I. — Histoire d'une vieille reine et d'une Jeune paysanne
Il était une fois une reine si vieille, si vieille, qu'elle n'avait plus ni dents ni cheveux ; sa tête branlait comme les feuilles que le vent remue ; elle ne voyait goutte, même avec ses lunettes ; le bout de son nez et celui de 6on menton se tou- / chaient ; elle s'était rapetissée de la moitié, et tout en un peloton, avec le dos si courbé, qu'on aurait cru qu'elle avait toujours été contrefaite. Une fée qui avait assisté à sa naissance
(i) Ces fables ont été composées au gré des circonstances. Chacune le fut, dit le cardinal de Bausset, « au moment même où l'instituteur le jugeait utile pour rappeler à l'élève la faute qu'il venait de commettre, et lui inculquer d'une manière pius sensible et plus précise la leçon qui devait 1 instruire. »
On les a imprimées sans ordre; « mais, ajoute le Cardinal de Bausset; il serait facile d'en suivre pour ainsi dire la chronologie en les comparant au progrès que l'âge et 1 instruction devaient amener dans l'éducation du duc de Bourgogne. On remarquera que ces fables et ces dialogues, Les dialogues des Morts, ne conviennent qu'à un prince et à un prince destiné à régner.
Tout se rapporte à cet objet presque exclusif. » Les unes par leur simplicité leur brièveté, s'adressent évidemment à un enfant dont il ne .faut pas fatiguer l'intelligence; puis elles prennent un caractère un peu plus élevé; elles renferment des allusions à l'histoire et à la mythologie. Ces fables, dit encore le Cardinal de Bausset « se rapportaient presque toujours à un fait qui venait de se passer, et dont l'impression encore récente ne lui permettait pas d'éluder l'application. C'était un miroir dans lequel il était forcé de se reconnaître et qui lui offrait souvent des traits peu flatteurs pour son jeune amour., propre. » On y voit l'affirmation, sous diverses formes, de la maxime : « Les rois sont faits pour les peuples et non les peuples pour les rois. » Le but de Fénelon a été d'enseigner la morale par l'apologue. — Nous avons imprimé ces Fables selon l'ordre habituellement adopté.
FÉNELON
l'aborda et lui dit : « Voulez-vous rajeunir ? — Volontiers, répondit la reine : je donnnerais tous mes joyaux pour n'avoir que vingt ans. — Il faut donc, continua la fée, donner votre vieillesse à quelque autre dont vous prendrez la jeunesse et la santé. A qui donnerons-nous vos cent ans ?» La reine fit chercher partout quelqu'un qui voulût être vieux pour la rajeunir. Il vint beaucoup de gueux qui voulaient vieillir pour être riches ; mais quand ils avaient vu la reine tousser, cracher, râler, vivre de bouillie, être sale, hideuse, puante, souffrante, et radoter un peu, ils ne voulaient plus se charger de ses années ; ils aimaient mieux mendier et porter des haillons. Il venait aussi des ambitieux, à qui elle promettait de grands rangs et de grands honneurs. « Mais que faire de ces rangs ? disaient-ils après l'avoir vue ; nous n'oserions point nous montrer étant si dégoûtants et si horribles. » Mais enfin il se présenta une jeune fille de village, belle comme le jour, qui demanda la couronne pour prix de sa jeunesse ; elle se nommait Péronnelle. La reine s'en fâcha d'abord ; mais que faire ? à quoi sert-il de se fâcher ? elle voulait rajeunir. « Partageons, dit-elle à Péronnelle, mon royaume; vous en aurez une moitié, et moi l'autre ; c'est bien assez pour vous qui êtes une petite paysanne. — Non, répondit la fille, ce n'est pas assez pour moi : je veux tout. Laissez-moi mon bavolet, avec mon teint fleuri ; je vous laisserai vos cent ans, avec vos rides et la mort qui vous talonne.
