CHAPITRE V
Animus et Anima.
Ces deux expressions animus et anima (anima vivimus, animo sentimus) ont tant de justesse et d'élégance, que Lucrèce les revendique comme nées dans les jardins d'Epicure. Mais il faut remarquer que les Latins disent aussi anima pour air, la chose la plus mobile qui soit ; et nous avons dit plus haut que c'est la seule chose qui se meut du mouvement commun à tous les corps, et que l'intervention de machines particulières rend ensuite .propre à chacun. On peut donc
DE L'ITALIE jsf
conjecturer que les anciens philosophes de l'Italie définissaient Yanimus et l'anima par le mouvement de l'air. Et, en effet, le véhicule de la vie c'est bien l'air, qui, inspiré et transpiré^ meut le cœur et les artères, et dans le cœur et les artères le sang; ce mouvement du sang, c'est la vie même. Le véhicule de la sensation, c'est encore l'air, qui, s'insinuant dans les nerfs, en agite les fluides , en distend, gonfle et ébranle les fibres. Maintenant l'air qui meut le sang dans le cœur et les artères s'appelle dans l'École esprits vitaux; et celui qui meut les nerfs , leur suc et leurs fibres, s'appelle esprits animaux. Or, le mouvement de l'esprit vital est bien plus rapide que celui de l'esprit animal; car dès que vous le voulez, vous levez le doigt ; tandis qu'il faut beaucoup de temps, au moins le tiers d'une heure, comme quelques médecins l'ont prouvé, pour que le sang parvienne du cœur au doigt par la circulation du sang. De plus, les nerfs contractent les muscles du cœur et les dilatent tour à tour, systole et diastole qui entretiennent le mouvement perpétuel du sang; en sorte que c'est aux nerfs que le sang est redevable de son mouvement. Ainsi, ce mouvement mâle et actif de l'air qui se fait par les nerfs, c'est Yanimus; ce mouvement efféminé du sang, et pour ainsi dire succube, c'est Yanima. Lorsque les Latins parlaient d'immortalité, ils l'attribuaient à Yanimus et non à Yanima. Faut-il chercher l'origine de cette locution, en ce que ceux qui l'ont formée considéraient les mouvements de Yanimus comme libres et volontaires , tandis qu'ils voyaient que les mouvements de Yanima ne peuvent se passer de cet instrument corruptible du corps, et que Yanimus, ayant ses mouvements libres, aspire à
l'infini et par conséquent à l'immortalité ? C'est une considération de si haute importance, que les métaphysiciens chrétiens trouvent aussi dans le libre arbitre le caractère qui distingue l'homme de la brute. Du moins, c'est dans cette tendance que les Pères de l'Église reconnaissent que l'homme est doué d'une âme immortelle, et que c'est par un Dieu immortel qu'il a été créé.
§ I. — De l'àme des bêtes.
Avec ce que nous avons dit s'accorde cette locution des Latins, qui appelle brutes les animaux dépourvus de raison ; or, brutum était pour eux synonyme d'immobile, et cependant ils voyaient les brutes se mouvoir. 11 faut donc nécessairement que les anciens philosophes d'Italie aient pensé que les brutes sont immobiles en tant qu'elles ne sont mises en mouvement que par des objets présents, comme se meut une machine ; tandis que les hommes ont un principe interne du mouvement, c'est-à-dire Vanimus^ qui se meut librement.
§ II. — Du siège de l'àme.
L'ancienne philosophie italique plaça dans le cœur le siège et la demeure de l'âme. Car on disait vulgairement chez les Latins que la prudence est placée dans le cœur, que c'est dans le cœur qu'habitent les résolutions et les soins, que c'est du cœur que sort la
pointe pénétrante de l'invention (acumen), e pectore acetum, pour dire comme Plante. Remarquons aussi ces locutions, cor hominis, eœcors pour stupide, vecors pour l'homme en démence, socors pour esprit lent et paresseux, et au contraire, cordatus pour sage; c'est de là que P. Scipion Nasica reçut le nom de Corculum, parce que l'oracle le déclara le plus sage des Romains. Serait-ce que l'école italique aurait admis avec toute l'antiquité que les nerfs prennent naissance dans le cœur? et de plus, qu'il nous semble que nous pensons dans la tète, parce que dans la tête sont les organes de deux sens, dont l'un, je veux dire l'ouïe, est le plus disciplinable de tous, et l'autre est le plus actif. Mais l'opinion qui fait naître les nerfs dans le cœur a été trouvée fausse par l'anatomie moderne ; on a vu qu'ils se ramifient à partir du cerveau pour se distribuer dans tout le corps. Aussi les cartésiens placent l'âme comme en sentinelle dans la glande pinéale ; c'est là, suivant eux, que tous les mouvements du corps lui sont transmis par les nerfs, et que par ces mouvements elle aperçoit les objets. Cependant on a vu des hommes, après une extraction du cerveau, vivre, se mouvoir et bien user de leur raison. Il n'est pas non plus vraisemblable que l'âme ait pour siège celle de toutes les parties du corps où il y a le plus de mucus et le moins de sang, et qui est par conséquent paresseuse et engourdie. La mécanique nous enseigne que dans une horloge les roues que le moteur touche de plus près, sont les plus déhcates et les plus mobiles ; dans les plantes le siège de la vie est dans la semence, et c'est de là qu'elle se répand par le tronc dans les branches, et par la souche dans les racines. Serait-ce
que les philosophes de l'Italie auraient observé que le cœur est dans la génération des animaux la première partie qui apparaisse et qu'on voit battre, et dans la mort la dernière qu'abandonnent la chaleur et le mouvement? Est-ce parce que c'est dans le cœur qu'est la plus ardente flamme de, la vie ? est-ce parce que dans l'évanouissement, défaillance du cœur que nous appe Ions en italien svenimento di cuore, ils voyaient se suspendre non seulement le mouvement des nerfs, mais encore celui du sang, et disaient du malade animo deficere et animo maie hahere ? et qu'ils plaçaient dans le cœur le principe de V anima ou de la vie, et aussi celui de Yanimus ou de la raison ? est-ce parce que le sage est celui qui pense le vrai et veut la justice, qu'ils placèrent dans les affections l'ammt^^, et dans Yanimus le mens, l'intelligence, me7is animi? Certainement les deux foyers de toutes les émotions violentes de l'âme, ou des affections, sont l'appétit concupiscible et l'appétit irascible, et le sang paraît être le véhicule du premier, et la bile celui du second ; l'un et l'autre de ces liquides ont leur siège principal dans les viscères. Ils pensaient donc que le mens dépend de Yanimus, parce que chacun pense selon qu'il est bien ou mal animatus ; car les sentiments diffèrent sur des sujets identiques selon la diversité des dispositions. Aussi se dépouiller de ses passions, c'est une préparation plus sûre encore pour la méditation du vrai que de.se dépouiller de ses préjugés ; car vous ne détruirez jamais les préjugés tant que la passion restera ; mais si la passion est éteinte, le masque que nous avions mis. sur les objets tombe de lui-même, et les choses restent ce qu'elles sont.
§ III. — Formules sceptiques du droit romain.
Lorsque les Romains énonçaient leur sentence dans ces termes, il semble, il paraît (vidéri, parère) et prononçaient les serments sous la formule ex animi sui sejitentia, voulaient-ils faire entendre qu'ils ne pensaient pas que personne pût s'affranchir entièrement de toute espèce de passion, et n'employaient-ils pas ces formules scrupuleuses, dans leurs jugements et leurs serments, de peur que, si les choses étaient autrement, ils ne se trouvassent parjures ?