CHAPITRE V
[LE SALON DE Mmo DE TRACY, DE Mmo CABANIS, DE Mmo PASTA]
23 juin 1832. Mero. — Je m'aperçois en 1832 — en général, ma philosophie est du jour où j'éci"is, j'en étais bien loin en 1821 — je vois donc que j'ai été un mezzo-termine entre la grossièreté énergique du général Grosse, du comte Regnault de Saint Jean-d'Angély et les grâces un peu lilliputiennes, un peu étroites de M. le comte de Ségur, de M. Petit, le maître de l'hôtel de Bruxelles, etc.
Par la bassesse seule j'ai été étranger aux extrêmes que je me donne.
Faute de savoir faire, faute d'industrie, comme me disait, à propos de mes livres et de l'Institut, M. Delécluze, des Débats, j'ai manqué cinq ou six occasions de la plus grande fortune politique, financière ou littéraire.
Par hasard, tout cela est venu successivement frapper à ma porte. Une rêverie tendre en 1821 et plus tard philosophique et mélancolique (toute vanité à part, exactement pareille à celle de Jacques de tes you li.ke it) est devenue un si grand plaisir pour moi, que quand un ami m'aborde, je donnerais un boulet pour qu'il ne m'adressât pas la parole. La vue seule de quelqu'un que je connais me contrarie. Quand je vois un tel être de loin, et qu'il faut que je pense à le saluer, cela me contrarie cinquante pas à l'avance. J'adore, au contraire, rencontrer des amis le soir en société, le samedi chez M. Guvier, le dimanche chez M. de Tracy, le mardi chez Mme Ancelot, le mercredi chez le baron Gérard, etc.
C'est en effet dans le salon de Mme de Tracy que Stendhal va d'abord nous conduire. Il nous raconte la vie et les études d'Antoine-Louis-Claudo Destutt, comte de Tracy, puis il fait le portrait de ceux qui composaient sa société en 1821 ; celui du général La Fayette n'est ni le moins piquant, ni le moins malicieux.
Une haute taille et, en haut de ce grand corps, une figure imperturbable) froide, insignifiante comme un vieux tableau de famille, cette tête couverte d'une perruque à cheveux courts, mal faite : cet homme vêtu de quelque habit gris mal fait, et entrant, en boitant un peu et s'appuyant sur son bâton, dans le salon de Mme de Tracy qui l'appelait : mon cher Monsieur, avec un son de voix enchanteur, était le général de La Fayette
en 1821, et tel nous l'a montré Le Gascon Scheffer dans
snii poi-trait fort ressemblant.
Ce cher Monsieur de Mme de Tracy, et dit de ce ton, faisait, je crois, le malheur de M. de Tracy. Ce n'est
pas que M. de La Fay< 1 1 • - eûl été bien avec sa femme, on (|u il se souciât, à son âge, de ce genre de malheur, c'est tout simplement que l'admiration sincère et jamais jouée ou exagérée de Mme de Tracy povr M. de La Fayette constituai! 1 1-< » j > évidemment celui-ci le premier personnage du salon.
Quelque neuf que je lusse ,<n \H2\ (j'avais toujours réco dans les illusions de l'enthousiasme et des passions) je d i- 1 inguai cela tout seul.
Je entis aussi, sans que per onne m'en avertit, que
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M. do Lu Fayette était tout simplement un héros de Plutarque. II vivait au jour le jour, sans trop d'esprit, faisant, comme Epaminondas, la grande action qui se présentait....
En attendant les grandes actions qui ne se présentent pas tous les jours..., M. de La Fayette expliquait sans trop d'inélégance le lieu commun delà garde nationale. Ce gouvernement est bon, et c'est celui, le seul, qui garantit au citoyen la sûreté sur la grande route, l'éga^ lité devant le juge, et un juge assez éclairé, une monnaie au juste titre, des routes passables, une juste protection à l'étranger. Ainsi arrangée, la chose n'est pas trop compliquée.
Il faut avouer qu'il y a loin d'un tel homme à M. de Ségur, le grand maître; aussi la France, et Paris surtout, sera-t-il exécrable chez la postérité pour n'avoir pas reconnu le grand homme.
