ACTE III , SCÈNE I
ABIGAÏL, toujours le livre à lu luaiii.
Les rciiies s'ennuient donc ?
1,A REINK, lui prenant des mains le livre, qu'elle jelle sur le guéridon qui ent près d'elle.
A périr !... moi surtout... S'occuper toute la journée de choses qui ne disent rien au cœur, ni à l'imagination! n'avoir affaire qu'à des gens si positifs , si égoïstes , si arides! Avec eux j'écoule,... avec toi je cause : lu as des idées si jeunes et si riantes !
ABIGAÏL
Pas toujours!... je suis si triste parfois!
L\ lîEINE.
Ah! il y a une tristesse qui ne me déplaît pas,..- comme hier, par exemple , quand nous parlions de mon pauvre frère, qu'ils ont exilé,..." et que je ne puis revoir ni embrasser, moi , la reine,... que par un bill du parlement que je n'obtiendrai peut-être pas !
ABIGAÏL
Ah ! c'esl affreux !
LA RELNE.
N'est-ce pas?... Et, pendant que je parlais, je t'ai vue pleurer; et depuis ce momenl-là , toi , qui as su me comprendre , je t'aime comme une compagne , comme une amie,
ABIGAÏL
Ah ! qu'ils ont raison de vous ajipeler la bonne reine Anne!
LA UEINE.
Oui, je suis bonne. Ils le savent, et ils en abusent... Ils me tourmentent , ils m'accablent d'embarras, d'affaires et de demandes; il leur faut des places, ils en veulent tous! et tous la même,... tous la plus belle !
ABIGAÏL
Eh bien! donnez-leur des honneurs et du pouvoir,... moi , je ne veux que vos chagrins.
LA UEINE, se levant et jetant son ouvrage sur le guéridon.
Ah! c'est ma vie entière que tu me demandes, et que je le donnerai. Tu me tiendras lieu de ceux que je regrette ; car nous sommes tous exilés,... eux en France, et moi sur ce trône.
ARIG.VÏL.
Et pourquoi rester isolée et sans famille, vous qui êtes jeune,... qui êtes libre.'
LA REINE
Tais-toi,... tais-toi!... C'est ce qu'ils disent tous; et, à les en croire , il faudrait se donner à uu époux que je n'aurais pas choisi ,
n'écouter que la raison d'État , accepter un mariage impose par le parlement et la nation... Non, non;... j'ai préféré ma liberté,... j'ai préféré à l'esclavage la solitude et l'abandon.
ABICAÏL.
Je comprends ;... quand on est princesse, on ne peut donc pas choisir soi-même,... ni aimer personne .^
LA REINE
Non, vraiment!
ABIGAÏL
Comment!... en idée, en rêve , il n'est pas permis de penser à quelqu'un .3
LA REINE, souriant.
Le parlement le défend.
AGIGAÏL. •
Et vous n'oseriez le braver.' Vous n'auriez pas ce courage,... vous, la reine .^
LA REINE
Qui sait? je suis peut-être plus brave que tu ne crois !
ABIGAÏL, vivement.
A la bonne heure !
LA REINE.-
J(i plaisante!... C'est, comme lu le disais,... un rêve! une idée,... un avenir mystérieux, des projets chimériques où l'imagination se complaît et s'arrête ! des songes que l'on fait , éveillée , et qu'on ne voudrait peut-être pas réaliser,... même quand ce serait possible. En un mot, un roman à moi seule que je compose,... et qui ne sera jamais lu.
ABIGAÏL
Et pourquoi donc pas.' une lecture à nous deux,... à voix basse,... que j'en connaisse seulement le héros.
LA REINE, souriant.
Plus tard,... je ne dis pas.
ABIGAÏL
C'est quelque beau seigneur, j'en suis sûre.
LA REINE
Peut-être! Tout ce que je sais, c'est que depuis deux ou trois mois, d peine lui ai-je adressé la parole,... et lui, jamais!... C'est tout simple,... à la reine...
ABIGAÏL
C'est vrai,... c'est gênant d'être reine ! Mais avec moi vous m'a-