique, héritier d'un si grand nom; elle trouva plaisant de prendre le rôle contraire.