Pour moi, accoutumé à Napoléon et à Lord Byron, j'ajouterai à Lord Brougham, à Monti, à Ganova, à Rossini, je reconnus sur-le-champ la grandeur de M. de La Fayette et j'en suis resté là. Je l'ai vu dans les journées de juillet avec la chemise trouée; il a accueilli tous les intrigants, tous les sots, tout ce qui a voulu faire de l'emphase. Il m'a moins bien accueilli, moi, il a demandé ma dépouille (pour un grossier secrétaire, M. Levasseur). Il ne m'est pas plus venu dans l'idée de me fâcher ou de moins le vénérer qu'il me vient dans l'idée de blasphémer contre le soleil lorsqu'il se couvre d'un nuage.
M. de La Fayette, dans cet âge tendre de soixantequinze ans, a le même défaut que moi : il se passionne pour une jeune Portugaise de dix-huit ans qui arrive dans le salon de Mme de Tracy, où elle est l'aînée de ses petites-filles, Mlles Georges La Fayette, de Lasteyrie, de Maubourg; il se figure qu'elle le distingue, il ne songe qu'à elle, et ce qu'il y a de plaisant, c'est que soin eut il a raison de se figurer. Sa gloire européenne, l'élégance foncière de ses discours, malgré leur apparent.» simplicité, ses yeux qui s'animent dès qu'ils se trouvent à pied d'une jolie poitrine, tout concourt à lui l'aire passer gaiement ses dernières années au grand scandale
des femmes de trente-cinq ans, Mme la marquise de M...n...r (C.s.l), Mme de P.rr.t et autres qui viennent dans ce salon.
Tout cela ne conçoit pas que l'on soit aimable autrement qu'avec les petits mots fins de M. de Ségur ou les réflexions scintillantes de M. Benjamin Constant.
M. de La Fayette est extrêmement poli et même affectueux pour tout le monde, mais poli comme un roi. C'est ce que je disais à Mme de Tracy, qui se fâcha autant que la grâce incarnée peut se fâcher, mais elle comprit peut-être dès ce jour que la simplicité énergique de mes discours n'était pas la bêtise de Dunoyer, par exemple. C'était un brave libéral, aujourd'hui préfet moral de Moulins, le mieux intentionné, le plus héroïque peutêtre et le plus bête des écrivains libéraux. Qu'on m'en croie, moi qui suis de leur parti, c'est beaucoup dire. L'admiration gobe-mouche de M. Dunoyer, du rédacteur, du censeur, et celle de deux ou trois autres de même force environnait sans cesse le fauteuil du général qui, dès qu'il le pouvait, à leur grand scandale, les plantait là pour aller admirer de fort près, et avec des yeux qui s'enflammaient, les jolies épaules de quelque jeune femme qui venait d'entrer. Ces pauvres hommes
vertueux (tous vendus depuis comme des au ministre
Perier, 1832) faisaient des mines plaisantes dans leur abandon et je m'en moquais, ce qui scandalisait ma nouvelle amie. Mais il était convenu qu'elle avait un faible pour moi.
« Il y a une étincelle en lui », dit-elle un jour à une dame, de celles faites pour admirer les petits mots lilliputiens à la Ségur, et qui se plaignait à elle de la simplicité sévère et franche avec laquelle je lui disais que tous ces ultra-libéraux étaient bien respectables par leur haute vertu sans doute, mais du reste incapa* blés de comprendre que deux et deux font quatre. La Lourdeur, la lenteur, la vertu s'alarmant de la moindre vérité dite aux Américains, d'un Dunoyer, d'un..., (l'un..., est vraiment au delà de toute croyance, c'est comme L'absence d'idées autres que communes d'un Ludovic Vitet, d'un Mortimcr-Tcrnaux, nouvelle génération qui vint renouveler le salon Tracy vers 1828. Au
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milieu de tout cela, M. de La Fayette était et est encore un chef de parti.
Il aura pris cette habitude en 1789. L'essentiel est de ne mécontenter personne et de se rappeler tous les noms, ce en quoi il est admirable. L'intérêt d'un chef de parti éloigne chez M. de La Fayette toute idée littéraire, dont, d'ailleurs, je le crois assez incapable. C'est, je pense, par ce mécanisme qu'il ne sentait pas la lourdeur, tout l'ennui de M. Dunoyer et consorts.
