‹ Œuvres choisies (volume 2)Chapitre 26 sur 535 · ACTE II, SCÈNE VI · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE VI

POUGNI.

Lajaunais!... Mais il passe pour un des premiers, pour un des plus solides de Paris.

DORBEVAL.

C'est vrai ; mais moi, je connais sa situation, je suis son créancier; je lui ai prêté des fonds considérables, qu'il lui est impossible de me rembourser; et comme je peux le forcer à vendre, nous aurons peut-être pour cinq ou six cent mille francs une charge qui, dans un autre moment, vaudrait près d'un million.

POLIGNI.

Mais, comme tu le disais, c'est une circonstance admirable, une affaire excellente pour moi.

DORBEVAL.

Mieux que cela, pour nous deux ! car je ne te cache pas qu'en t'enrichissant je me rends service.

POLIGNI.

Que dis-tu ?

Cela me fait rentrer dans mes fonds , dans une somme de cent raille écus dont la liquidation est au moins incertaine, et que par ce moyen je retiendrai sur le prix de la charge ; mais ce n'est là qu'une considération secondaire, qui ne doit influer en rien sur ta résolution.

POLIGNI.

Si j'hésitais encore , cela seul me déterminerait ; obliger un ami à qui je dois tant !

DORBEVAL.

Non, mon cher, je te le répète, la reconnaissance n'est là qu'un accessoire; le principal, c'est que te voilà agent de change, que tu l'es presque pour rien et dans les circonstances les plus favorables; la nouvelle loi qui vient de passer va donner à la Bourse un essor, une activité inconnue ; nous avons des projets auxquels nous t'associons.

POLIGNI.

Il serait possible ! Ali ! je te devrai ma fortune ! je vois tous mes rêves réalisés !

DORBEVAL.

Es-tu fâché maintenant d'avoir écouté mes conseils, d'avoir renoncé à tes idées romanesques ? en as-tu des regrets?

POLIGNI.

Ah ! ne me demande rien : je ne veux voir que mon bonheur !

DOIinEVAL.

Et surtout t'en rendre digue ; et commoje vois que tu y es décidé, je ne crains pas de t'apprendreune nouvelle à laquelle tu ne t'attends pas ; c'est qu'il parait que madame de Brienne est de retour en France.

POLlGNl, avec effroi.

Que dis-tu ? ( Se reprenant. ) Non , mon ami , rassure-toi ; tu te trompes, je l'espère.

DORBEVAL.

Elle est à Paris d'aujourd'hui même ; je viens de la voir, de lui parler.

POLIGNI.

Ociel ! est-il une situation pareille à la mienne ! J'y étais résolu ; j'avais fait mes réflexions, ou plutôt j'avais eu le bonheur de les oublier toutes : par quelle fatalité faut-il qu'elle revienne aujourd'hui pour me rendre mes remords, pour empoisonner ma joie, pour bouleverser toutes mes idées ! Cette femme est née pour mon malheur !

DORBKVAL.

Si au moins le mariage était déjà fait.

POLIGNI.

Ce serait pire encore ! mais du moins ce serait irrévocable.

D0RP,EVAL.

Eh bien, alors ! que l'importe sa présence, puisque tu es décidé, puisque tu l'es depuis ce malin et fort heureusement pour toi ; car si lu n'avais pas pris avan t son retour un parti ferme et courageux, vois, mon cher, où lu en serais maintenant ; vois dans quelle situation fausse tu te trouverais. Je viens d'apprendre tout à l'heure qu'elle était libre.

POLIGNI.

Grand Dieu ! que m'as-tu dit ?

DORBEVAL.

Oui, mon ami , elle a perdu son mari , qui ne lui a rien laissé que des dettes ou des affaires fort embrouillées; car elle m'a prié de demander, de solliciter pour elle. , Et toi, qui n'es guère plus riche...

POLIGNI.

Madame de Brienne est sans fortune , et c'est dans un pareil moment que je pourrais l'abandonner !

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