— Mais aussi, répondit la reine, que ferais-je, si je n'avais plus de royaume? — Vous ririez, vous danseriez, vous chanteriez comme moi, » lui dit cette fille. En parlant ainsi, elle se mit à rire, à danser et à chanter. La reine, qui était bien loin d'en faire autant, lui dit : « Que feriez- vous en ma place? vous n'êtes point accoutumée à la vieillesse. — Je ne sais pas, dit la paysanne, ce que je ferais : mais je voudrais bien l'essayer; car j'ai toujours ouï dire qu'il est beau d'être reine. » Pendant qu'elles étaient en marché, la fée survint, qui dit à la paysanne : « Voulez-vous faire votre apprentissage de vieille reine, pour savoir si ce métier vous accommodera?
— Pourquoi non? » dit la fille. A l'instant les rides couvrent son front ; ses cheveux blanchissent ; elle devient grondeuse et rechignée ; sa tête branle, et toutes ses dents aussi ; elle a déjà cent ans. La fée ouvre une petite boîte, et en tire une
FABLES
foule d officiers et de courtirans richement vêtus, qui croissent à mesure qu'ils en sortent, et qui rendent mille respects à la nouvelle reine. On lui sert un grand festin : mais elle est dégoûtée et ne saurait mâcher ; elle est honteuse et étonnée ; elle ne sait ni que dire ni que faire ; elle tousse à crever ; elle crache sur son menton ; elle a au nez une roupie gluante qu'elle essuie avec sa manche ; e lie se regarde au miroir, et se trouve plus laide qu'une guenuche. Cependant la véritable reine était dans un coin qui riait et qui commençait à devenir jolie; ses cheveux revenaient, et ses dents aussi ; elle reprenait un bon teint frais et vermeil; elle se ^redressait avec mille petites façons : mais elle était crasseuse, court-vêtue, et faite comme un petit torchon qui a traîné dans les cendres. Elle n'était pas accoutumée à cet équipage; et les gardes, la prenant pour quelque servante de cuisine, voulaient la chasser du palais. Alors Péronnelle lui dit : « Vous voilà bien embarrassée de n'être plus reine, et moi encore davantage de l'être : tenez, voilà votre couronne, rendez-moi ma cotte grise.» L'échange fut aussitôt fait, et la reine de vieillir, et la paysanne de rajeunir. A peine le changement fut fait, que toutes deux s'en repentirent; mais il n'était plus temps. La fée les condamna à demeurer chacune dans sa condition. La reine pleurait tous les jours. Dès qu'elle avait mal au bout du doigt elle disait : « Hélas! si j'étais Péronnelle, à l'heure que je parle je serais logée dans une chaumière et je vivrais de châtaignes ; mais je danserais sous l'orme avec les bergers, au son de la flûte. Que me sert d'avoir un beau lit où je ne fais que souffrir, et tant de gens qui ne peuvent me soulager ? » Ce chagrin augmenta ses maux ; les médecins, qui étaient sans cesse autour d'elle, les augmentèrent aussi. Enfin elle mourut au bout de deux mois. Péronnelle faisait une danse ronde le long d'un clair ruisseau avec ses compagnes, quand elle apprit la mort de la reine : alors elle reconnut qu'elle avait été plus heureuse que sage d'avoir perdu la royauté. La fée revint la voir et lui donna à choisir de trois maris : l'un, vieux, chagrin, désagréable, jaloux et cruel, mais riche, puissant et très grand seigneur, qui ne pourrait ni jour ni nuit se passer de l'avoir auprès de lui ; l'autre bien fait, doux, commode, aimable et d'une grande naissance, mais pauvre et malheureux en tout ; le dernier, paysan comme elle,
FENELON — —
qui né serait ni beatt ni laid, qui ne l'aimerait ni trop ni peu, qui ne serait ni riche ni pauvre. Elle ne savait lequel prendre ; car naturellement elle aimait fort les beaux habits, les équipages et les grands honneurs. Mais la fée lui dit -.«Allez, vous êtes une sotte. Voyez- vous ce paysan ? c'est le mari qu'il vous faut. Vous aimeriez trop le second ; vous seriez trop aimée du premier; tous deux vous rendraient malheureuse : c'est bien assez que le troisième ne vous batte point. Il vaut mieux danser sur l'herbe ou sur la fougère que dans un palais, et être Péronnelle au village qu'une dame malheureuse dans le beau monde. Pourvu que vous n'ayez aucun regret aux grandeurs, vous serez heureuse avec votre laboureur toute votre vie. » r