PUISSENT- ILS TROUVER CHEZ LUI AU PORT UN LIEU DE REPOS
Dans son enseignement, Yico s'intéressait vivement aux progrès de la jeunesse, et pour la désabuser ou l'empêcher de tomber dans les erreurs des faux docteurs, il ne craignit pas de s'exposer à la haine des savants. Il ne parlait jamais de l'éloquence sans l'appuyer des préceptes de la sagesse, dont elle n'est, disait-il, que l'expression. Il ajoutait que son enseignement, en dirigeant les esprits, devait tendre à les rendre universels. En s'exprimant sur tel sujet particulier, il savait si bien conduire son discours qu'il paraissait animé de l'esprit de toutes les sciences qui avaient quelque rapport à son objet. C'est dans ce sens qu'il avait dit dans son discours De Ratione studiorum qu'un Platon (pour citer un illustre exemple) était chez les anciens, comme une de nos universités, dirigée par un seul système. Ainsi il parlait tous les jours avec autant d'éclat, avec une érudition aussi profonde et un esprit aussi varié que si des savants étrangers eussent assisté à son cours. 11 était porté à la colère, et il fit tous ses efforts pour ne pas s'y livrer en écrivant, et il avouait publiquement que son défaut était de s'emporter, par suite d'une sensibilité excessive, contre les erreurs d'esprit ou de système, ou contre les mauvais procédés de ses rivaux en littérature, tandis qu'il aurait
dû en vrai philosophe, en chrétien, les dissimuler et y compatir.
Du reste, s'il eut de l'aigreur contre ceux qui cherchaient à le diffamer, il témoigna toujours de l'obligeance à ceux qui professaient une juste estime pour sa personne et pour ses ouvrages, et c'étaient les plus honnêtes gens et les plus instruits de la ville. Les demisavants, les faux savants, le traitaient de fou, ou, avec plus de politesse, d'extravagant, d'esprit obscur et paradoxal. La malignité l'accablait d'éloges. Les uns prétendaient que Yico était bon à instruire la jeunesse, lorsqu'elle avait terminé ses études, comme si Quintilien avait tort de désirer que les Alexandres fussent dès le berceau confiés à un Aristote. D'autres lui prodiguaient un éloge qui, pour être plus flatteur, n'en était pas moins nuisible : c'est qu'il était capable de diriger plutôt les maîtres. Yico bénissait ces adversités qui le ramenaient à ses études. Retiré dans sa solitude comme dans un fort inexpugnable, il méditait, il écrivait quelque nouvel ouvrage, et tirait une noble vengeance de ses détracteurs. C'est ainsi qu'il en vint à trouver la Scienza nuova. Depuis ce moment il crut n'avoir rien à envier à ce Socrate au sujet duquel le bon Phèdre exprime ce vœu magnanime :
Cujus non fugio morlem, si famam assequar, Et cedo invidiœ, dummodo absolvar cinis.
« Que l'on m'assure sa gloire, et j'accepte sa mort. Que l'envie me condamne vivant, pourvu qu'on absolve ma cendre. »
Yico avait dit lui-même à un ami que le malheur le poursuivrait jusqu'au tombeau. Cette triste prophétie fut réalisée. A sa mort, les professeurs de l'Université s'étaient rassemblés chez lui, selon l'usage, pour accompagner leur collègue à sa dernière demeure. La confrérie de Sainte-Sophie, à laquelle tenait Vico, devait porter le corps. Il était déjà descendu dans la cour et exposé. Alors commença une vive altercation entre les membres de la congrégation et les professeurs, qui prétendaient également au droit de porter les coins du drap mortuaire. Les deux partis s'obstinant, la congrégation se retira et laissa le cadavre. Les professeurs ne pouvant l'enterrer seuls, il fallut le remonter dans la maison. Son malheureux fils, l'âme navrée, s'adressa au chapitre de l'église métropolitaine, et le fit enterrer enfin dans l'église des Pères de l'Oratoire [detta de' Gerolamini), qu'il fréquentait de son vivant, et qu'il avait choisie lui-même pour le lieu de sa sépulture.
