‹ Œuvres choisies (volume 2)Chapitre 11 sur 64 · CHAPITRE Vm · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vm

Instruction sur te Décalogue, sur tes sacrements et sur ta prière.

Ce qu'il y a de principal à mettre sans cesse devant les yeux des enfants, c'est Jésus-Christ, auteur et consommateur de notre foi, le centre de toute la religion et notre unique espérance. Je n'entreprends pas de dire ici comment il faut leur enseigner le mystère de l'incarnation, car cet engagement me mènerait trop loin, et il y a assez de livres où l'on peut trouver à fond tout ce qu'on en doit enseigner. Quand les principes sont posés, il faut réformer tous les jugements -et toutes les actions de la personne qu'on instruit, sur le modèle de Jésus-Christ même, qui n'a pris un corps mortel que pour nous apprendre à vivre et à mourir, en nous montrant dans sa chair, semblable à la nôtre, tout ce que nous devons croire et pratiquer. Ce n'est pas qu'il faille à tout moment comparer les sentiments et les actions de l'enfant avec la vie de Jésus- Christ ; cette comparaison deviendrait fatigante et indiscrète : mais il faut accoutumer les enfants à regarder la vie de Jésus- Christ comme notre exemple, et sa parole comme notre loi. Choisissez parmi ses discours et parmi ses actions ce qui est le plus proportionné à l'enfant. S'il s'impatiente de souffrir quelque incommodité, rappelez -lui le souvenir de Jésus-Christ sur la croix ; s'il ne peut se résoudre à quelque travail rebutant, montrez-lui Jésus-Christ travaillant jusqu'à trente ans dans une boutique ; s'il veut être loué et estimé, parlez -lui des opprobres dont le Sauveur est rassasié ; s'il ne peut s'accorder avec les gens qui l'environnent, faites-lui considérer Jésus- Christ conversant avec les pécheurs et les hypocrites les plus abominables : s'il témoigne quelque ressentiment, hâtez -vous de lui représenter Jésus-Christ mourant sur la croix pour ceux mêmes qui le faisaient mourir ; s'il se laisse emporter à une joie immodeste, peignez -lui la douceur et la modestie de Jésus- Christ, dont toute la vie a été si grave et si sérieuse. Enfin faites qu'il se représente souvent ce que Jésus-Christ penserait et ce qu'il dirait de nos conversations, de nos amusements et de nos occupations les plus sérieuses, s'il était encore visible

au milieu de nous. « Quel serait, continuerez- vous, notre étonnement, s'il paraissait tout d'un coup au milieu de nous, lorsque nous sommes dans le plus profond oubli de sa loi î Mais n'est-ce pas ce qui arrivera à chacun de nous à la mort, et au monde entier, quand l'heure secrète du jugement universel sera venue ? » Alors il faut peindre le renversement de la machine de l'univers, le soleil obscurci, les étoiles tombant de leurs places, les éléments embrasés s'écoulant comme des fleuves de feu, les fondements de la terre ébranlés jusqu'au centre. « De quels yeux, ajouterez- vous, devons-nous donc regarder ce ciel qui nous couvre, cette terre qui nous porte, ces édifices que nous habitons, et tous ces autres objets qui nous environnent, puisqu'ils sont réservés au feu? » Montrez ensuite les tombeaux ouverts, les morts qui rassembleront les débris de leurs corps, Jésus-Christ qui descendra sur les nues-avec une haute majesté ; ce livre ouvert où seront écrites jusqu'aux plus secrètes pensées des cœurs ; cette sentence prononcée à la face de toutes les nations et de tous les siècles ; cette gloire, qui s'ouvrira pour couronner à jamais les justes, et pour les fairerégner avec Jésus-Christ sur le même trône ;' enfin, cet étang de feu et de soufre, cette nuit et cette horreur éternelle, ce grincement de dents et cette rage commune à tous les démons, qui sera le partage des âmes pécheresses.

