‹ Œuvres choisies ... . Discours de la méthode; Méditations métaphysiques; Des passions en général; Règles pour la direction de l'esprit; Recherches par la lumière naturelle, etcChapitre 86 sur 116 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

nous avons contre ceux qui font quelque mal, ou qui ont tâclié fie nuire, non pas indifféremment à qui que ce soit, mais particulièrement à nous. Ainsi elle contient tout le même que Vindignation, et cela de plus, qu’elle est fondée sur une action qui nous touche et dont nous avons désir de nous venger; car ce désir l’accompagne presque toujours; et elle est directement opposée à la reconnoissance, comme l’indignation à la faveur; mais elle est incomparablement plus violente que ces trois autres passions, à cause que le désir de repousser les choses nuisibles et de se venger est le plus pressant de tous. C’est le désir joint à l’amour qu’on a pour soi-même qui fournit à la colère toute l’agitation du sang que le courage et la hardiesse peuvent causer ; et la haine fait que c’est principalement le sang bilieux qui vient de la rate et des petites veines du foie qui reçoit cette agitation et entre dans le cœur, où, à cause de son abondance et de la nature de la bile dont il est mêlé, il excite une chaleur plus âpre et plus ardente que n’est celle qui peut y être excitée pai* l’amour ou par la joie.

Art. 200. Pourquoi ceux queUo fait rougir sont moins à craindro que ceux qu'elle lait pâlir.

Et les signes extérieurs de cette passion sont différents, selon les divers tempéraments des personnes et la diversité des autres passions qui la composent et se joignent à elle. Ainsi on en voit qui pâlissent ou qui tremblent lorsqu’ils se mettent en colère, et on en voit d’autres qui rougissent ou même qui pleurent; et on juge ordinairement que la colère de ceux qui pâlissent est plus a craindre que n’est la colère de ceux qui rougissent ; dont la raison est que lorsqu’on ne veut ou qu’on ne peut se venger autrement que de mine et de paroles, on emploie toute sa chaleur et toute sa force dès le commencement qu on est ému, ce qui est cause qu’on devient rouge ; outre que quelquefois le regret et la pitié qu’on a de soi-même, pour ce qu’on ne peut se venger d’autre façon, est cause qu’on pleure.

LES PASSIONS DE L'AME

Et, au contraire, ceux qui se réservent et se déterminent à une plus grande vengeance deviennent tristes de ce qu’ils pensent y être obligés par l’action qui les met en colère ; et ils ont aussi quelquefois de la crainte des maux qui peuvent suivre de la résolution qu’ils ont prise, ce qui les rend d’abord pâles, froids et tremblants ; mais, quand ils viennent après à exécuter leur vengeance, ils se réchauflènt d’autant plus qu’ils ont été plus froids au commencement, ainsi qu’on voit que les lièvres qui commencent par le froid ont coutume d’être les plus fortes.

Art. 201. Qu’il y a déni sortes de colère, et que ceia qui ont le pins de bonté sont les pins sujets à la première.

Ceci nous avertit qu’on peut distinguer deux espèces de colère : l’une qui est fort prompte et se manifeste fort à l’extérieur, mais néanmoins qui a peu d’effet et peut facilement être apaisée ; l’autre qui ne paraît pas tant à l’abord, mais qui ronge davantage le cœur et qui a des effets dangereux. Ceux qui ont beaucoup de bonté et beaucoup d’amour sont les plus sujets è la première ; car elle ne vient pas d’une profonde haine, mais d’une prompte aversion qui les surprend, à cause qu’étant portés à imaginer que toutes les choses doivent aller en la façon qu’ils jugent être la meilleure, sitôt qu’il en arrive autrement ils admirent et s’en offensent, souvent même sans que la chose les touche en leur particulier, à cause qu’ayant beaucoup d'affection, ils s’intéressent pour ceux qu’ils aiment en même façon que pour eux-mêmes. Ainsi ce qui ne seroit qu’un sujet d’indignation pour un autre est pour eux un sujet de colère ; et pour ce que l’inclinalion qu’ils ont à aimer fait qu’ils ont beaucoup de chaleur et beaucoup de sang dans le cœur, l’aversion qui les surprend ne peut y pousser si peu de bile que cela ne cause d’abord une grande émotion dans ce sang; mais cette émotion ne dure guère, à cause que la force de la surprise ne continue pas, et que sitôt qu’ils s’aperçoivent que le sujet qui les a fâchés ne les devoit pas tant émouvoir, ils s’en repentent.

