‹ Œuvres choisies ... . Discours de la méthode; Méditations métaphysiques; Des passions en général; Règles pour la direction de l'esprit; Recherches par la lumière naturelle, etcChapitre 13 sur 116 · DES SIX MÉDITATIONS SUIVANTES · texte numérisé non relu

DES SIX MÉDITATIONS SUIVANTES

Dans la première, je mets en avant les raisons pour lesquelles nous ponvcns douter généralement de tontes choses, et particulièrement des choses matérielles, an moins tant que nous n’aurons point d’autres fondements dans les sciences que ceux que nous avons eus j.isqu’â présent. Or. hien que Tutilité d’un doute si général ne paroisse pas d’abord, elle est toutefois en cela très-granda, qu’il nous délivre de toutes sortes de préjugés, et nous prépare un chemin trè^fioile pour accoutumer notre esprit à se détacher des sens; et enBn en ce qu’il fait qu’il n’est pas possible que nous puissions jamais plus douter des choses que nous découvrirons par après être véritables.

Dans la seconde, l’esprit qui , usant de sa propre Uberté, suppose que tontes les choses ne sont point, de l’existence desquelles il a le moindre doute, recoanoit qu’il est absolument impossible que cependant il n’existe pas lui-meme. Ce qui est aussi d’une très-grande utilité, d’autant que par ce moyen il fait aisément distinction des choses qui lui appartiennent, c’est-à-dire à la nature intellectuelle,

et de celles qui appartiennent au corps.

Mais parce qu’il peut arriver que quelques-uns attendront de moi en ce lieu-là des raisons pour prouver l’immortalité de l’âme, j’estime les devoir ici avertir qu’ayant lâché de ne rien écrire dans tout ce traité dont je n’eusse des démonstrations très-exactes, je me sois vu obligé de suivre un ordre semblable à celui dont se servent les géomètres , qui est d’avancer premièrement toutes les choses desquelles dépend la proposition que l’on cherche, avant que d’en rien conclure.

Or, la première et principale chose qui est requise pour bien connoitre l’immortalité de l’àme est d’en former une conception claire et nette, et entièrement distincte de toutes les conceptions que l’on peut avoir du corps; ce qui a été fait en ce lieu-là. Il est requis, outre cela, de savoir que toutes les choses que nous concevons clairement et distinctement sont vraies de la façon dont nous les concevons; ce qui n’a pu être prouvé avant la quatrième Méditation. De plus

il faut avoir une conception distincte de la nature corporelle, laquelle se forme partie dans cette seconde, et pai tie dans la cinquième et siiième Méditation. Et enfin l’on doit conclure do tout cela ()ue les choses que l’on conçoit clairement et distinctement être des substances diverses, ainsi que l’on conçoit l’esprit et le corps, sont en effet des substances réellement distinctes les unes des aiitras, et c est ce que Ion conclut dans la sixième Méditation; ce qui se confirme encore, dans cette même Méditation, de ce que nous ne concevons aucun corps que comme divisible, au lieu que 1 esprit ou l’àme de 1 homme ne se peut concevoir que comme indivisible ; car, en effet, nous ne saurions concevoir la moitié d’aucune âme, comme nous pouvons faire du plus petit de tons les corps; en sorte que 1 on reconnaît que leurs natures ne sont pas seulement diverses, mais même en quelque façon contraires. Or je n’ai pas traité plus avant de cette matière dans cet écrit , tant parce que cela suffit pour montrer assez clairement que de la corruption du corps la mort de l’âme ne s’ensuit pas, et ainsi pour donner aux hommes l’espérance d’une seconde vie après la mort; comme aussi parce que les frémisses desquelles ou peut conclure l’immortalité de l’àme dépendent de l’explication de toute la physique ; premièrement, pour savoir que généralement toutes les substances, c est-à-dire toutes les choses qui ne peuvent exister sans être créées de Dieu, sont de leur nature incorruptibles, et qu’elles ne peuvent jamais cesser dôtre, si Dieu même, en leur déniant son concours, ne les réduit au néant; et ensuite pour remarquer que le corps pris en général est une substance, c’est pourquoi aussi il ne périt point; mais que le corps humain, en tant qu’il diffère des autres corps, n’est composé que d’une certaine configuraüon de membres et d’autres semblables accidents là où l’âme humaine n’est point ainsi composée d’aucuns accidents, mais est une pure substance. Car encore que tous ses accidenis se changent, par exemple encore qu’elle conçoive de certaines choses, qu’elle en veuille d’autres , et qu’elle en sente d’autres, etc., l’âme pourtant ne devient point autre; au lieu que le corps humain devient une autre chose, de cela seul que la figure de quelques-unes de ses parties se trouve changée : d’où il s’ensuit que le corps humain peut bien facilement périr, mais

que l’esprit ou l’âme de l’homme (ce que je ne distingue point) est immortelle de sa nature.

