‹ Œuvres choisies du roi RenéChapitre 148 sur 155 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

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Une tradition populaire, conservée en Provence, nous apprend que le roi René quittait, chaque printemps, son palais d’Aix et venait, avec Jeanne de Laval, la bien aimée pastourelle du tournoi de Tarascon, habiter une riante bastide sur les bords de la Durance. Là, cheminant seuls, à pied et sans gardes, au milieu des prairies, les illustres époux se mêlaient aux bons habitants des campagnes voisines, présidaient à leurs jeux, quelquefois même abandonnaient leur sceptre royal pour la houlette légère des bergers, rendaient, comme leur saint aïeul , la justice sous les chênes, et répandaient, autour d’eux, les plus touchants bienfaits. Les plaisirs purs de la vie des champs convenaient à leurs âmes pieuses et tendres ; et la douce Jeanne de Laval savait charmer bien des douleurs.

Un poème, qui respire la fraîcheur la plus suave, a consacré ces souvenirs des premières années de leur union.

La naïve peinture du printemps sert d’introduction à cette gracieuse idylle. L’air embaumé retentit des chansonnettes de mille oiseaux divers. Ils volent deux à deux sous l’épaisse feuillée , ou le long des buissons fleuris , pour y choisir le rameau qui abritera leur couvée ; les alouettes planent en tournoyant au-dessus des blés verts; l’abeille et le papillon voltigent sur les roses; les bocages, les ruisseaux, les prairies , les échos des bois et des vallons répètent des chants d’amour.

Un nid, enlevé à la cime d’un arbre, est offert par un berger à la pastourelle qui, en courant, arrivera la première tout droit à lu y, et échangera en même temps un baiser plaisant et gracieux.

Les danses et les jeux commencent. Les bergères abaissent des branches de

saule, les unissent par de légers liens et se balancent en l’air, à l’ombre des vieux arbres; d’autres tressent, avec des joncs, des nasses et des cages, tandis que les laboureurs pressent de l’aiguillon leurs bœufs en retafd.

Charmé par ce riant tableau , un pèlerin , qui passait d’aventure et allait accomplir un vœu à une chapelle de Notre Dame, s’arrête, appuyé sur son bourdon, près d’une claire fontaine, au milieu d’une prairie semée de violettes. Le gardon et la truite dorée se jouaient dans le limpide ruisseau, l’hirondelle faisait la guerre aux mouches égarées sur les fleurs , et le martinet vert et bleu épiait le petit poisson , puis :

« Eq l’eaue tout à coup se plongeoit Et en prenoit

Moult souvent, quil emportait Sur sa branchette.... »

Mais peu après le pèlerin aperçoit une gentille bergère, assise au pied d’une souche, qui n’avoit d’autre rameau ,

« C’un verd sion sans plus. »

Elle appelait son pasteur, en lui disant :

« Régnault , vien environ

De la souche , et nous asséon (assoyons)

I Cy toy et moy:

Car il y a très bon recoy (retraite) ;

Et si pourrons voir sans esmoy Noz brebiz qui, dessoubz Paunoy ,

Sont en l’ombrage;

Et cela dit , dessus l’erbage S'assirent, sans point davantage ,

L’ung près de l’autre »

La bergère alors prend sa pannetière; et tandis quelle apprête un frugal repas, elle écoute en rougissant les tendres déclarations d’un innocent amour. Les deux amants dînent ensemble, mais le chien du troupeau, qui se voyait oublié, triste et d z piteux maintien , aboyait souvent, avançait la patte et recevait de légers coups de houlette,

« Par quoy il se tenoit tout cois. »

Le touchant récit de l’amour de deux tourterelles succède à ces descriptions fraîches comme la rose de mai. La bergère, qui les avait vues se poser sur l’arbre voisin , les fait remarquer à son ami , et se plaît à comparer leur affection

à la sienne. Régnault complète l’éloge de la tourterelle, toujours fidèle à son per , et qui, lorsqu’elle l’a perdu, s’en va esgarée , toute jcye fuyant, sans jamais se reposer sur branche reverdie , ni boire en nulle eaue si clère soit; et languit en telle angoisse

« Que puis en meurt. •

Mais il ajoute en riant que pas une femme n’aime ainsi.

Alors la bergère, dont les joues sont devenues vermeilles, se plaint de son ami , et lui demande à quel propos il a dit ce mot là. Elle reproche aux hommes leur légèreté, leur inconstance, leurs promesses parjures et leurs traîtres parlers.

Le pauvre Régnault, les larmes aux yeux, demande si c’est à lui que ce dur accueil s’adresse. Il implore sa grâce de la bergère, qui n’excepte que lui seul. Ensuite il rappelle les nombreuses preuves de fidélité données depuis le jour où il délaissa moutons et brebis , et vint tau plaisant pays de France pour y livrer son cœur.