Les restes de Vico demeurèrent négligés et ignorés jusqu'en 1789. Alors son fils Gennaro lui fit graver, dans un coin écarté de l'église, une simple épitaphe. L'Arcadie de Rome, dont Vico était membre, lui avait érigé un monument. Le possesseur actuel du château de Cilento, a mis une inscription à sa mémoire dans une bibliothèque peu considérable du couvent de Sainte-Marie-de-la- Pitié, oii il travaillait ordinairement pendant son séjour à Vatolla.
Nous avons parlé du peu d'impression que produisit sur le public l'apparition du système de Vico. Lorsque parurent les livres De
uno juris principio et De constantia jurisprudentis, l'ouvrage, dit-il lui-même, n'éprouva qu'une critique, c'est qu'on ne le comprenait pas.
Lorsque la Science nouvelle parut en 1725, elle fut attaquée par les protestants et parles catholiques. Tandis qu'un Damiano Romano accusait le système de Vico d'être contraire à la religion, le journal de Leipsick insérait un article envoyé par un autre compatriote de Vico, dans lequel on lui reprochait d'avoir approprié son système au goût de VÉglise romaine. Vico accepte ce dernier reproche, mais il ajoute un mot remarquable : N'est-ce pas un caractère commun à toute religion chrétienne, et même à toute religion, d'hêtre fondée sur le dogme de la Providence ? (Recueil des Opuscules, t. I, p. 141.) — L'accusation de Damiano a été reproduite en 1821, par M. Colangelo^
On a vu comment Vico abandonna la méthode analytique qu'il avait suivie d'abord pour donner à son livre une forme synthétique. Dans la seconde édition (1730), il part souvent des idées de la première comme de principes établis, et les exprime en formules qu'il emploie ensuite sans les expliquer.
1. Damiano Romano. Défense historique des lois grecques venues à Rome contre l'opinion moderne de M. Vico, 1736, in-4''. — Quatorze Lettres sur le troisième principe de la Scienza nuova, relatif à l'origine du langage; ouvrage dans lequel on montre, par des preuves tirées tant de la philosophie que de l'histoire sacrée et profane, que toutes les conséquences de ce principe sont fausses et erronées, 1749. — Dans la préface de son premier ouvrage, il reconnaît que Vico a mérité l'immortalité ; dans le second, fait après la mort de Vico, il l'appelle plagiaire, etc. Il croit prouver d'abord que le système do Vico n'est pas nouveau, et dans cette partie, malgré la diffusion et le pédantisme, l'ouvrage est assez curieux, en ce qu'il rapproche de Vico les auteurs qui ont pu le mettre sur la voie. — Il soutient ensuite que ce système est erroné, et particulièrement contraire à la religion chrétienne. Le critique bienveillant rappelle à cette occasion l'hérésie d'un Alméricus (p. 139), dont on jeta les cendres au vent.
M. Colangelo. Essai de quelques considérations sur la Science nouvelle, dédiée à M. Louis de Médici, ministre des finances, 1821.
Quelques admirateurs de Vico ont appuyé ces injustes accusations, qu'ils regardaient comme autant d'éloges. Dans le désir d'ajouter Vico à la liste des philosophes du dix-huitième siècle, ils ont prétendu qu'il avait obscurci son livre à dessein, pour le faire passer à la censure. Cette tradition, dont on rapporte l'origine à Genovesi, a passé de lui à Galanti son biographe, et ensuite à M. de Angelis. Les personnes qui ont le plus étudié Vico, MM. de Angelis et Jannelli, n'y ajoutent aucune foi, et la lecture du livre suffit pour la réfuter.
Dans la dernière édition (1744), Tobscurité et la confusion augmentent. On ne peut s'en étonner lorsqu'on sait comment elle fut publiée. L'auteur arrivait au terme de sa vie et de ses malheurs; depuis plusieurs mois il avait perdu connaissance. Il paraît que son fils, Gennaro Vico, rassembla les notes qu'il avait pu dicter depuis l'édition de 1730, et les intercala à la suite des passages auxquels elles se rapportaient le mieux, sans entreprendre de les fondre avec le texte, auquel il n'osait toucher.