J'ai oublié de peindre ce salon. Sir Walter Scott et ses imitateurs eussent commencé par là, mais moi, j'abhorre la description matérielle. 'L'ennui de les faire m'empêche de faire des romans....
Du salon de M. de Tracy, nous passons dans celui de Mme Cabanis, puis dans la société de la grande actrice : Mme Pasta.
M. de Tracy avait été intime du célèbre Cabanis, le père du matérialisme, dont le livre : Rapport duphysique et du moral, avait été ma bible à seize ans. Mme Cabanis et sa fille, haute de six pieds et malgré cela fort aimable, paraissaient dans ce salon. M. de Tracy me mena chez elle, rue des Vieilles-Tuileries, au diable; j'en fus chassé par la chaleur. Dans ce temps-là, j'avais toute la délicatesse italienne. Une chambre fermée et dedans dix personnes assises suffisaient pour me donner un malaise affreux, et presque me faire tomber. Qu'on juge de la chambre bien fermée avec un feu d'enfer.
Je n'insistais pas assez sur ce défaut physique; le feu me chassa de chez Mme Cabanis, M. de Tracy ne me l'a jamais pardonné. J'aurais pu dire un mot à Mme la comtesse de Tracy, mais en ce temps-là j'étais gauche à plnisir et même un peu en ce temps-ci.
Mlle Cabanis, malgré ses six pieds, voulait se marier; elle épousa un petit danseur avec une perruque bien soignée, M. Dupaty, prétendu sculpteur, auteur du Louis XIII de la place Royale, à cheval sur une espèce de mulet.
Ce mulet est un cheval arabe que je voyais beaucoup chez M. Dupaty. Ce pauvre cheval se morfondait dans un coin de l'atelier. M. Dupaty me faisait grand accueil comme écrivain sur l'Italie et auteur d'une histoire de la Peinture. Il était difficile d'être plus convenable et
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plus vide de chaleur, d'imprévu, d'élan, etc., que ce brave homme. Le dernier des métiers pour ces Parisiens si soignés, si propres, si convenables, c'est la sculpture.
M. Dupaty, si poli, était de plus très brave; il aurait dû rester militaire.
Je connus chez Mme Cabanis Un honnête homme, mais bien bourgeois, bien étroit dans ses idées, bien méticuleux dans toute sa petite politique de ménage.
Le but unique de M. Thurot, professeur de grec, était d'être membre de l'Académie des Inscriptions. Par une contradiction effroyable, cet homme qui ne se mouchait pas sans songer à ménager quelque vanité qui pouvait influer à mille lieues de distance sur sa nomination a l'Académie, était ultra-libéral.
Gela nous lia d'abord, mais bientôt sa femme bourgeoise à laquelle je ne parlais jamais que par force, me trouva imprudent.
Un jour, M. de Trncy et M. Thurot me demandèrent ma politique, je me les aliénai tous deux par ma réponse :
« Dès que je serais au pouvoir, je réimprimerais les livres des émigrés déclarant que Napoléon a usurpé un pouvoir qu'il n'avait pas en les rayant. Les trois quarte sont morts, je les exilerais dans les départements des Pyrénées et deux ou trois voisins. Je ferait cerner ces quatre ou cinq départements par deux ou trois petites armées, qui, pour l'effet moral, bivouaqueraient, du moins six mois de l'année. Tout émigré qui sortirait de la serait impitoyablement fusillé.
« Leurs biens rendus par Napoléon, vendus en morceaux, non supérieurs a deux arpents. Les émigrés jouiraient de pensions de 1 000, 2 000 et 3 000 francs par an. Ils pourraient choisir un séjour dans les pays
étranger!. »
Les figures de MM. Thurot et de Tracy l'allongèrent pendant L'explication <le ce pian, je lemblaii atroce à
ces petites .unes étiolées par la politesse de l'a ris. Une. jeune femme présente admira mes idées, et surtout
l'excès d'imprudence ave<- lequel je ne livrais, elle \ii
en moi le Union (roman de Voltaire).
L'extrême bienveillance de cette jeune femme m'a lé de bien des irréussiles.i».
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Elle me racontait fidèlement, à ma demande, toul le mal qu'on disait de moi.
Elle avait un ton charmant, elle avait l'air ni d'approuver, ni de désapprouver, Avoir ici un ministre de la Police est ci- que je trouve «!<• plus charmant dans Les amours, d'ailleurs si froides, de Paris.