La pastourelle, à son tour, soutient vivement son dire. Elle reconnaît que Régnault l’aime; mais il a été tant de fois amoureux , qu’il doit se rendre sans parler plus et ne pas comparer surtout

• Amour qui n’est pas primeraine à la seule vraye et certaine et premier née ,

car n’en aima jamais autres que luy. »

Régnault reste un instant sans répondre. Mais enhardi ung petit par la tendresse, qui perce même dans les reproches de son amie, il exprime le désir qu’un clerc scient en lettre , bon et savant , les eût entendus pour lui soumettre leur débat.

Lors, sans tarder, le pèlerin s’approche, et leur dit qu’en cheminant sa voyc il les a ouït , ne leur desplust. Pris à l’instant pour juge, il se rappelle tous leurs beaux et plaisants refreins; mais comme il est loin du logis, que le jour s’incline à l’horizon et qu’il désire remplir son vœu dans la soirée , il remet au lendemain à prononcer sa sentence et emporte , en partant , les cadeaux de Régnault et de la bergère: un flajollet d’escource verd, des nousilles et du brun pain.

Il découvre le clocher de la chapelle qu’éclairaient à moitié les derniers rayons du soleil. Déjà les oiselets suspendaient leurs ramages, les cailles s’appelaient le long des prairies, les cerfs sortaient des bois pour paître dans les blés, les perdrix s’abattaient sur les guérets, les cerfs-volants ‘brayaient par l’air, et les lapins se mettaient en quête.

Mais bientôt le soleil disparaît, le triste hibou sort de sa retraite, et fait entendre son cri plaintif; les chauve-souris annoncent l’approche des ténèbres , et la fraîcheur du soir saisit le pèlerin.

La cloche de la chapelle sonnait alors Y Ave: il tombe à deux genoux près du grand autel , et supplie Notre Dame

Affin que priast son chier fis '

Que , des péchés vers lui commis ,

Eusse pardon et paradis,

Quant du corps me partira l’âme.

Le bon pèlerin passe la nuit en prières. Puis se levant avec l’aube, il retourne aux lieux où la veille il rencontra les deux amants. Mais en vain longuement il s’arrête, les appelle à haute voix et les attend jusqu’au midi. Personne ne lui répond; il prend enfin , et bien à regret, le parti de retourner à sa demeure.

Ainsi se termine cette simple pastorale, où la vérité des descriptions n’est égalée que par la délicatesse des sentiments et la chasteté de la pensée. Bien supérieur à tous les fabliaux du moyen âge , c’est peut-être le poëme le plus parfait que nous ayons dans ce genre; et nous avons éprouvé à sa lecture un charme inexprimable. Sans doute, il est facile de noter, cà et là, surtout dans le dialogue des deux amants, quelques vers obscurs, une certaine afféterie et de puérils jeux de mots, imités de la langue italienne. Mais semblables à l’insecte endormi dans le calice d’une fleur, ces défauts du siècle de René ne jettent qu’une ombre légère sur l’ensemble de cette ravissante composition , qui place son royal auteur à la tète des poètes de son siècle, au-dessus même du chevaleresque prisonnier d’Azincourt, le gracieux et mélancolique Charles d’Orléans.

Il nous reste à faire connaître , en peu de mots, le précieux manuscrit que nous avons voulu reproduire , et qui malheureusement est perdu pour la France. Écrit de la main même de René, orné à chaque page de miniatures, représentant le sujet de ses vers , il avait fait partie de la bibliothèque du chancelier Séguier, était passé ensuite dans celle de son petit-fils Charles du Cambout , duc de Coislin , évêque de Metz, et, en dernier lieu, avait été donné par ce pieux et savant prélat à la bibliothèque de Saint-Germain-des-Prés , où il était inscrit sous le n° 2.337, et dont il disparut en 1792, lors de l’incendie de cette célèbre abbaye.

Nous ignorons à quel titre la bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg le possède aujourd’hui. Mais dans l’impossibilité de consulter l’original, nous avons été heureux de suivre une copie, obtenue dernièrement par M. Champollion

pour la bibliothèque royale. Écrite, comme son modèle, en caractères gothiques, et encadrée, au commencement et à la fin du poème, dans deux dessins du bon roi, elle forme un volume in-quarto de soixante-quatorze pages de texte. Les emblèmes de René , la souche desséchée à un seul verd sion , la chaufferette et les tourtereaux sont peints sur la dernière page ; et pour qu’il y ait moins d’incertitude encore sur le nom du poète, on lit, au-dessous des armes de Sicile et de Laval, ces deux vers qui tiennent lieu de signature :

Icy sont les armes , dessoubz ceste couronne ,

Du bergicr dessus dit et de la bergeronne.

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