Ne manquez pas d'expliquer à fond le Décalogue ; faites voir que c'est un abrégé de la loi de Dieu, et qu'on trouve dans l'Évangile ce qui n'est contenu dans le Décalogue que par des conséquences éloignées. Dites ce que c'est que conseil ; et empêchez les enfants que vous instruisez de se flatter, comme le commun des hommes, par une distinction qu'on pousse trop loin entre les conseils et les préceptes. Montrez que les conseils sont donnés pour faciliter les préceptes, pour assurer les hommes contre leur propre fragilité, pour les éloigner du bord du précipice, où ils seraient entraînés par leur propre poids ; qu'enfin les conseils deviennent des préceptes absolus pour ceux qui ne peuvent, en certaines occasions, observer les préceptes sans les conseils. Par exemple, les gens qui sont trop sensibles à l'amour du monde, et aux pièges des compagnies, sont obligés de suivre le conseil évangélique de quitter tout pour se retirer dans une solitude.

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Répétez souvent que la lettre tue, et que c'est l'esprit qui vivifie, c'est-à-dire que la simple observation du culte extérieur est inutile et nuisible, si elle n'est intérieurement animée par l'esprit d'amour et de religion. Rendez ce langage clair et sensible : faites voir que Dieu veut être honoré du cœur, et non des lèvres ; que les cérémonies servent à exprimer notre religion et à l'exciter, mais que les cérémonies ne sont pas la religion même ; qu'elle est toute au dedans, puisque Dieu cherche des adorateurs en esprit et en vérité ; qu'il s'agit de l'aimer intérieurement, et de nous regarder comme s'il n'y avait dans toute la nature que lui et nous ; qu'il n'a pas besoin de nos paroles, de nos postures, ni même de notre argent ; que ce qu'il veut c'est nous-mêmes ; qu'on ne doit pas seulement exécuter ce que la loi ordonne, mais encore l'exécuter pour en tirer le fruit que la loi a eu en vue quand elle l'a ordonné ; qu'ainsi ce n'est rien d'entendre la messe, si on ne l'entend afin de s'unir à Jésus-Christ, sacrifié pour nous, et de s'édifier de tout ce qui nous représente son immolation. Finissez en disant que tous ceux qui crieront : « Seigneur, Seigneur ! » n'entreront pas au royaume du ciel ; que si on n'entre dans les vrais sentiments d'amour de Dieu, de renoncement aux biens temporels, de mépris de soi-même, et d'horreur pour le monde, on fait du christianisme un fantôme trompeur pour soi et pour les autres.

Passez aux sacrements : je suppose que vous en avez déjà expliqué toutes les cérémonies à mesure qu'elles se sont faites en présence de l'enfant, comme nous l'avons dit. C'est ce qui en fera mieux sentir l'esprit et la fin : par là vous ferez entendre combien il est grand d'être chrétien, combien il est honteux et funeste de l'être comme on l'est dans le monde. Rappelez souvent les exorcismes et les promesses du baptême, pour montrer que les exemples et les maximes du monde, bien loin d'avoir quelque autorité sur nous, doiverit nous rendre suspect tout ce qui nous vient d'une source si odieuse et si empoisonnée. Ne craignez pas même de représenter, comme saint Paul, le démon régnant dans le monde, et agitant le cœur des hommes par toutes les passions violentes, qui leur font rechercher les richesses, la gloire et les plaisirs. « C'est cette pompe, direz- vous, qui est encore plus celle du démon que du monde ; c'est ce spectacle de vanité auquel

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m chrétien ne doit ouvrir ni son cœur ni ses yeux. Le premier pas qu'on fait par le baptême dans le christianisme est un renoncement à toute la pompe mondaine : rappeler le monde, malgré les promesses si solennelles faites à Dieu, c'est tomber dans une espèce d'apostasie ; comme un religieux qui, malgré ses vœux, quitterait son cloître et son habit de pénitence pour rentrer dans le siècle. »

Ajoutez combien nous devons fouler aux pieds les mépris mal fondés, les railleries impies et les violences mêmes du monde, puisque la confirmation nous rend soldats de Jésus- Christ pour combattre cet ennemi. « L'évêque, direz-vous, vous a frappé pour vous endurcir contre les coups les plus violents de la persécution ; il a fait sur vous une onction sacrée, afin de représenter les anciens, qui s'oignaient d'huile pour rendre leurs membres plus souples et plus vigoureux quand ils allaient au combat ; enfin il a fait sur vous le signe de la croix pour vous montrer que vous devez être crucifiés avec Jésus-Christ. « Nous ne sommes plus, continuerez-vous, dans le temps des persécutions, où l'on faisait mourir ceux qui ne voulaient pas renoncer à l'Evangile : mais le monde, qui ne peut cesser d'être monde, c'est-à-dire corrompu, fait toujours une persécution indirecte à la piété ; il lui tend des pièges pour la faire tomber, il la décrie, il s'en moque, et il rend la pratique si difficile dans la plupart des conditions, qu'au milieu même des nations chrétiennes, et où l'autorité souveraine appuie le christianisme, on est en danger de rougir du nom de Jésus-Christ et de l'imitation de sa vie. »