La plupart des retranchements que nous nous sommes permis, portent sur ces additions.
Quoique nous n'ayons point traduit le morceau considérable intitulé Idée de Vouvrage, et que nous ayons abrégé de moitié la Table chronologique, nous n'avons réellement rien retranché du livre I". Tout ce que nous avons passé dans la table, se trouve placé ailleurs, et plus convenablement. Quant à Vidée de Vouvrage, Vico avoue lui-même, en tête de l'édition de 1730, qu'il y avait mis d'abord une sorte de préface qu'il supprima, et qu'il écrivit cette explication du frontispice pour remplir exactement le même nombre de pages.
C'est sur le second livre que portent les principaux retranchements. Le plus considérable des morceaux que nous n'avons pas cru devoir traduire, est une explication historique de la mythologie grecque et latine. Il comprend, dans le deuxième volume de l'édition de Milan (1803), les pages 101-107, 120-138, 147-156, 159, 165-171, 179, 182-185, 216-223, 235-238, 239-240, 254-268. Nous en avons rejeté l'extrait à la fin de la traduction. Pour ne point juger cette partie du système avec une injuste sévérité, il faut rappeler qu'au temps de Vico la science mythologique était encore frappée de stérilité par l'opinion ancienne qui ne voyait que des démons dans les dieux du paganisme, ou renfermée dans le système presque aussi infécond de l'apothéose. Vico est un des premiers qui aient considéré des divinités comme autant de symboles d'idées abstraites.
Les autres retranchements du livre II comprennent les pages 7-12, 40-46, 49, 69-71, 90-92, 188-192, 210, et en grande partie 286-288. Ceux des derniers livres ne portent que sur les pages 78-9, 81-2, 84, 133, 138-140, 143-4.
Vico mentionne, dans la bibliographie qu'on vient de lire, à l'époque de leur publication, tous ses ouvrages importants : 1708. De nostri temporis studiorum Ratione. — 1710. De antiquissima Italorum sapieyitia ex originibus linguœ latinœ eruenda ; trad. en italien, 1816, Milan. — 1716. Vita di Maresciallo Antonio
Carafa» — 1721. De unojuris universi principio. De constantia jurisprudentis, — Enfin les trois éditions de la Scienza nuova^
1725, 1730, 1744. La première a été réimprimée en 1817, à Naples, par les soins de M. Salvatore Galotti. La dernière Ta été, en 1801, à Milan; à Naples, en 1811 et en 1816, ou 1818? 1821? Elle a été traduite en allemand par M. W.-E. Weber, Leipsick, 1822. — Pour compléter celte liste, nous n'aurons qu'à suivre l'éditeur des Opuscules de Vico. M. Carlantonio de Rosa, marquis de Villa-Rosa, les a recueillis en quatre volumes in-8" (Naples, 1818). Nous avons trouvé quelques omissions dans ce recueil : entre autres celle de quelques notes faites par Vico sur VArt poétique d'Horace. Ces notes peu remarquables ne portent point de date. Elles ont été publiées récemment.— Les pièces inédites publiées en 1818, par M. Antonio Giôrdano, se trouvent dans le recueil de Rosa.
Le premier volume du Recueil des Opuscules contient plusieurs écrits en prose italienne. Le plus curieux est le mémoire de Vico sur sa vie. L'estimable éditeur, descendant d'un protecteur de Vico, y a joint une addition de l'auteur qu'il a retrouvée dans ses papiers, et a complété la vie de Vico d'après les détails que lui a transmis le fils même du grand homme. Rien de plus touchant que les pages xv et 158-168 de ce volume. Nous en avons donné un extrait. Les autres pièces sont moins importantes. — 1715. Discours sur les somptueux repas des Romains, prononcé en présence du duc de Medina-Cœli, vice-roi. — Oraison funèbre d'Anne-Marie d'Aspremont, comtesse d'Althan^mère du vice-roi. Beaucoup d'originalité. Comparaison remarquable entre la guerre de la succession d'Espagne et la seconde guerre punique. — 1727. Oraison funèbre d'*Angiola Cimini, marquise de la Petrella. L'argument est très beau : Elle a enseigné par Vexemple de sa vie la douceur et Vaustérité (il soave austero) de la vertu.
