KA.\TZ\IJ
Voilà le premier solliciteur que j'entende parler ainsi ; et plus je vous regarde, plus il me semble , jeune homme, que nous nous sommes déjà rencontrés.
LA REINE
Dans les magasins de son père,... au Soleil d'Or... Raton Burkenstaff... , le plus riche négociant de Copenhague.
RANTZAU
Non,... ce n'est pas là,... mais dans les salons de mon farouche collègue, M. de Falkenskield , ministre de la guerre.
Oui, monseigneur... J'ai été pendant deux ans son secrétaire
particulier ; mon père l'avait voulu ; mon père , par ambition pour moi, avait obtenu cette place par le crédit de mademoiselle de Falkenskield , qui venait souvent dans nos magasins; et, au lieu de me laisser continuer mon état, qui m'aurait mieux convenu sans doute...
R.\STZ\U , rinterrolupant.
Non pas! car j'ai plus d'une fois entendu M. de Falkenskield lui-même , qui est difficile et sévère , parler avec éloge de son jeune secrétaire.
ÉUIC , s'inclinant.
Il est bien bon ! (Froidement.) Il y a quinze jours qu'il m'a destitué , qu'il m'a renvoyé de ses bureaux et de son hôtel.
l\ RELNE.
Et pourquoi donc ?
Ér.IC , froidement.
Je l'ignore. Il était le maître de me congédier , il a usé de son droit , je ne me plains pas. C'est si peu de chose que le fils d'un marchand , qu'on ne lui doit même pas compte des affronts qu'on lui fait. Mais je voudrais seulement...
LA. REINE
Une autre place... On vous la doit.
RANTZAU, sOMiiant.
Certainement; et puisque le comte a eu la maladresse de se priver de vos services,... nous autres diplomates profitons volontiers des fautes de nos collègues , et je vous offre chez moi ce que vous aviez chez lui.
ÉRIC , vivement.
Ah , monseigneur ! ce serait retrouver cent fois plus que je n'ai perdu; mais je ne suis pas assez heureux pour pouvoir accepter,
R\NTZAU.
Et pourquoi donc ?
ÉRIC
Pardon , je ne puis le dire... Mais je voudrais être officier,... je voudrais;... et je ne peux m'adrcsser pour cela à M. de Falkenskield. ( A la reine.) Je venais donc supplier votre majesté de vouloir bien solliciter pour moi une lieutenance, n'importe dans quelle arme , dans quel régiment. .Te jure que la personne à qui je devrai une pareille faveur n'aura jamais à s'en repentir, et que les jours qui me restent lui seront dévoués...
LA REINE, vivement.
Dites-vous vrai?... Ah 1 s'il ne tenait qu'à moi ! dès aujourd'hui,
ACTK r, SCÈNE VU. 103
avant ce soir , vous seriez nomme ; mais j'ai en ce moment peu de crédit , je suis aussi dans la disgrâce.
ÉRIC
0 ciel ! est-il possible ! alors je n'ai plus qu'à mourir.
RANTZAU, passant près de lui.
Ce serait grand dommage , surtout pour vos amis ; et comme d'aujourd'hui je suis de ce nombre..,
ÉRIC
Qu'entends-je?
P.ANTZVU,
J'essayerai, à ce titre , d'obtenir de mon sévère collègue...
ÉRIC, avec transport.
Ah , monseigneur ! je vous devrai plus que la vie ! (Avec joie. ) .le pourrai donc me servir de mon épce... comme un gentilhomme!... Je ne serai plus le fils d'un marchand; et si l'on m'insulte , j'aurai le droit de me faire tuer.
RAXTZAU, avec reproche.
Jeune homme !
ÉRIC , vivement.
Ou plutôt c'est à vous que je dois compte de mon sang, c'est à vous d'en disposer ; et tant qu'il en restera une goutte dans mes veines , vous pouvez la réclamer ; je ne suis pas un ingrat.
RAiVrZAU.
Je vous crois , mon jeune ami , je vous crois. ( Lui montrant la table à droite. ) Éci'ivez votrc demande; je la ferai approuver tout à l'heure par Falkenskield , que je trouverai au conseil. ( A la reine , pcndunt qu'Éric s'est mis à la table.) Yoilà uu cœur chaud et généreux, une tète capable de tout !
LA REINE
Vous croyez donc à celui-là?
RANTZAU
Je crois à tout le monde... jusqu'à vingt ans... Passé cet âge-là , c'est différent.
LA REINE
Et pourquoi?
Parce qu'alors ce sont des hommes !
LA REINE
Vous pensez donc qu'on peut compter sur lui , et que pour soulever le peuple , par exemple , ce serait l'homme qu'il faudrait?...
RANTZAC.
Non... Il y a dans celte téte-là autre chose que de l'auibition ; et à voire place,... mais, après cela, votre majesté fera ce qu'elle voudra. Notez bien que je ne vous conseille pas , que je ne conseille rien.
(Éric a achevé sa pétilion, et la présente au comte dcRanlzau. Eu ce Uiomeut
on entend Raton crier en dehors.)
RATON
C'est inconcevable !... c'est inouï !
ÉRIC
Ciel ! la voL\ de mon père ! . . .
RANTZAU
Cela se trouve à merveille.
ÉRIC
Non , monseigneur, non , je vous en conjure, qu'il n'en sache rien.
(Pendant ce temps la reine a traversé le théâtre à gauche, et Rantzau lui avance uu fauteuil. )