Représentez fortement le bonheur que nous avons d'être incorporés à Jésus-Christ par l'eucharistie. Dans le baptême, il nous fait ses frères ; dans l'eucharistie, il nous fait ses membres. Comme il s'était donné, par l'incarnation, à la nature humaine en général, il se donne, par l'eucharistie, qui est une suite si naturelle de l'incarnation, à chaque fidèle en particulier. Tout est réel dans la suite de ses mystères : Jésus-Chrit donne sa chair aussi réellement qu'il l'a prise ; mais c'est se rendre coupable du corps et du sang du Seigneur, c'est boire et manger son jugement, que de manger la chair vivifiante de Jésus-Christ sans vivre de son esprit. Celui, ditil lui-même, qui me mange doit vivre pour moi,

« Mais quel malheur, direz-vous encore, d'avoir besoin du

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sacrement de pénitence, qui suppose qu'on a péché depuis qu'on a été fait enfant de Dieu ! Quoique cette puissance toute céleste qui s'exerce sur la terre, et que Dieu a mise dans la main des prêtres pour lier et pour délier les pécheurs, selon leurs besoins, soit une si grande source de miséricordes, il faut trembler dans la crainte d'abuser des dons de Dieu et de sa patience. Pour le corps de Jésus-Christ, qui est la vie, la force et la consolation des justes, il faut désirer ardemment de pouvoir s'en nourrir tous les jours ; mais, pour le remède des âmes malades, il faut souhaiter de parvenir à une santé si parfaite, qu'on en diminue tous les jours le besoin. Le besoin, quoi qu'on fasse, ne sera que trop grand, mais ce serait bien pis si on faisait de toute sa vie un cercle continuel et scandaleux du péché à la pénitence, et de la pénitence au péché. Il n'est donc question de se confesser que pour se convertir et se corriger ; autrement les paroles de l'absolution, quelque puissantes qu'elles soient par l'institution de Jésus- Christ, ne seraient, par notre indisposition, que des paroles, mais des paroles funestes qui seraient notre condamnation devant Dieu. Une confession, sans changement intérieur, bien loin de décharger une conscience du fardeau de ses péchés, ne fait qu'ajouter aux autres péchés celui d'un monstrueux sacrilège. »

Faites lire aux enfants que vous élevez les prières des agonisants, qui sont admirables ; montrez-leur ce que l'Eglise fait et ce qu'elle dit en donnant l'extrême-onction aux mourants. Quelle consolation pour eux de recevoir encore un renouvellement de l'onction sacrée pour ce dernier combat ! Mais, pour se rendre digne des grâces de la mort, il faut être fidèle à celles de la vie.

Admirez les richesses de la grâce de Jésus-Christ, qui n'a pas dédaigné d'appliquer le remède à la source du mal, en sanctifiant la source de notre naissance, qui est le mariage. Qu'il était convenable de faire un sacrement de cette union de l'homme et de la femme, qui représente celle de Dieu avec sa créature et de Jésus-Christ avec son Église ! Que cette bénédiction était nécessaire pour modérer les passions brutales des hommes, pour répandre la paix et la consolation sur toutes les familles, pour transmettre la religion comme un héritage de génération en génération ! De là, il faut conclure

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que le mariage est un état très saint et très pur, quoiqu'il soit moins parfait que la virginité ; qu'il faut y être appelé ; qu'on n'y doit chercher ni les plaisirs grossiers ni la pompe mondaine : qu'on doit seulement désirer d'y former des saints.

