CHAPITRE V
Instructions indirectes :
il ne faut pas presser les enfants.
Je crois même qu'il faudrait souvent se servir de ces instructions indirectes qui ne sont point ennuyeuses comme les leçons et les remontrances, seulement pour éveiller leur attention sur les exemples qu'on leur donnerait.
Une personne pourrait demander quelquefois devant eux à une autre : « Pourquoi faites- vous cela ?» et l'autre répondrait : « Je le fais par telle raison. » Par exemple : « Pourquoi avezvous avoué votre faute? — C'est que j'en aurais fait encore une plus grande de la désavouer lâchement par un mensonge, et qu'il n'y a rien de plus beau que de dire franchement : J'ai tort. » Après cela, la première personne peut louer celle qui s'est ainsi accusée elle-même ; mais il faut que tout cela se fasse sans affectation, car les enfants sont bien plus pénétrants qu'on ne croit, et dès qu'ils ont aperçu quelque finesse dans ceux qui les gouvernent, ils perdent la simplicité et la confiance qui leur sont naturelles.
Nous avons remarqué que le cerveau des enfants est tout ensemble chaud et humide, ce qui leur cause un mouvement continuel. Cette mollesse du cerveau fait que toutes choses s'y impriment facilement et que les images de tous les objets sensibles y sont très vives : ainsi, il faut se hâter d'écrire dans
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leur tête {. 2ndant que les caractères s'y forment aisément. Mais il faut bien choisir les images qu'on doit y graver ; car on ne doit verser dans un réservoir si petit et si précieux que des choses exquises : il faut se souvenir qu'on ne doit à cet âge verser dans les esprits que ce qu'on souhaite qui y demeure toute la vie. Les premières images gravées pendant que le cerveau est encore mou et que rien n'y est écrit, sont les plus profondes. D'ailleurs elles se durcissent à mesure que l'âge dessèche le cerveau ; ainsi, elles deviennent ineffaçables : de là vient que, quand on est vieux, on se souvient distinctement des choses de la jeunesse, quoique éloignées ; au lieu qu'on se souvient moins de celles qu'on a vues dans un âge plus avancé, parce que les traces ont été faites dans le cerveau lorsqu'il était desséché et plein d'autres images.
Quand on entend faire ces raisonnements, on a peine à 1er. croire. Il est pourtant vrai qu'on raisonne de même sans s'en apercevoir. Ne dit-on pas tous les jours : « J'ai pris mon pli ; je suis trop vieux pour changer ; j'ai été nourri de cette façon ? » D'ailleurs ne sent-on pas un plaisir singulier à rappeler les images de la jeunesse ? Les plus fortes inclinations ne sont-elles pas celles qu'on a prises à cet âge? Tout cela ne prouve-t-il pas que les premières impressions et les premières habitudes sont les plus fortes? Si Fenfance est propre à graver des images dans le cerveau, il faut avouer qu'elle l'est moins au raisonnement. Cette humidité du cerveau, qui rend les impressions faciles, étant jointe à une grande chaleur, fait une agitation qui empêche toute application suivie.
Le cerveau des enfants est comme une bougie allumée dans un lieu exposé au vent : sa lumière vacille toujours. L'enfant vous fait une question, et, avant que vous répondiez, ses yeux s'enlèvent vers le plancher, il compte toutes les figures qui y sont peintes, ou tous les morceaux de vitres qui sont aux fenêtres ; si vous voulez le ramener à son premier objet, vous le gênez comme si vous le teniez en prison. Ainsi, il faut ménager avec un grand soin les organes, en attendant qu'ils s'affermissent : répondez-lui promptement à sa question, et laissezlui en faire d'autres à son gré. Entretenez seulement sa curiosité, et faites dans sa mémoire un amas de bons matériaux ; viendra le temps qu'ils s'assembleront d'eux-mêmes, et que, le cerveau ayant plus de consistance, l'enfant raisonnera de
suite. Cependant bornez-vous à le redresser quand il ne raisonnera pas juste, et à lui faire sentir sans empressement, selon les ouvertures qu'il vous donnera, ce que c'est que tirer une conséquence.
Laissez donc jouer un enfant, et mêlez l'instruction avec le jeu : que la sagesse ne se montre à lui que par intervalle, et avec un visage riant : gardez-vous de le fatiguer par une exactitude indiscrète.
Si l'enfant se fait une idée triste et sombre de la vertu, si la liberté, si le dérèglement, se présentent à lui sous une figure agréable, tout est perdu, vous travaillez en vain. Ne le laissez jamais flatter par des petits esprits ou par des gens sans règle : on s'accoutume à aimer les mœurs et les sentiments des gens qu'on aime ; le plaisir qu'on trouve d'abord avec les malhonnêtes gens fait peu à peu estimer ce qu'ils ont même de méprisable.
Pour rendre les gens de bien agréables aux enfants, faitesleur remarquer ce qu'ils ont d'aimable et de commode : leur sincérité, leur modestie, leur désintéressement, leur fidélité, leur discrétion, mais surtout leur piété, qui est la source de tout le reste.
Si quelqu'un d'entre eux a quelque chose de choquant dites : « La piété ne donne point ces défauts-là ; quand elle est parfaite, elle les ôte, ou du moins elle les adoucit. » Après tout, il ne faut pas s'opiniâtrer à faire goûter aux enfants certaines personnes pieuses dont l'extérieur est dégoûtant.
Quoique vous veilliez sur vous-même pour n'y laisser rien voir que de bon, n'attendez pas que l'enfant ne trouve jamais un défaut en vous, il apercevra jusqu'à vos fautes les plus légères.