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Aiit. 502. Qne ce sont les âmes foibles et basses qui se laissent le plus emporter à l’autre.

L’autre espèce de colère, en laquelle prédomine la haine et la tristesse, n’est pas si apparente d’abord, sinon peut-être en ce qu’elle lait pâlir le visage ; mais sa force est augmentée peu à peu par l’agitation d’un ardent désir de se venger excité dans le sang, lequel, étant mêlé avec la bile qui est poussée vers le cœur de la partie inférieure du foie et de la rate, y excite une chaleur fort âpre et fort piquante. Et comme ce sont les âmes les plus généreuses qui ont le plus de reconnoissance , ainsi ce sont celles qui ont le plus d’orgueil et qui sont les plus basses et les plus infirmes qui se laissent le plus emporter à cette espèce de colère ; car les injures paroissent d’autant plus grandes que l’orgueil fait qu’on s'estime davantage, et aussi d’autant qu’on estime davantage les biens qu'elles ôtent, lesquels on estime d’autant plus qu’on a l’âme plus foible et plus basse, a cause qu’ils dépendent d’autrui.

Art. 203. Que la générosité sert de remède contre ses excès.

Au reste, encore que cette passion soit utile pour nous donner de la vigueur à repousser les injures, il n’y en a toutefois aucune dont on doive éviter les excès avec plus de soin, pour ce que, troublant le jugement, ils font souvent commettre des fautes dont on a par après du repentir, et même que quelquefois ils empêchent qu’on ne repousse si bien ces injures qu’on pourroit faire si on avoit moins d’émotion. Mais, comme il n’y a rien qui la rende plus excessive que l’orgueil, ainsi je crois que la générosité est le meilleur remède qu’on puisse trouver contre ses excès, pour ce que, faisant qu’on estime fort peu tous les biens qui peuvent être ôtés, et qu’au contraire on estime beaucoup la liberté et 1 empire absolu sur soi-même, qu’on cesse d avoir lorsqu on peut être offensé par quelqu’un, elle fait qu’on

LRS PASSIONS DE L’AME

n a que du mépris ou tout au plus de l'indignation pour les injures dont les autres ont coutume de s’ofTenser.

Art. 204. De la gloire.

Ce que j’appelle ci du nom de gloire est une espèce de joie fondée sur l’amour qu’on a pour soi-même, et qui vient de l’opinion ou de l’espérance qu’on a d'être loué par quelques autres. Ainsi elle est dilTércnte de la satisfaction intérieure qui vient de l'opinion qu’on a d’avoir fait quelque bonne action; car on est quelquefois loué i>our des choses qu’on ne croit point être bonnes, et blâmé pour celles qu’on croit être meilleures : mais elles sont l’une et l’autre des espèces de l'estime qu’on fait de soi-mème, aussi bien que des espèces de joie ; car c’est un sujet pour s’estimer que de voir qu’on est estimé par les autres.

Art. 203. De la honte.

La honte, au contraire, est une espèce de tristesse fondée aussi sur l’amour de soi-même, et qui vient de l’opinion ou de la crainte qu’on a d’être blâmé; elle est, outre cela, une espèce de modestie ou d’humilité et défiance de soi-même: car, lorsqu’on s’estime si fort qu’on ne se peut imaginer d être méprisé par personne, on ne peut pas aisément être lionteux.

Art. 206. De l'usage de ces déni passions.

Or la gloire et la honte ont même usage en ce qu’elles nous incitent â la vertu, l’une par l’espérance, l’autre par la crainte; il est seulement besoin d’imstruire son jugement touchant ce qui est véritablement digne de blâme ou de louange, afin de n’être pas honteux de bien faire, et ne tirer point de vanité de ses vices, ain.si qu’il arrive â plusieurs. Mais il n’est pas bon de se dénouiller entièrement de ces passions, ainsi que faisoieiit autrefois les cyniques; car, encore que le peuple juge très-mal

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