Louez la sagesse infinie du Fils de Dieu, qui a établi des pasteurs pour le représenter parmi nous, pour nous instruire en son nom, pour nous donner son corps, pour nous réconcilier avec lui après nos chutes, pour former tous les jours de nouveaux fidèles et même de nouveaux pasteurs qui nous conduisent après eux, afin que l'Église se conserve dans tous les siècles sans interruption. Montrez qu'il faut se réjouir que Dieu ait donné une telle puissance aux hommes. Ajoutez avec quel sentiment de religion on doit respecter les oints du Seigneur ; ils sont les hommes de Dieu et les dispensateurs de ses mystères. Il faut donc baisser les yeux et gémir dès qu'on aperçoit en eux la moindre tache qui ternit l'éclat de leur ministère; il faudrait souhaiter de la pouvoir laver dans son propre sang. Leur doctrine n'est pas la leur ; qui les écoute, écoute Jésus-Christ même ; quand ils sont assemblés au nom de Jésus-Christ pour expliquer les Écritures, le Saint-Esprit parle avec eux. Leur temps n'est point à eux : il ne faut donc pas vouloir les faire descendre d'un si haut ministère, où ils doivent se dévouer à la parole et à la prière, pour être les médiateurs entre Dieu et les hommes, et les rabaisser jusqu'à des affaires du siècle. Il est encore moins permis de vouloir profiter de leurs revenus, qui sont le patrimoine des pauvres et le prix des péchés du peuple ; mais le plus affreux désordre est de vouloir élever ses parents et ses amis à ce redoutable ministère, sans vocation et par des vues d'intérêt temporel.

D reste à montrer la nécessité de la prière, fondée sur le besoin de la grâce, que nous avons déjà expliquée. « Dieu, dira-t-on à un enfant, veut qu'on lui demande sa grâce, non parce qu'il ignore notre besoin, mais parce qu'il veut nous assujettir à une demande qui nous excite à reconnaître ce besoin : ainsi c'est l'humiliation de notre cœur, le sentiment de notre misère et de notre impuissance, enfin la confiance en sa bonté, qu'il exige de nous. Cette demande, qu'il veut qu'on lui fasse, ne consiste que dans l'intention et dans le désir ; car il n'a pas besoin de nos paroles. Souvent on récite beaucoup de

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paroles sans prier, et souvent on prie intérieurement sans prononcer aucune parole. Ces paroles peuvent néanmoins être très utiles, car elles excitent en nous les pensées et les sentiments qu'elles expriment si on y est attentif : c'est pour cette raison que Jésus-Christ nous a donné une forme de prière. Quelle consolation de savoir par Jésus-Christ même comment son Père veut être prié ! Quelle force doit il y avoir dans des demandes que Dieu même nous met dans la bouche ! Comment ne nous accorderait-il pas ce qu'il a soin de nous apprendre à demander? Après cela, montrez combien cette prière est simple et sublime, courte et pleine de tout ce que nous pouvons attendre d'en haut.

Le temps de la première confession des enfants est une chose qu'on ne peut décider ici : il doit dépendre de l'état de leur esprit, et encore plus de celui de leur conscience. Il faut leur enseigner ce que c'est que la confession, dès qu'ils paraissent capables de l'entendre. Ensuite attendez la première faute un peu considérable que l'enfant fera ; donnez-lui-en beaucoup de confusion et de remords. Vous verrez qu'étant instruit sur la confession, il cherchera naturellement à se consoler en s'accusant au confesseur. H faut tâcher de faire en sorte qu'il s'excite à un vif repentir, et qu'il trouve dans la confession un sensible adoucissement à sa peine, afin que cette première confession fasse une impression extraordinaire dans son esprit, et qu'elle soit une source de grâce pour toutes les autres.

La première communion, au contraire, me semble devoir être faite dans le temps où l'enfant, parvenu à l'âge de raison, paraîtra plus docile et plus exempt de tout défaut considérable. C'est parmi ces prémices de foi et d'amour de Dieu que Jésus-Christ se fera mieux sentir et goûter à lui par les grâces de la communion. Elle doit être longtemps attendue, c'est-àdire qu'on doit l'avoir fait espérer à l'enfant dès sa preiriière enfance, comme le plus grand bien qu'on puisse avoir sur la terre, en attendant les joies du ciel. Je crois qu'il faudrait la rendre le plus solennelle qu'on peut ; qu'il paraisse à l'enfant qu'on a les yeux attachés sur lui pendant ces jours-là, qu'on l'estime heureux, qu'on prend part à sa joie, et qu'on attend de lui une conduite au-dessus de son âge pour une action si grande. Mais quoiqu'il faille donc préparer l'enfant à la com- = 64 —

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munion, je crois que quand il y est préparé, on ne saurait le prévenir trop tôt d'une si précieuse grâce, avant que son innocence soit exposée aux occasions dangereuses, où elle commence à se flétrir.

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