Le second volume renferme quelques opuscules et un grand nombre de lettres, en italien. Le principal opuscule est la Réponse à un article du journal littéraire d'Italie. C'est là qu'il juge Descartes avec l'impartialité que nous avons admirée plus haut. Dans deux lettres que contient aussi ce volume (au P. de Vitré,
1726, et à D. Francesco Soi! a, 1729), il attaque la réforme cartésienne, et l'esprit du dix-huitième siècle, souvent avec humeur, mais toujours d'une manière éloquente. Deux morceaux sur Dante ne sont pas moins curieux. On y trouve l'opinion, reproduite depuis par Monti, que l'auteur de la Divine Comédie est plus admirable
encore dans le Purgatoire et le Paradis que dans VEnfer si exclusivement admiré. — 1730. Pourquoi les orateurs réussissent mal dans la poésie. — De la grammaire. — 1720. Remerciement à un défenseur de son système. Dans cette lettre curieuse, Vico explique le peu de succès de la Scienza nuova. On y trouve le passage suivant : < Je suis né dans cette ville, et j'ai eu affaire à bien des gens pour mes besoins. Me connaissant dès ma première jeunesse, ils se rappellent mes faiblesses et mes erreurs. Comme le mal que nous voyons dans les autres nous frappe vivement, et nous reste profondément gravé dans la mémoire, il devient une règle d'après laquelle nous jugeons toujours ce qu'ils peuvent faire ensuite de beau et de bon. D'ailleurs je n'ai ni richesses ni dignité; comment pourrais-je me concilier l'estime de la multitude? > etc. — 1725. Lettre dans laquelle il se félicite de n'avoir pas obtenu la chaire de droit, ce qui lui a donné le loisir de composer la Science nouvelle. — Lettre fort belle sur un ouvrage qui traitait de la morale chrétienne, à M^"" Muzio Gaëta. — Lettre au même, dans laquelle il donne une idée de son livre De antiqua sapientia Italorum. « Il y a quelques années que j'ai travaillé à un système complet de métaphysique. J'essayais d'y démontrer que l'homme est Dieu dans le monde des grandeurs abstraites, et que Dieu est géomètre dans le monde des grandeurs concrètes, c'est-à-dire dans celui de la nature et des corps. En effet, dans la géométrie l'esprit humain part du point, chose qui n'a point de parties, et qui, par conséquent, est infinie ; ce qui faisait dire à Galilée que quand nous sommes réduits au point, il n'y a plus lieu ni à l'augmentation, ni à la diminution, ni à l'égalité... Non seulement dans les problèmes, mais aussi dans les théorèmes, connaître et faire, c'est la même chose pour le géomètre comme pour Dieu. »
Les réponses des hommes de lettres auxquels écrit Vico, donnent une haute idée du public philosophique de l'Italie à cette époque. Les principaux sont Muzio Gaëta, archevêque de Bari; un prédicateur célèbre, Michelangelo, capucin; Nicolo Concina, de Tordre des Prêcheurs, professeur de philosophie et de droit naturel, à Padoue, qui enseignait plusieurs parties de la doctrine de Vico; Tommaso Maria Alfani, du même ordre, qui assure avoir été comme ressuscité, après une longue maladie, par la lecture d'un nouvel ouvrage de Vico; le duc de Lorenzano, auteur d'un ouvrage sur le bon usage des passions humaines; enfin l'abbé Antonio Conti, noble vénitien, auteur d'une tragédie de César, et qui était lié avec Leibnitz et Newton. Vico était aussi en correspondance avec le célèbre Gravina, avec Paolo Doria, philosophe cartésien; avec
Aulisio, professeur de droit à Naples, qui savait neuf langues, et qui écrivit sur la médecine, sur l'art militaire et sur l'histoire. D'abord ennemi de Vico, Aulisio se réconcilia avec lui après la lecture du discours De nostri temporis studiorum Ratione. Nous n'avons ni les lettres qu'il écrivit à ces trois derniers, ni leurs réponses.
