‹ Œuvres choisies de VicoChapitre 11 sur 93 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Des causes.

Les Latins confondent caussa avec negotium^ cause avec opération, et ce qui naît de la cause, ils l'appellent effet, effectus. Ces locutions semblent s'accorder avec ce que nous avons établi sur le fait et le vrai. Car si le vrai, c'est ce qui est fait, prouver par les causes, c'est faire, et ainsi caussa et negotium^ cause et opération, sont identiques, le fait et le vrai c'est même chose, savoir un effet. Les causes dont on s'occupe le plus en physique sont la matière et la forme ; dans la morale c'est la cause finale, dans la métaphysique la cause efficiente. Il est donc vraisemblable que les anciens philosophes de l'Italie pensèrent que c'est prouver par les causes que d'introduire l'ordre dans la matière, dans les éléments indigestes d'une chose, et de les faire passer de la dispersion à l'unité; ordre et union d'où résulte une forme certaine qui impose à la matière une nature spéciale et propre. Si cela est vrai, l'arithmétique et la géométrie, que l'on considère comme ne recourant jamais aux causes dans leurs démonstrations, prouvent véritablement par les causes. Et pourquoi ces sciences démontrent-elles par les causes ? C'est qu'ici l'esprit humain contient les élé-

ments des vérités, qu'il peut ordonner et harmoniser, et de l'arrangement desquels sort le vrai qu'il démontre ; en sorte que la démonstration est une opération créatrice, et que le vrai est identique avec le fait. Et si nous ne pouvons prouver la physique par les causes , c'est que les éléments des choses de la nature sont hors de nous. Car, tout finis qu'ils sont, il n'en faut pas moins un pouvoir infini pour les disposer, les ordonner et en faire sortir leur effet. Si nous considérons la cause première, il ne faut pas moins de puissance pour produire une fourmi que pour créer tout cet univers, parce que pour la création de la fourmi comme pour la formation du monde il faut également du mouvement ; le mouvement tire le monde du néant et la fourmi de la matière.

Souvent dans leurs livres ascétiques les sages de notre religion, c'est-à-dire ceux qui se sont illustrés par leur connaissance de la Divinité comme par la sainteté de leur vie, ces sages remontent de la contemplation d'une fleur à la pensée de Dieu; parce qu'ils reconnaissent :dans la formation de cette créature la puissance infinie. C'est ainsi que nous avons dit dans notre Dissertation sur la méthode d'études suivie de notre temps : « Nous démontrons les propositions géoce métriques parce que nous les faisons ; si nous pouce vions démontrer la physique, nous la ferions. » Il faut donc stigmatiser comme coupables d'une curiosité téméraire et impie ceux qui essaient de prouver a priori le Dieu très bon et très grand. Ce n'est rien moins que se faire le Dieu de Dieu , et nier le Dieu qu'on cherche. La clarté du vrai métaphysique est comme celle de la lumière, que nous ne connaissons

que par l'obscurité. Regardez longtemps et attentivement une fenêtre grillée, qui laisse arriver la lumière dans la chambre ; puis tournez les yeux vers un corps absolument opaque, il ne vous semblera plus voir la lumière, mais un grillage lumineux. De même le vrai métaphysique est absolument clair, il n'a point de limite, et point de forme qui le détermine, parce qu'il est le principe infini de toutes les formes; les choses physiques sont opaques, c'est-à-dire qu'elles ont une forme et des limites, et c'est ^ en ces choses que nous voyons la lumière du vrai métaphysique.

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