Dans la troisième Méditation , j’ai , ce me semble, expliqué assez au long le prmcipa argument dont je me sers pour prouver l’existence de Dieu. Mais neanmoins , parce que je n’ai point voulu me servir en ce lieu-là d’aucunes mparaisons Urées des choses corporelles, afin d’éloigner autant que je pourrois resié h" Mteurs de l’usage et du coqimerco des sens, peut-êUe y est-il

é cl rctTn^le?'-

rrorséest roi <1- “'““t depuis été

Tent narîaU r d’un Être souveraine-

c’p t à d re ’ f ° “““ont tant de réalité objective,

au’eÛe doit vm ^ de degrés d’étre et de perfection,

qu eUe doit venir d une cause, souverainement parfaite Ce que j’ai éclairci dans

ces réponses par la comparaison d’ime machine fort ingénieuse et artificielle, dont l'idée se rencontre dans l’esprit de quelque ouvrier; car, comme l’artifice objectif de cette idée doit avoir quelque cause, savoir est : ou la science de cet ouvrier, ou celle de quelque antre de qui il ait reçu cette idée, de même il est impossible que l’idée de Dieu, qui est en nous, n’ait pas Dieu même pour sa cause.

Dans la quatrième, il est prouvé que toutes les choses que nous concevons fort clairement et fort distinctement sont toutes vraies; et ensemble est expliqué en ijuoi consiste la nature de l’eneur ou fausseté, ce qui doit nécessairement être su, tant pour confirmer les vérités précédentes que pour mieux entendre celles qui suivent. Mais cependant il est à remarquer que je ne traite nnUement en ce lieu-là du péché, c’est-à-dire de l’erreur qui se commet dans la poursuite du bien et du mal, mais seulement de celle qui arrive dans le jugement et le discernement du vrai et du faux; et que je n’enlends point y parler des choses qui appartiennent à la foi on à la conduite de la vie, mais seulement de celles^ qui regardent les vérités spéculatives, et qui peuvent être connues par laide de la seule lumière naturelle.

Dans la cinquième MédiUtion, outre que la nature corporelle prise en général y est expliquée, l’existence de Dieu y est encore démontrée par une nouvelle raison, dans laquelle néanmoins peut-être s’y rencontrera-t-il alissi quelques difficultés, mais on verra la solution dans les réponses aux objections qui m ont été faites; et, de plus, je fais voir de quelle façon il est véritable que la certitude même des démonstrations géométriques dépend de la connaissance de Dieu.

Enfin, dans la sixième, je distingue l’action de l’entendement d’avec celle de 1-iraaginatiou; les marques de cette distinction y sont décrites; j’y montre que l’âme de l’homme est réellement distincte du corps, et toutefois qu’elle lui est si étroitement conjointe et unie qu’elle ne compose que comme une même chose avec lui. Toutes les erreurs qui procèdent des sens y sont exposées, avec les moyens de les éviter; et enfin j’y apporte tontes les raisons desquelles on peut conclure l’existence des choses matérielles; non que je les juge fort utiles pour prouver ce qu’elles prouvent, à savoir qu’il y a un monde, que les hommes ont des corps, et autres choses semblables, qui n’ont jamais été mises en doute par aucun homme de hou sens; mais qu’en les considérant de près l’on vi.ent à conmdtie qu’elles ne sont pas si fermes ni si évidentes que celles qui nous conduisem à la connaissouce de Dieu et de notre âme; en sorte que celles-ci sont les plus certaines et les plus évidentes qui puissent tomber eu la connoissance de l’esprit humain, et c’est loin ce que j’ai eu dessein de prouver dans ces six Méditations; ce qui fait que j’omets ici beaucoup d’autres questions dont j’ai aussi parlé par occasion dans ce traité.

MÉDITATION PREMIÈRE

Page 1