Dans le troisième volume des Opuscules, Yico offre une preuve nouvelle que le génie philosophique n'exclut point celui de la poésie. Ainsi sont dérangées sans cesse les classifications rigoureuses des modernes. Quoi de plus subtil, et en même temps de plus poétique que le génie de Platon? Vico présente aussi, par ce double caractère, une analogie remarquable avec l'auteur de la Divine Comédie.
Mais c'est dans sa prose, c'est dans son grand poème philosophique de la Scienza iiuova, que Vico rappelle la profondeur et la sublimité de Dante. Dans ses poésies proprement dites il a trop souvent sacrifié au goût de son siècle. Trop souvent son génie a été resserré par l'insignifiance des sujets officiels qu'il traitait. Cependant plusieurs de ces pièces se font remarquer par une grande et noble facture. Voyez particulièrement V Exaltation de Clément XII, le Panégyrique de Vélecteur de Bavière^ Maximilien Emmanuel ; la Mort d'Angela Cimini ; plusieurs sonnets, pages 7, 9, 190, 195; enfin, un épithalame dans lequel il met plusieurs des idées de la Scienza nuova dans la bouche de Junon.
Nous ne nous arrêterons que sur les poésies où Vico a exprimé un sentiment personnel. La première est une élégie qu'il composa à l'âge de vingt-cinq ans (1693); elle est intitulée Pensées de mélancolie. A travers les concetti ordinaires aux poètes de cette époque, on y démêle un sentiment vrai : « Douces images du « bonheur, venez encore aggraver ma peine ! Vie pure et tran- « quille, plaisirs honnêtes et modérés, gloire et trésors acquis par -« le mérite, paix céleste de l'âme (et ce qui est plus poignant à « mon cœur), amour dont l'amour est le prix, douce réciprocité « d'une foi sincère!... » Longtemps après, sans doute de 1720 à 1730, il répond par un sonnet à un ami qui déplorait l'ingratitude de la patrie de Vico. « Ma chère patrie m'a tout refusé!... Je la « respecte et la révère. Utile et sans récompense, j'ai trouvé déjà « dans cette pensée une noble consolation. Une mère sévère ne
< caresse point son fils, ne le presse point sur son sein, et n'en est
< pas moins honorée... » La pièce suivante, la dernière du recueil
de ses poésies, présente une idée analogue à celle du dernier morceau qu'il a écrit en prose. (Voy. la fin du Discours.) C'est une réponse au cardinal Filippo Pirelli, qui avait loué la Scienza nuova dans un sonnet. « Le destin s'est armé contre un misé- « rable, a réuni sur lui seul tous les maux qu'il partage entre les « autres hommes, et abreuvé son corps et ses sens des plus cruels « poisons. Mais la Providence ne permet pas que Pâme qui est à « elle soit abandonnée à un joug étranger. Elle l'a conduit, par des « routes écartées, à découvrir son œuvre admirable du monde « social, à pénétrer dans l'abîme de sa sagesse les lois éternelles- « par lesquelles elle gouverne l'humanité. Et grâce à vos louanges, « ô noble poète, déjà fameux, déjà antique de son vivant, il vivra « aux âges futurs, l'infortuné Vico ! »
Le quatrième volume renferme ce que Vico a écrit en latin. La vigueur et l'originalité avec lesquelles il écrivait en cette langue, eussent fait la gloire d'un savant ordinaire.
1696. Pro auspicatissimo in Hispaniam reditu Francisci Benavidii S. Stephani comitis atque in recjno Neap. Pro rege oratio. — 1697. In funere Catharince Aragonicc Segorbiensium ducis oratio. — 1702. Pro felici in Neapolitanum solium aditu Philippi V, Hispaniarum novique orbis monarchœ, oratio. — 1708. De nostri temporis studiorum Ratione oratio ad litterarum studiosam juventutem, habita in R. Neap. Academia. — 1708. In Caroli et Marise AmalicB utriusque Siciliœ regum nupiiis oratio. — Oratiuncula pro adsequenda laurea in utroque jure. — Carolo Borbonio utriusque Siciliœ Régi R. Neap. Academia. — Carolo Borbonio utriusque Siciliœ Régi epistola.
