‹ Œuvres choisies de VicoChapitre 73 sur 93 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Découverte du véritable Homère.

Ces observations philosophiques et philologiques nous portent à croire qu'il en est &' Homère comme de la guerre de Troie, qu'il fournit à l'histoire une fameuse époque chronologique, et dont cependant les plus sages critiques révoquent en doute la réalité. Certainement, s'il ne restait pas plus de traces d'Homère que de la guerre de Troie, nous ne pourrions y voir, après tant de difficultés, quun être idéal, et non pas un homme. Mais ces deux poèmes qui nous sont parvenus nous forcent de n'admettre cette opinion qu'à demi, et de dire qu Homère a été V idéal ou le caractère héroïque du peuple de la Grèce racontant sa propre histoire dans des chants nationaux.

Tout ce qui était absurde et invraisemblable dans l'Homère que l'on s'est figuré jusqu'ici, devient dans notre Homère convenance et nécessité.

— 1. D'abord l'incertitude de la jxUrie d'Homère nous oblige de dire que si les peuples de la Grèce se disputèrent l'honneur de lui avoir donné le jour, et le revendiquèrent tous pour concitoyen, c'est qu'ils étaient eux-mêmes Homère, — S'il y a une telle diversité d'opinions sur l'époque où il a vécu, c'est qu'il vécut en effet dans la bouche et dans la mémoire des mêmes peuples, depuis la guerre de Troie jusqu'au temps de Numa, ce qui fait quatre cent soixante ans. — 2. La cécité^ la. pauvreté d'Homère furent celles des rapsodes, qui, étant aveugles (d'où leur venait le nom d"'0|ji.YjpGi), avaient une plus forte mémoire. C'étaient de pauvres gens qui gagnaient leur vie à chanter par les villes les poèmes homériques^ dont ils étaient auteurs, en ce sens qu'ils faisaient partie des peuples qui y avaient consigné leur histoire. — 3. De cette manière, Homère composa Vlliade dans sa jeunesse, c'est-à-dire dans celle de la Grèce. Elle se trouvait alors tout ardente de passions sublimes, d'orgueil, de colère et de vengeance. Ces sentiments sont ennemis delà dissimulation, et n'excluent point la générosité; elle devait admirer Achille, le héros de la force. Homère, déjà vieux, composa V Odyssée, lorsque les passions des Grecs commençaient à être refroidies par la réflexion, mère de la prudence. La Grèce devait admirer

Ulysse, le héros de la sagesse. Au temps de la jeunesse d'Homère, la fierté d'Agamemnon, l'insolence et la barbarie d'Achille plaisaient aux peuples de la Grèce. Lors de sa vieillesse, ils aimaient déjà le luxe d'Alcinous, les délices de Calypso, les voluptés de Gircé, les chants des Sirènes et les amusements des amants de Pénélope. Gomment, en effet,, rapporter au même âge des mœurs absolument opposées ? Gette difficulté a tellement frappé Platon que, ne sachant comment la résoudre, il prétend que, dans les divins transports de l'enthousiasme poétique, Homère put voir dans l'avenir ces mœurs efféminées et dissolues. Mais n'est-ce pas attribuer le comble de l'imprudence à celui qu'il nous présente comme le fondateur de la civilisation grecque? Peindre d'avance de telles mœurs, tout en les condamnant, n'est-ce pas enseigner à les imiter ? Gonvenons plutôt que l'auteur de V Iliade dut précéder de longtemps celui de V Odyssée que le premier, originaire du nord-est de la Grèce, chanta la guerre de Troie qui avait eu lieu dans son pays; et que l'autre, né du côté de l'Orient et du midi, célèbre Ulysse qui régnait dans ces contrées. — 4. Le caractère individuel d'Homère disparaissant ainsi dans la foule des peuples grecs, il se trouve justifié de tous les reproches que lui ont faits les critiques, et particulièrement de la bassesse des pensées , de la grossièreté des mœurs, de ses comparaisons sauvages, des idiotismes, des licences de versification, de la variété des dialectes qu'il emploie ; enfin d'avoir élevé les hommes à la grandeur des dieux, et fait descendre les dieux au caractère d'hommes. Longin n'ose défendre de telles fables qu'en les expliquant par des allégories philo-

