‹ Œuvres choisies (volume 2)Chapitre 39 sur 535 · ACTE m, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE m, SCÈNE III

MADAME DE BRIEINNF, , prenant la lettre et lisant,

« La plus aimée, la plus adorée des femmes. « (S'interrompant.) Ah ! je n'ai pas besoin d'achever ; je comprends tes tourments , car je les ai éprouvés.

MADAMK DOnBEVAL.

Ah ! que tu devais souffrir !

MADAME DE BRIENNE , hii prenant la main, et la regardant un instant en

silence.

Oui , tu es bien malheureuse , je le vois ; mais tu le serais bien plus encore si tu étais coupable. Le malheur réel, c'est l'oubli de ses devoirs... Me préserve le ciel de m'ériger ici en moraliste, moi , ton amie , moi, qui suis femme et faible comme toi ; d'autres s'armeront des maximes les plus sévères, je te parle, moi, de ton intérêt , de ton repos , de ton bonheur.

MADAME DORBEVAL.

Mais ce sacrifice que tu me demandes , ce n'est pas moi seule qui dois en souffrir. Lis seulement les dernières lignes, elles te concernent.

Oui, ici, au bas de la quatrième page. (Usant.) « J'apprends n l'arrivée de madame do Brienne , de cette amie qui vous est si « chère ; je sais dans ce moment les moyens de lui être utile , mais « pour cela il faut que je vous parle à vous seule. Il y va de son « sort , de sa fortune. »

MADAME DORBEVAL.

Eh bien ?

MADAME DE BRIENNE , souriant.

Si j'avais pu hésiter, voilà qui me déciderait sur-le-champ.

MADAME DORBEVAL.

Que dis-tu ?

MADAME DE BRIENNE

Écoute-moi, Élise; je connais monsieur de Nangis.

MADAME DORBEVAL.

Toi?

MADAME DE BRIENNE

Fort peu, il est vrai. Lors de la dernière ambassade, il vint à Saint-Pétersbourg, et je le rencontrai souvent dans le monde , où il obtenait des succès nombreux ; car on le dit fort aimable , fort séduisant, et surtout n'aimant jamais qu'avec passion.

MADAME DORBEVAL.

Monsieur de Nangis !

MADAME DE BRIENNE

C'est son système, et le meilleur pour réussir. Cet amant que vous apercevez à peine dans le monde n'a que le temps d'être aimable et de séduire ; il ne se montre jamais que sous son beau côté ; tandis que les maris, que nous voyons toute la journée, se montrent franchement tels qu'ils sont, distraits, ennuyés, de mfiuvaise humeur; ils ne dissimulent rien. Juge alors ce qu'ils gagnent à la comparaison! Mais ces rivaux qu'on leur préfère , ces rivaux si passionnés , n'ont pas plutôt usurpé les droits du mari , qu'ils en prennent les manières; tant qu'on refuse de les écouter,

ils sont furieux , désespérés ; ( montrant la lettre qu'elle tient ) ils

écrivent quatre pages , ils sont prêts à mourir ! Ils meurent, ma chère ! Plus tard, calmes, tranquilles, ils ne savent plus écrire, et se portent à merveille. Tous les hommes en sont là, et monsieur de Nangis sera comme eux.

MADAME DOUBEVAL.

Tu pourrais supposer...

MADAME DE BRIENNE

Je veux croire qu'il est de bonne foi; mais en t'aimant, il ne songe qu'à lui et aux intérêts de son amour ; peu lui importe ton intérêt ou ta réputation ! Cette lettre qu'il l'envoie ainsi ne pouvaitelle pas l'exposer ?

MADAME DORBEVAL.

Non : point d'adresse ni de signature.

MADAME DE BRIENNE

Mais Cécile, à qui il s'est confié, possède son secret', peut-être le tien ; un pas de plus , et tu es compromise aux yeux du monde , tu exposes nubien qui ne t'appartient pas : tu as des enfants, une fille , et ta réputation est la dot de ta fille.

[madame DORBEVAL.

Grand Dieu ! (Froidement et revenant à elle. ) Que me dcmandes-tu ? que veux-tu que je fasse.'

MAD\ME DE BUIENNE

Que tu n'accordes point ce rendez-vous ; que tu renonces à monsieur de Nangis. Voilà ce qu'il faut lui écrire.

MADAME DORBEVAL.

0 ciel ! une pareille réponse !

( Dans ce moment entre Dorbeval par h porte du fond. )

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