1729. Vici vindiciœ sive notœ in acta eruditorum Lipsiensia mensis augusti A. — 1727, ubi inter nova litteraria unum extat de ejus libro, cui titulus : Principj d'una scienza nuova d'intorno alla cominune natura délie nazioni. Cet article, où l'on reproche à Vico d'avoir approprié son système au goût de V Église romaine^ avait été envoyé par un Napolitain. La violence avec laquelle Vico répond à un adversaire obscur ferait quelquefois sourire, si l'on ne connaissait la position cruelle où se trouvait alors Fauteur. « Lecteur impartial, dit-il en terminant, il est bon que tu « saches que j'ai dicté cet opuscule au milieu des douleurs d'une « maladie mortelle, et lorsque je courais les chances d'un remède « cruel qui, chez les vieillards, détermine souvent l'apoplexie. Il « est bon que tu saches que depuis vingt ans j'ai fermé tous les
« livres, afin de porter plus d'originalité dans mes recherches sur « le droit des gens ; le seul livre où j'ai voulu lire c'est le sens < commun de l'humanité. » Ce qui rend cet opuscule précieux, c'est qu'en plusieurs endroits Vico déclare que le sujet propre de la Scienza nuova, c'est la nature commune aux nations, et que son système du droit des gens n'en est que le principal corollaire.
1708. Oratio cujus argumentum, hostem hosti infensiorem infestioremque quam stultum sibi esse neminem : Nul n'a d'ennemi plus cruel et plus acharné que l'insensé ne l'est de lui-même. — 1732. De mente heroica oratio habita in R. Neap. Academia. L'héroïsme dont parle Vico est celui d'une grande âme, d'un génie courageux qui ne craint point d'embrasser dans ses études l'universalité des connaissances, et qui veut donner à sa nature le plus haut développement qu'elle comporte. Nulle part il ne s'est plus abandonné à l'enthousiasme qu'inspire la science considérée dans son ensemble et dans son harmonie. Cet ouvrage, qui semble porter l'empreinte d'une composition très rapide, est surtout remarquable par la chaleur et la poésie du style. (Voy. plus bas). L'auteur avait cependant soixante-quatre ans.
Ajoutez à cette liste des ouvrages latins de Yico un grand nombre de belles inscriptions. Voici l'indication des plus considérables : Inscriptions funéraires en l'honneur de D. Joseph Capece et D. Carlo de Sangro, 1707, faites par ordre du comte de Daun, général des armées impériales dans le royaume de Naples. — Autre en l'honneur de l'empereur Joseph, 1711, faite par ordre du vice-roi, Charles Borromée. — Autre en l'honneur de l'impératrice Éléonore, faite par ordre du cardinal Wolfang de Scratembac, vice-roi.
Nous avons déjà nommé la plupart des auteurs qui ont mentionné Vico : Journal de Trévoux, 1726, septembre, page 1742. — Journal de Leipsick, 1727, août, page 383. — Bibliothèque ancienne et moderne de Leclerc, tomeXVlll, partie ii, page426. — Damiano Romano. — Duni? Governo civile. — Cesarotti (sur Homère). — Parini (dans ses cours à Milan). — Joseph de Cesare, Pensées de Vico sur... 18...? — Signorelli. — Romagnosi (de Parme). — L'abbé Talia, Lettres sur la philosophie morale, 1817, Padoue. — Colangelo, Biblioteca analitica, passim. — Joignez-y Herder, dans ses Opuscules, et Wolf dans son Musée des sciences de Vantiquité (tome I, page 555). Ce dernier n'a extrait que la partie de la Scienza nuova relative à Homère. — Aucun Anglais, aucun Écossais, que je sache, n'a fait mention de Vico, si ce n'est l'auteur d'une brochure récemment publiée sur l'état des études en
Allemagne et en Italie.— En France, M. Salfî est le premier qui ait appelé Tattention du public sur la Scienza nuova, dans son Éloge de Filangieri, et dans plusieurs numéros de la Revue encyclopédique, t. II, page 540; t. VI, page 364; t. VII, page 343. — Voy. aussi Mémoires du comte Orloff sur Naples, 1821, t. IV, page 439, et t. V, page 7.
