‹ Œuvres choisies ... . Discours de la méthode; Méditations métaphysiques; Des passions en général; Règles pour la direction de l'esprit; Recherches par la lumière naturelle, etcChapitre 2 sur 116 · XUT JAM CREDE FELICEM AUT PRECIBUS REDDE · texte numérisé non relu

XUT JAM CREDE FELICEM AUT PRECIBUS REDDE

Les deux passages suivants de l’éloge de Descartes, par Thomas, nous ont paru trop remarquables, malgré l’emphase qui s’y mêle , pour n’être pas joints à cette notice :

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U ... J’aperçois dans l’univers une espèce de fermentation générale. La nature semble être dans un de ces moments où elle fait les plus grands efforts. Tout s’agite. On veut partout remuer les anciennes bornes. On veut étendre la sphère humaine. Vasco de Gama découvre les Indes. Colomb découvre l’Amérique. Cortès et Pizarre subjuguent des contrées immenses et nouvelles. Magellan cherche les terres australes. Drak fait le tour du monde. L’esprit des découvertes anime toutes les nations. De grands changements dans la poUtique et les religions ébranlent l’Europe, l’Asie et l’Afrique. Cette secousse se communique aux sciences. L’astronomie renaît dès le quinzième siècle. Copernic rétabht le système de Pythagore et le mouvement de la terre; pas immense fait dans la nature! Ticho-Brahé ajoute aux observations de tous les siècles; il corrige et perfectionne la théorie des planètes, détermine Je heu d’un grand nombre d’étoiles fixes, démontre la région que les comètes .occupent dans l’espace. Le nombre des phénomènes connus s’augmente. Le législateur des deux paraît; Kepler confirme ce qui a été trouvé avant lui, et ouvre la route à des vérités nouvelles; mais il fallait de plus grands secours. Les verres concaves et convexes , inventés par hasard au treizième siècle , sont réunis trois cents ans après et forment le premier télescope. L’homme touche aux extrémités de la création. Galilée fait dans les deux ce que les grands navigateurs faisaient sur les mers; il ahorde à de nouveaux mondes. Les satellites de Jupiter sont connus. Le mouvement de la terre est confirmé par les phases de Vénus. La géométrie est appliquée à la doctrine du mouvement. La force accélératrice dans la chute des corps est mesurée; on découvre la pesanteur de l’air; on entrevoit son élasticité. Bacon fait le dénombrement des connaissances humaines et les juge. Il annonce le besoin de refaire des idées nouvelles et prédit quelque chose de grand pour les siècles à venir. Voilà ce que la nature avait fait pour Descartes avant sa naissance; et comme par la boussole elle avait réuni les parties les plus éloignées du globe , par le télescope, rapproché de la terre les dernières limites des cieux, par l’imprimerie elle avait établi la communication

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rapide du mouvement entre les esprits, d’un bout du monde à l'autre.

M Tout était disposé pour une révolution. Déjà est né celui qui doit faire ce grand changement. Il ne reste à la nature que d’achever son ouvrage et de mûrir Descartes pour le genre humain, comme elle a mûri le genre humain pour lui. Je ne m’arrête point sur son éducation. Dès qu’il s’agit des âmes extraordinaires, il n’en faut point parler. IWy a une éducation pour l’homme vulgaire; il n’y en a point d’autre pour l’homme de génie que celle qu’il se donne à lui-même; elle consiste presque toujours à détruire la première. Descartes, par celle qu’il reçut, jugea son siècle. Déjà il voit au delà. Déjà il imagine et pressent un nouvel ordre. Tel, de Madrid ou de Gènes, Colomb pressentait l’Amérique.

« ... J’ai tâché de suivre Descartes dans tous ses ouvrages; j’ai parcouru presque toutes les idées de cet homme extraordinaire; j’en ai développé quelques-unes; j’en ai indiqué d’autres. Il a été aisé de suivre la marche de sa philosophie et d’en saisir l’ensemble. On l’a vu commencer par tout abattre, afin de reconstruire; on l’a vu jeter des fondements profonds, s’assurer de l’évidence et des moyens de la reconnaître, descendre de son âme à tous les êtres créés ; attacher à cette cause tous les principes de ses connaissances , simplifier ces principes pour leur donner plus de fécondité et d’étude, car c’est la marche du génie, comme de la nature; appliquer ensuite ces principes à la théorie des planètes, aux mouvements des deux , aux phénomènes de la terre, à la nature des éléments, aux prodiges des météores, aux effets et à la marche de la lumière, à l’organisation des corps bruts, à la vie active des êtres animés; terminant enfin cette grande course par l’homme, qui était l’objet et le but de ses travaux ; développant partout les lois mécaniques qu’il a devinées le premier, descendant toujours des causes aux effets, enchaînant tout par des conséquences nécessaires, joignant quelquefois l’expérience aux spéculations, mais alors même maîtrisant l’expérience par le génie; éclairant la phy-