sophiques; c'est dire assez que, prises dans leur premier sens, elles ne peuvent assurer à Homère la gloire d'avoir fondé la civilisation grecque. — Toutes ces imperfections de la poésie homérique que Ton a tant critiquées répondent à autant de caractères des peuples grecs eux-mêmes. — 5. Nous assurons à Homère le privilège d'avoir eu seul la puissance d'inventer les mensonges poétiques (Aristote), les caractères héroïques (Horace); le privilège d'une incomparable éloquence dans ses comparaisons sauvages, dans ses affreux tableaux de morts et de batailles, dans ses peintures sublimes des passions, enfin le mérite du style le plus brillant et le plus pittoresque. Toutes ces qualités appartenaient à l'âge héroïque de la Grèce. C'est le génie de cet âge qui fit d'Homère un poète incomparable. Dans un temps où la mémoire et l'imagination étaient pleines de force, où la puissance d'invention était si grande, il ne pouvait être philosophe. Aussi ni la philosophie, ni la poétique ou la critique, qui vinrent plus tard, n'ont pu jamais faire un poète qui approchât seulement d'Homère. — 6* Grâce à notre découverte, Homère est assuré désormais des trois titres immortels qui lui ont été donnés , d'avoir été le fondateur de la civilisation grecque^ le père de tous les autres poètes , et la source des diverses philosophies de la Grèce. Aucun de ces trois titres ne convenait à Homère tel qu'on se l'était figuré jusqu'ici. Il ne pouvait être regardé comme le fondateur de la civilisation grecque^ puisque dès l'époque de Deucalion et Pyrrha elle avait été fondée avec l'institution des mariages , ainsi que nous l'avons démontré en traitant de la sagesse poétique qui fut le principe de cette civilisation. 11 ne pouvait être

regardé comme le père des poètes^ puisqu'avant lui avaient fleuri les poètes théologiens^ tels qu'Orphée, Amphion, Linus et Musée; les chronologistes y joignent Hésiode en le plaçant trente ans avant Homère. Il fut même devancé par plusieurs poètes héroïques, au rapport de Gicéron (Brutus) ; Eusèbe les nomme dans sa Préparation évangéUque ; ce sont Philamon, Théméride, Démodocus, Épiménide, Aristée, etc. — Enfin, on ne pouvait voir en lui la source des diverses philosophies de la Grèce, puisque nous avons démontré dans le livre II que les philosophes ne trouvèrent point leurs doctrines dans les fables homériques, mais qu'ils les y rattachèrent. La sagesse poétique avec ses fables fournit seulement aux philosophes l'occasion de méditer les plus hautes vérités de la métaphysique et de la morale, et leur donna en outre la facilité de les expliquer.

On doit trouver dans les poèmes d'Homère les deux principales sources des faits relatifs au droit naturel des gens, considéré chez les Grecs.

Aux éloges que nous venons de donner à Homère, ajoutons celui d'avoir été le plus ancien historien du paganisme qui nous soit parvenu. Ses poèmes sont comme deux grands trésors où se trouvent conservées les mœurs des premiers âges de la Grèce. Mais le destin des poèmes d'Homère a été le même que celui des lois des Douze Tables. On a rapporté ces lois au législateur d'Athènes, d'où elles seraient passées à Rome, et l'on

n'y a point vu Vhistoire du droit naturel des jjeuples héroïques du Latium ; on a cru que les poèmes d'Homère étaient la création du rare génie d'un individu, et l'on n'y a pu découvrir Vhistoire du droit naturel des peuples héroïques de la Grèce.

Histoire raisonnée des poètes dramatiques et lyriques.

Nous avons déjà montré qu'antérieurement à Homère il y avait eu trois âges de poètes : celui des poètes théologiens, dans les chants desquels les fables étaient encore des histoires véritables et d'un caractère sévère; celui des poètes héroïques, qui altérèrent et corrompirent ces fables; enfin l'âge d'Homère, qui les reçut altérées et corrompues. Maintenant la même critique métaphysique peut, en nous montrant le cours d'idées que suivirent les anciens peuples, jeter un jour tout nouveau sur l'histoire des poètes dramatiques et lyriques.

Cette histoire a été traitée par les philologues avec bien de l'obscurité et de la confusion. Ils placent parmi les lyriques Amphion de Méthymne, poète très ancien des temps héroïques. Ils disent qu'il trouva le dithyrambe, et aussi le chœur; qu'il introduisit des satyres qui chantaient des vers ; que le dithyrambe était un chœur qui dansait en rond, en chantant des vers en l'honneur •de Bacchus. A les entendre, le temps des poètes lyriques vit aussi fleurir des poètes tragiques distingués, et Diogène Laërce assure que la première tragédie fut représentée par le chœur seulement. Ils disent encore qu'Eschyle fut le premier poète tragique, et Pausanias raconte qu'il reçut de Bacchus l'ordre d'écrire des tragédies; d'un autre côté, Horace, qui dans son Art poétique commence à traiter de la tragédie en parlant de la satire, en attribue l'invention à Thespis, qui au temps des vendanges fit jouer la première satire sur des tombereaux. Après serait venu Sophocle, que Palémon a proclamé VHomère des tragiques; enfin la carrière eût été fermée par Euripide, qu'Aristote appelle le tragique par excellence,

-zpdL-^iv.tlix^TO^. Ils placent dans le même âge Aristophane, premier auteur de la vieille comédie, dont les Nuées perdirent le vertueux Socrate. Cet abus ouvrit la route de la nouvelle comédie que Ménandre suivit plus tard.