Vico n'a point laissé d'école ; aucun philosophe italien n'a saisi son esprit dans tout le siècle dernier; mais un assez grand nombre d'écrivains ont développé quelques-unes de ses idées. Nous donnons ici la liste des principaux.
Genovesi (né en 1712, mort en 1769). N'ayant pu me procurer que deux des nombreux ouvrages de ce disciple illustre de Vico (les Institutions et la Diceosina), je donne les titres de tous les livres qu'il a faits, en faveur de ceux qui seraient à même de faire de plus amples recherches. — Leçons d'économie politique et commerciale. — Méditations philosophiques (sur la religion et la morale), 1758. — Institutions de métaphysique à l'usage des commençants. — Lettre académique (sur l'utihté des sciences, contre le paradoxe de J.-J. Rousseau), 1764. — Logique à l'usage des jeunes gens, 1766 (divisée en cinq parties : emendatrice, incentrice, giudicatrice, ragionatrice, ordonatrice. On estime le dernier chapitre {Considérations sur les sciences et les arts). — Traité des sciences métaphysiques, 1764 (divisé en Cosmologie, Théologie, Anthropologie). — Dicéosine, ou science des droits et des devoirs de Vhomme, 1767; ouvrage inachevé. C'est surtout dans le troisième volume de la Dicéosine que Genovesi expose des idées analogues à celles de Vico.
Filangieri (né en 1752, mort en 1788). — Quoique cet homme célèbre n'ait rien écrit qui se rattache au système de Vico, nous croyons devoir le placer dans cette liste. A l'époque de sa mort prématurée, il méditait -deux ouvrages; le premier eût été intitulé : Nouvelle science des sciences; le second : Histoire civile, universelle et perpétuelle. Il n'est resté qu'un fragment très court du premier, et rien du second. J'ai cherché inutilement ce fragment.
Cuoco (mort en 1822), Voyage de Platon en /fa/ie. Ouvrage très superficiel et qui exagère tous les défauts du Foyagfe d'Anacharsis. Les hypothèses historiques de Vico ont souvent chez Cuoco un air plus paradoxal encore, parce qu'on n'y voit plus les principes dont elles dérivent. Ce sont à peu près les mêmes idées sur l'Histoire éternelle, sur l'Histoire romaine en particulier, sur les Douze Tables, sur l'âge et la patrie d'Homère, etc. Au moment où les
persécutions égarèrent la raison du malheureux Cuoco, il détruisit un travail fort remarquable, dit-on, sur le système de la Science nouvelle.
L'infortuné Mario Pagano (né en 1750, mort en 1800) est de tous les publicistes celui qui a suivi de plus près les traces de Vico. Mais, quel que soit son talent, on peut dire que, dans ses Saggi politici, les idées de Vico ont autant perdu en originalité que gagné en clarté. Il ne fait point marcher de front, comme Vico, l'histoire des religions, des gouvernements, des lois, des mœurs, de la poésie, etc. Le caractère religieux de la Science nouvelle a disparu. Les explications physiologiques qu'il donne à plusieurs phénomènes sociaux ôtent au système sa grandeur et sa poésie, sans l'appuyer sur une base plus solide. Néanmoins les Essais politiques sont encore le meilleur commentaire de la Science nouvelle. Voici les points principaux dans lesquels il s'en écarte. 1° Il pense avec raison que la seconde barbarie^ celle du moyen âge, n'a pas été aussi semblable à la première que Vico paraît le croire. 2" Il estime davantage la sagesse orientale. 3° Il ne croit pas que tous les hommes après le déluge soient tombés dans un état de brutalité complète. 4° Il explique l'origine des mariages, non par un sentiment religieux, mais par la jalousie. Les plus forts auraient enlevé les plus belles, auraient ainsi formé les premières familles et fondé la première noblesse. 5° Il croit qu'à l'origine de la société les hommes furent, non pas agriculteurs, comme l'ont cru Vico et Rousseau, mais chasseurs et pasteurs.
