ACTE m, SCÈNE III
MADAME DE BRIEINNF, , prenant la lettre et lisant,
« La plus aimée, la plus adorée des femmes. « (S'interrompant.) Ah ! je n'ai pas besoin d'achever ; je comprends tes tourments , car je les ai éprouvés.
MADAMK DOnBEVAL.
Ah ! que tu devais souffrir !
MADAME DE BRIENNE , hii prenant la main, et la regardant un instant en
silence.
Oui , tu es bien malheureuse , je le vois ; mais tu le serais bien plus encore si tu étais coupable. Le malheur réel, c'est l'oubli de ses devoirs... Me préserve le ciel de m'ériger ici en moraliste, moi , ton amie , moi, qui suis femme et faible comme toi ; d'autres s'armeront des maximes les plus sévères, je te parle, moi, de ton intérêt , de ton repos , de ton bonheur.
MADAME DORBEVAL.
Mais ce sacrifice que tu me demandes , ce n'est pas moi seule qui dois en souffrir. Lis seulement les dernières lignes, elles te concernent.
Oui, ici, au bas de la quatrième page. (Usant.) « J'apprends n l'arrivée de madame do Brienne , de cette amie qui vous est si « chère ; je sais dans ce moment les moyens de lui être utile , mais « pour cela il faut que je vous parle à vous seule. Il y va de son « sort , de sa fortune. »
MADAME DORBEVAL.
Eh bien ?
MADAME DE BRIENNE , souriant.
Si j'avais pu hésiter, voilà qui me déciderait sur-le-champ.
MADAME DORBEVAL.
Que dis-tu ?
MADAME DE BRIENNE
Écoute-moi, Élise; je connais monsieur de Nangis.
MADAME DORBEVAL.
Toi?
MADAME DE BRIENNE
Fort peu, il est vrai. Lors de la dernière ambassade, il vint à Saint-Pétersbourg, et je le rencontrai souvent dans le monde , où il obtenait des succès nombreux ; car on le dit fort aimable , fort séduisant, et surtout n'aimant jamais qu'avec passion.
MADAME DORBEVAL.
Monsieur de Nangis !
MADAME DE BRIENNE
C'est son système, et le meilleur pour réussir. Cet amant que vous apercevez à peine dans le monde n'a que le temps d'être aimable et de séduire ; il ne se montre jamais que sous son beau côté ; tandis que les maris, que nous voyons toute la journée, se montrent franchement tels qu'ils sont, distraits, ennuyés, de mfiuvaise humeur; ils ne dissimulent rien. Juge alors ce qu'ils gagnent à la comparaison! Mais ces rivaux qu'on leur préfère , ces rivaux si passionnés , n'ont pas plutôt usurpé les droits du mari , qu'ils en prennent les manières; tant qu'on refuse de les écouter,
ils sont furieux , désespérés ; ( montrant la lettre qu'elle tient ) ils
écrivent quatre pages , ils sont prêts à mourir ! Ils meurent, ma chère ! Plus tard, calmes, tranquilles, ils ne savent plus écrire, et se portent à merveille. Tous les hommes en sont là, et monsieur de Nangis sera comme eux.
MADAME DOUBEVAL.
Tu pourrais supposer...
MADAME DE BRIENNE
Je veux croire qu'il est de bonne foi; mais en t'aimant, il ne songe qu'à lui et aux intérêts de son amour ; peu lui importe ton intérêt ou ta réputation ! Cette lettre qu'il l'envoie ainsi ne pouvaitelle pas l'exposer ?
MADAME DORBEVAL.
Non : point d'adresse ni de signature.
MADAME DE BRIENNE
Mais Cécile, à qui il s'est confié, possède son secret', peut-être le tien ; un pas de plus , et tu es compromise aux yeux du monde , tu exposes nubien qui ne t'appartient pas : tu as des enfants, une fille , et ta réputation est la dot de ta fille.
[madame DORBEVAL.
Grand Dieu ! (Froidement et revenant à elle. ) Que me dcmandes-tu ? que veux-tu que je fasse.'
MAD\ME DE BUIENNE
Que tu n'accordes point ce rendez-vous ; que tu renonces à monsieur de Nangis. Voilà ce qu'il faut lui écrire.
MADAME DORBEVAL.
0 ciel ! une pareille réponse !
( Dans ce moment entre Dorbeval par h porte du fond. )