Pour résoudre ces difficultés, il faut reconnaître qu'il y eut deux sortes de poètes tragiques, et autant de lyriques. Les anciens lyriques furent sans doute les auteurs des hymnes en l'honneur des dieux, analogues à ceux que l'on attribue à Homère, et écrits aussi en vers héroïques. Chez les Latins, les premiers poètes furent les auteurs des vers saliens, sorte d'hymnes chantés dans les fêtes des dieux par les prêtres saliens. Ce dernier mot vient peut-être de satire, saltare, danser, de même que chez les Grecs le premier chœur avait été une danse en rond. Tout ceci s'accorde avec nos principes : les hommes des premiers siècles, qui étaient essentiellement religieux, ne pouvaient louer que les dieux. Au moyen âge, les prêtres, qui seuls alors étaient lettrés, ne composèrent d'autres poésies que des hymnes.

Lorsque l'âge héroïque succéda à l'âge divin, on n'admira, on ne ne célébra que les exploits des héros. Alors parurent les poètes lyriques semblables à l'Achille de VIliade, lorsqu'il chante sur sa lyre les louanges des héros qui ne sont plus ^ Les nouveaux lyriques furent ceux qu'on appelait melici, ceux qui écrivirent ce genre de vers que nous appelons arie per musica; le prince de ces lyriques est Pindare. Ce genre de vers dut venir après l'iambique, qui lui-même, ainsi que nous l'avons vu, succéda à l'héroïque. Pindare vint au temps où la vertu grecque éclatait dans les pompes des jeux olympiques au milieu d'un peuple admirateur; là chantaient les poètes lyriques. De même Horace parut à l'époque de la plus haute splendeur de Rome ; et chez les Italiens, ce genre de poésie n'a été connu qu'à l'époque oii les mœurs se sont adoucies et amollies.

Quant aux tragiques et aux comiques, on peut tracer ainsi la route qu'ils suivirent. Thespis et Amphion, dans deux parties différentes de la Grèce, inventèrent pendant la saison des vendanges *

1. Amphion dut appartenir à cette classe. II fut en outre l'inventeur du dithyrambe, première ébauche de la tragédie écrite en vers héroïques (nous avons démontré que ce vers fut le premier chez les Grecs). Ainsi le dithyrambe d'Amphion aurait été la première satire ; on vient de voir que c'est en parlant de la satire qu'Horace commence à traiter de la tragédie. (Vico.)

2. Il peut être vrai en ce sens que Bacchus, dieu de la vendange, ait commandé à Eschyle de composer des tragédies. (Vico.)

5i8 PHILOSOPHIE

la satire^ ou tragédie antique jouée par des satyres. Dans cet âge de grossièreté, le premier déguisement consista à se couvrir de peaux de chèvres * les jambes et les cuisses, à se rougir de lie de vin le visage et la poitrine, et à s'armer le front de cornes *. La tragédie dut commencer par un chœur de satyres; et la satire conserva pour caractère originaire la licence des injures et des insultes, villaniey parce que les villageois, grossièrement déguisés, se tenaient sur les tombereaux qui portaient la vendange, et avaient la liberté de dire de là toute sorte d'injures aux honnêtes gens, comme le font encore aujourd'hui les vendangeurs de la Campanie, appelée proverbialement le séjour de Bacchus. Le mot satire signifiait originairement en latin mets composé de divers aliments {Festus) 3. Dans la satire dramatique, on voyait paraître, selon Horace, divers genres de personnages, héros et dieux, rois et artisans, enfin esclaves. La satire, telle qu'elle resta chez les Romains, ne traitait point de sujets divers.

Grâce au génie d'Eschyle, la tragédie antique fit place à la tragédie moyenne, et les chœurs de satyres aux chœurs d'hommes. La tragédie moyenne dut être l'origine de la vieille comédie, dans laquelle les grands personnages étaient traduits sur la scène; et voilà pourquoi le chœur s'y plaçait naturellement. Ensuite vint Sophocle, et après lui Euripide, qui nous laissèrent la tragédie nouvelle, dans le même temps où la vieille comédie finissait avec Aristophane. Ménandre fut le père de la comédie nouvelle, dont les personnages sont de simples particuliers, et en même temps imaginaires; c'est précisément parce qu'ils sont pris dans une condition privée qu'ils pouvaient passer pour réels sans l'être en effet. Dès lors on ne devait plus placer le chœur dans la comédie ; le chœur est MXipuhlic qui raisonne, et qui ne raisonne que de choses publiques.

1. Aussi a-t-on lieu de conjecturer que la tragédie a tiré son nom de ce genre de déguisement, plutôt que du bouc, xpotY^'î» qu'on donnait en prix au vainqueur. (Vico.)

2. C'est de là peut-être que chez nous les vendangeurs sont encore appelés vulgairement cornuti. (Vico.)

3. Lex per satiram signifiait une loi qui comprenait des matières diverses. (Vico.)

Page 1