Chez tous les écrivains que nous venons d'énumérer, les idées de Vico sont plus ou moins modifiées par l'esprit français du dernier siècle. Un philosophe de nos jours me semble mieux mériter le titre de disciple légitime de Vico. C'est M. Cataldo Jannelli, employé à la bibliothèque royale de Naples, qui a publié, en 1817, un ouvrage intitulé : Essai sur la nature et la nécessité de la science des choses et histoires humaines. Nous n'entreprendrons pas de juger ce livre remarquable. Nous observerons seulement que l'auteur ne semble pas tenir assez de compte de la perfectibilité de l'homme. Il compare trop rigoureusement l'humanité à un individu, et croit qu'elle aura sa vieillesse comme sa jeunesse et sa virilité (page 58).
11 ne nous reste qu'à donner la liste des principaux auteurs français, anglais et allemands qui ont écrit sur la philosophie de rhisloire. Lorsque nous n'étions pas sûr d'indiquer avec exacti-
tude le titre de l'ouvrage, nous avons rapporté seulement le nom de Tauteur.
France. Bossuet. Discours sur Vhistoire universelle, 1681. — Voltaire. Philosophie de Vhistoire. Essai sur Vesprit et les mœurs des nations, commencé en 1740, imprimé en 1765. — Turgot. Discours sur les avantages que rétablissement du christianisme a procurés au genre humain. Autre sur les progrès de Vesprit humain. Essais sur la géographie politique. Plan d'histoire universelle. Progrès et décadences alternatives des sciences et des arts. Pensées détachées. Ces divers morceaux sont ce que nous avons de plus original et de plus profond sur la philosophie de l'histoire. L'auteur les a écrits à l'âge de vingt-cinq ans, lorsqu'il était au séminaire, de 1750 à 1754. Voy. le second volume des Œuvres complètes, 1810. — Condorcet. Esquisse d'un tableau historique deà progrès de Vesprit humain; écrit en 1793, publié en 1799. — M""" de Staël, passim, et surtout dans son ouvrage sur la Littérature considérée dans ses rapports avec les institutions politiques. — Walckenaër. Essai sur Vhistoire de Vespèce humaine. — Cousin. De la philosophie de Vhistoire, dans ses Fragments philosophiques, écrit en 1818, imprimé en 1826. — Michelet, Introduction à Vhistoire universelle, etc.
Angleterre. Ferguson. Essai sur Vhistoire de la société civile. 1767; trad. — Millar. Observations sur les distinctions de rang dans la société. 1771. — Kames. Essais sur Vhistoire de Vhomme, 1773. — Dunbar. Essais sur Vhistoire de Vhumanité, — Price... 1787. — Priestley. Discours sur Vhistoire; traduits.
Allemagne. Iselin. jF/is^oire du genre humain, 1764. — Herder. Idées philosophiques sur Vhistoire de Vhumariité. 1772 (traduit par Edgar Quinet, 1827). — Kant. Idée de ce que pourrait être une histoire universelle, considérée dans les vues d'un citoyen du monde (traduit par Villiers dans le Conservateur, tome II, an VIII). Autres opuscules du même, sur l'identité de la rfeice humaine, sur le commencement de l'histoire du genre humain, sur la théorie de la pure religion morale, etc. (traduits dans le même volume du Conservateur, ou dans les Archives philosophiques et littéraires, tome VIII). — Lessing. Éducation du genre humain, 1786. — Meiners. Histoire de Vhumanité, 1786. — Voyez aussi ses autres ouvrages, passim, — Carus. Idées pour servir à Vhistoire du genre humain — Ancillon. Essais philosophiques, ou nouveaux mélanges, etc., 1817. Voy. Philosophie
de Vhistoire, dans le premier volume; Perfectibilité, dans le second (écrit en français).
Ajoutez à cette liste un nombre infini d'ouvrages dont le sujet est moins général, mais qui n'en sont pas moins propres à éclairer la philosophie de l'histoire; tels que VHistoire de la, culture et de la littérature en Europe, par Eichorn; la Symbolique de Creuzer, trad. par Guigniaut, etc.