On n'a pas idée des propos atroces que l'on apprend. Un jour elle dit :
« M..., l'espion, a dit chez M. de Tracy '. « Ah! voilà « M. Beyle qui a un habit neuf, on voit que Mme Pasta « vient d'avoir un bénéfice. »
Cette bêtise plut : M. de Tracy no me pardonnait pas cette liaison publique (autant qu'innocente) avec cotte actrice célèbre.
Le piquant de la chose, c'est que Céline qui me rapportait le propos de l'espion, était peut-être elle-même jalouse de mon assiduité chez Mme Pasta.
A quelque heure que mes soirées se terminassent, j'allais chez Mme Pasta (rue Richelieu, vis-à-vis de la bibliothèque, Hôtel des Lillois, n° 63). Je logeais à cent pas delà, au n°47. Ennuyé de la colère du portier, fort contrarié de m'ouvrir souvent à trois heures du matin, je finis par loger dans le même hôtel que Mme Pasta.
Quinze jours après, je me trouvai diminué de 70 p. 100 dans le salon de Mme de Tracy. J'eus le plus grand tort de ne pas consulter mon amie Mme de Tracy.
Ma conduite, à cette époque, n'est qu'une suite de caprices. Marquis, colonel, avec 40 000 francs de rente, je serais parvenu à me perdre.
J'aimais passionnément la musique, mais uniquement la musique de Gimarosa et de Mozart. Le salon de Mme Pasta était le rendez-vous de tous les Milanais qui venaient à Paris. Par eux quelquefois, par hasard, j'entendais prononcer le nom de Métilde.
Métilde, à Milan, apprit que je passais ma vie chez une actrice. Cette idée finit peut-être de la guérir.
J'étais parfaitement aveugle à tout cela. Pendant tout un été, j'ai joué au pharaon jusqu'au jour, chez Mme Pasta, silencieux, ravi d'entendre parler milanais, et respirant l'idée de Métilde dans tous les sens. Je montais dans ma charmante chambre, au troisième, et
je corrigeais, les larmes aux yeux, les épreuves de YAmour. C'est un livre écrit au crayon à Milan, dans mes intervalles lucides. Y travailler à Paris me faisait mal, je n'ai jamais voulu l'arranger.
Les hommes de lettres disent- : « Dans les pays étrangers, on peut avoir des pensées ingénieuses, on ne sait faire un livre qu'en France ». Oui, si le seul but d'un livre est de faire comprendre une idée', non, s'il espère en même temps faire sentir, donner quelque nuance d'émotion.
La règle française n'est bonne que pour un livre d'histoire, par exemple V Histoire de la Régence, de M. Lemontey, dont j'admire le style vraiment académique. La préface de M. Lemontey (avare, que j'ai beaucoup connu chez M. le comte Beugnot) peut passer pour un modèle de ce style académique.
Je plairais presque sûrement aux sots, si je prenais la peine d'arranger quelques morceaux du présent bavardage. Mais peut-être, écrivant ceci comme une lettre, à mon insu, je fais ressemblant.
Or, avant tout, je veux être vrai. Quel miracle ce serait dans ce siècle de comédie, dans une société dont les trois quarts des acteurs sont des charlatans aussi effrontés que M. Magendie ou M. le comte Regnault de Saint-Jean-d'Angély, ou M. le baron Gérard!
Un des caractères du siècle de la Révolution (1789-1832), c'est qu'il n'y ait point de grand succès sans un certain degré d'impudeur et même de charlatanisme décidé. M. de La Fayette, seul, est au-dessus du charlatanisme qu'il ne faut point confondre ici avec l'accueil obligeant, arme nécessaire d'un chef de parti.
J'avais connu chez Mme Cabanis un homme qui, certes, n'est pas charlatan, M. Fauriel (l'ancien amant de Mme Condorcet). C'est, avec M. Mérimée et moi, le seul exemple à moi connu de non-charlatanisme parmi les gens qui se mêlent d'écrire.
Aussi M. Fauriel n'a-t-il aucune réputation. Un jour, le libraire Hossanges me fit offrir cinquante exemplaires d'un <1<L ses ouvrages si je voulais, non seulement faire un bel article d'anonnec, mais encore le faire insérer daui je ne sais quel journal où alors (pour quinze