VI
Corollaires relatifs à la logique des esprits cultivés.
1. D'après tout ce que nous venons d'établir en vertu de cette logique poétique, relativement à l'origine des langues, nous reconnaissons que c'est avec raison que les premiers auteurs du langage furent réputés sages dans tous les âges suivants, puisqu'ils donnèrent aux choses des noms conformes à leur nature, et remarquables par la propriété. Aussi nous avons vu que.
1. Nous trouvons ici une preuve de ce que nous avons avancé dans les axiomes : Si les savants s'appliquent à trouver les origines de la langue allemande en suivant nos principes, ils y feront d'étonnantes découvertes. (Vico.)
chez les Grecs et les Latins, nom et nature signifièrent souvent la même chose.
2. La topique commença avec la critique. La topique est l'art qui conduit l'esprit dans sa première opération, qui lui enseigne les aspects divers {les lieux, TCTCoi) que nous devons épuiser, en les observant successivement, pour connaître dans son entier l'objet que nous examinons. Les fondateurs de la civilisation humaine se livrèrent à une topique sensible, dans laquelle ils unissaient les propriétés, les qualités ou rapports des individus ou des espèces, et les employaient tout concrets à former leur genres poétiques ; de sorte qu'on peut dire avec vérité que le premier âge du monde s'occupa de la première opération de l'esprit.
Ce fut dans l'intérêt du genre humain que la Providence fit naître la topique avant la critique. 11 est naturel de connaître d'abord les choses, et ensuite de \q^ juger. La topique rend les esprits inventifs, comme la critique les rend exacts. Or, dans les premiers temps les hommes avaient à trouver, à inventer toutes les choses nécessaires à la vie. En effet, quiconque y réfléchira, trouvera que les choses utiles ou nécessaires à la vie, et même celles qui ne sont que de commodité, d'agrément ou de luxe, avaient déjà été trouvées par les Grecs, avant qu'il y eût parmi eux des philosophes. Nous l'avons dit dans un axiome : Les enfants sont grands imitateurs; la poésie nest qiiimitatio7i; les arts ne sont que des imitations de la nature, qu'une poésie réelle. Ainsi, les premiers peuples qui nous représentent Y enfance du genre humain, fondèrent d'abord le monde des arts ; les philosophes qui vinrent long-
temps après, et qui nous en représentent \s, vieillesse^ fondèrent le monde des sciences qui compléta le système de la civilisation humaine.
3. Cette histoire des idées humaines est confirmée, d'une manière singulière, par Yhistoire de la philosophie elle-même. La première méthode d'une philosophie grossière encore fut l'aÙToil^'a ou évidence des sens; nous avons vu, dans l'origine de la poésie, quelle vivacité avaient les sensations dans les âges poétiques. Ensuite vint Ésope, symbole des moralistes que nous appellerons vulgaires; Ésope, antérieur aux sept sages de la Grèce, employa des exemples pour raisonnements; et comme l'âge poétique durait encore , il tirait ces exemples de quelque fiction analogue, moyen plus puissant sur l'esprit du vulgaire que les meilleurs raisonnements abstraits ^ Après Ésope vint Socrate : il commença la dialectique par Y induction qui conclut de plusieurs choses certaines à la chose douteuse qui est en question. Avant Socrate , la médecine, fécondant l'observation par l'induction, avait produit Hippocrate, le premier de tous les médecins pour le mérite comme pour l'époque, Hippocrate auquel fut si bien dû cet éloge immortel : Nec fallit quemquam, nec falsus ah ullo est. Au temps de Platon, les mathématiques avaient, par la méthode de composition dite synthèse^ fait d'immenses progrès dans l'école de Pythagore, comme on peut le voir par le Timée. Grâce à cette méthode, Athènes florissait alors par la culture de tous les arts qui font la gloire du génie humain, par la poésie, l'éloquence et l'histoire, par
1. Comme le prouve le succès avec lequel Ménénius Agrippa ramena à l'obéissance le peuple romain. (Vico.)
la musique et les arts du dessin. Ensuite vinrent Aristote et Zenon; le premier enseigna le syllogisme^ forme de raisonnement qui n'unit point les idées particulières pour former des idées générales, mais qui décompose les idées générales dans les idées particulières qu'elles renferment ; quant au second, sa méthode favorite , celle du sorite , analogue à celle de nos modernes philosophes, n'aiguise l'esprit qu'en le rendant trop subtil. Dès lors la philosophie ne produisit aucun fruit remarquable pour l'avantage du genre humain. C'est donc avec raison que Bacon, aussi grand philosophe que profond politique, recommande Vinduction dans son Organum. Les Anglais, qui suivent ce précepte, tirent de Vinduction les plus grands avantages dans la philosophie expérimentale.
4. Cette histoire des idées humaines montre jusqu'à l'évidence Terreur de ceux qui, attribuant, selon le préjugé vulgaire, une haute sagesse aux anciens, ont cru que Minos, Thésée, Lycurgue, Romulus et les autres rois de Rome donnèrent à leurs peuples des lois universelles. Telle est, la forme des lois les plus anciennes qu'elles semblent s'adresser à un seul homme ; d'un premier cas elles s'étendaient à tous les autres, car les premiers peujjles étaient incapables d'idées générales; ils ne pouvaient les concevoir avant que les faits qui les appelaient se fussent présentés. Dans le procès du jeune Horace, la loi de Tullus Hostilius n'est autre chose que la sentence portée contre Y illustre accusé, par les duumvirs qui avaient été créés par le roi pour ce jugement \ Cette loi de Tullus est un
1. Selon Tite-Live, Tullus ne voulut point juger lui-même Horace, parce qu'il craignait de prendre sur lui l'odieux d'un tel jugement, explication tout
exemple, dans le sens où l'on dit châtiments exemplaires. S'il est vrai, comme le dit Aristote, que les républiques héroïques n avaient pas de lois pénales, il fallait que les exemples fussent d'abord réels; ensuite vinrent les exemples abstraits. Mais lorsque l'on eut acquis des idées générales, on reconnut que la propriété essentielle de la loi devait être V universalité, et l'on établit cette maxime de jurisprudence : Legibus, non exemplis est judicandum.
à fait ridicule. Tite-Live n'a pas compris que dans un sénat héroïque, c'està-dire aristocratique, un roi n'avait d'autre puissance que celle de créer des duumvirs ou commissaires pour juger les accusés; le peuple des cités héroïques ne se composait que de nobles, auxquels l'accusé déjà condamné pouvait toujours en appeler. (Vico.)