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sique par la géométrie, la géométrie par l’algèbre, l’algèbre par la logique; la médecine par l’anatomie, l’anatomie par les mécaniques; sublime même dans ses fautes, méthodique dans ses égarements, utile par ses erreurs, forçant l’admiration et le respect, lors même qu’il ne peut forcer à penser comme lui.

« Si l’on cherche les grands hommes modernes avec qui on peut le comparer, on en trouvera trois : Bacon, Leibniz et Newton. Bacon parcourut toute la surface des connaissances humaines; il jugea les siècles passés et alla au-devant des siècles à venir ; mais il indiqua plus de grandes choses qu’il n’en exécuta; il construisit l’échafaud d’un édifice immense, et laissa à d’autres le soin de construire l’édifice. Leibniz fut tout ce qu’il voulut être; il porta dans la philosophie une grande hauteuï d’intelligence; mais il ne traita la science de la nature que par lambeaux, et ses systèmes métaphysiques semblent plus faits pour étonner et accabler l’homme que pour l’éclairer. Newton a créé une optique nouvelle et démontré les rapports de la gravitation dans les deux. Je ne prétends point ici diminuer la gloire de ce grand homme ; mais je remarque seulément tous les secours qu il a eus pour ces grandes découvertes. Je vois que Galilée lui avait donné la théorie de la pesanteur; Kepler, les lois des astres dans leurs révolutions; Huygh ns, la combinaison et les rapports des forces centrales et des forces centrifuges; Bacon, le grand principe de remonter des phénomènes vers les causes; Descartes, sa méthode pour le raisonnement, son analyse pour la géométrie, une foule innombrable de connaissances pour la physique, et, plus que cela peut-être, la destruction de tous les préjugés. La gloire de Newton a donc été de profiter de tous ces avantages, de rassembler toutes ces forces étrangères, d’y joindre les siennes propres, qui étaient immenses, et de les enchaîner toutes par les calculs d’une géométrie aussi sublime que profonde. Si maintenant je rapproche Descartes de ces trois hommes célèbres , j’oserai dire qu’il avait des vues aussi nouvelles et bien plus étendues que Bacon ; qu’il a eu l’éclat et l’immensité du génie de Leibniz, mais bien plus de consistance et de réalité dans sa grandeur; qu’enfin il a mérité d'être

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mis à côté de Newton , parce qu’il a créé une partie de Newton , et qu’il n’a été créé que par lui-même; parce que, si l’iin a découvert plus de vérités, l’autre a ouvert la route de toutes les vérités ; géomètre aussi sublime , quoiqu’il n’ait point fait un aussi grand usage de la géométrie; plus original par son génie, quoique ce génie l’ait souvent trompé ; plus universel dans ses connaissances, comme dans ses talents , quoique moins sage et moins assuré dans sa marche; ayant peut-être en étendue ce que Newton avait en profondeur ; fait pour concevoir en grand , mais peu fait pour suivre les détails, tandis que Newton donnait aux plus petits détails l’empreinte du génie ; moins admirable sans doute pour la connaissance des cieux, mais bien plus utile pour le genre humain par sa grande influence sur les esprits et sur les siècles. »

11 est aisé de compter les hommes qui n’ont pensé d’après personne, et qui ont fait penser d’après eux le genre humain. Seuls et la tête levée, on les voit marcher sur les hauteurs ; tout le reste des philosophes suit comme un troupeau. N’est-ce pas la lâcheté d’esprit qu’il faut accuser d’avoir prolongé l’enfance du monde et des sciences? Adorateurs stupides de l’antiquité, les philosophes ont rampé durant vingt siècles sur les traces des premiers maîtres. La raison condamnée au silence faisait parler l’autorité : aussi rien ne s’éclaircissait dans l’univers; et l’esprit humain, après s’être traîné mille ans sur les vestiges d’Aristote, se trouvait encore aussi loin de la vérité.

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