Saint Augustin nous apprend qu'il avait remarqué, dès son enfance, la vanité de ses maîtres sur les études. Ce que vous avez de meilleur et de plus pressé à faire, c'est de connaître vous-même vos défauts aussi bien que l'enfant les connaîtra, et de vous en faire avertir par des amis sincères. D'ordinaire ceux qui gouvernent les enfants ne leur pardonnent rien et se pardonnent tout à eux-mêmes ; cela excite dans les enfants un esprit de critique et de malignité ; de façon que, quand ils ont vu faire quelque faute à la personne qui les gouverne , ils en sont ravis et ne cherchent qu'à la mépriser.
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Évitez cet inconvénient : ne craignez point de parler des défauts qui sont visibles en vous, et des fautes qui vous auront échappé devant l'enfant. Si vous le voyez capable d'entendre raison là-dessus, dites-lui que vous voulez lui donner l'exemple de se corriger de ses défauts en vous corrigeant des vôtres : par là vous tirerez de vos imperfections mêmes de quoi instruire et édifier l'enfant, de quoi l'encourager pour sa correction ; vous éviterez même le mépris et le dégoût que vos défauts pourraient lui donner pour votre personne .
En même temps il faut chercher tous les moyens de rendre agréables à l'enfant les choses que vous exigez de lui. En avezvous quelqu'une de fâcheuse à proposer, faites-lui entendre que la peine sera bientôt suivie du plaisir : montrez-lui toujours l'utilité des choses que vous lui enseignez; faites-lui-en voir l'usage par rapport au commerce du monde et au devoir des conditions. Sans cela l'étude lui paraît un travail abstrait, stérile et épineux. « A quoi sert, disent-ils eux-mêmes, d'apprendre toutes ces choses.dont on ne parle point dans les conversations, et qui n'ont aucun rapport à tout ce qu'on est obligé de faire ? » Il faut donc leur rendre raison de tout ce qu'on leur enseigne : « C'est, leur direz-vous, pour vous mettre en état de bien faire ce que vous ferez un jour ; c'est pour vous former le jugement ; c'est pour vous accoutumer à bien raisonner sur toutes les affaires de la vie. » Il faut toujours leur montrer un but solide et agréable qui les soutienne dans le travail, et ne prétendre jamais les assujettir par une autorité sèche et absolue.
A mesure que leur raison augmente, il faut aussi de plus en plus raisonner avec eux sur les besoins de leur éducation, non pour suivre toutes leurs pensées, mais pour en profiter lorsqu'ils feront connaître leur état véritable, pour éprouver leur discernement, et pour leur faire goûter les choses qu'on veut qu'ils fassent.
Ne prenez jamais sans une extrême nécessité un air austère et impérieux qui fait trembler les enfants. Souvent c'esi affectation et pédanterie dans ceux qui gouvernent ; car, pour les enfants, ils ne sont d'ordinaire que trop timides et honteux. Vdus leur fermeriez le cœur, et leur ôteriez la confiance, sans laquelle il n'y a nul fruit à espérer de l'éducation. Faites- == = 27 -
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vous aimer d'eux ; qu'ils soient libres avec vous et qu'ils ne craignent point de vous laisser voir leurs défauts. Pour y réussir, soyez indulgent à ceux qui ne se déguisent point devant vous. Ne paraissez ni étonné ni irrité de leurs mauvaises inclinations ; au contraire, compatissez à leur faiblesse. Quelquefois il en arrivera cet inconvénient, qu'ils seront moins retenus par la crainte ; mais, à tout prendre, la confiance et la sincérité leur sont plus utiles que l'autorité rigoureuse.
D'ailleurs l'autorité ne laissera pas de trouver sa place, si la confiance et la persuasion ne sont pas assez fortes ; mais il faut toujours commencer par une conduite ouverte, gaie, et familière sans bassesse, qui vous donne le moyen de voir agir les enfants dans leur état naturel, et de les connaître à fond. Enfin, quand même vous les réduiriez par l'autorité à observer toutes vos règles, vous n'iriez pas à votre but ; tout se tournerait en formalités gênantes, et peut-être en hypocrisie ; vous les dégoûteriez du bien, dont vous devez chercher uniquement de leur inspirer l'amour.
Si le Sage a toujours recommandé aux parenis de tenir la verge assidûment levée sur les enfants, s'il a dit qu'un père qui se joue avec son fils pleurera dans la suite ; ce n'est pas qu'il ait blâmé une éducation douce et patiente ; il condamne seulement ces parents faibles et inconsidérés qui flattent les passions de leurs enfants, et qui ne cherchent qu'à s'en divertir pendant leur enfance, jusqu'à leur souffrir toutes sortes d'excès.
Ce qu'il en faut conclure est que les parents doivent toujours conserver de l'autorité pour la correction, car il y a des naturels qu'il faut dompter par la crainte ; mais, encore une fois, il ne faut le faire que quand on ne saurait faire autrement.
Un enfant qui n'agit encore que par imagination, et qui confond dans sa tête les choses qui se présentent à lui liées ensemble, hait l'étude et la vertu parce qu'il est prévenu d'aversion pour la personne qui lui en parle.
Voilà d'où vient cette idée si sombre et si affreuse de la piété, qu'il retient toute sa vie ; c'est souvent tout ce qui lui reste d'une éducation sévère. Souvent il faut tolérer des choses qui auraient besoin d'être corrigées, et attendre le moment
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où l'esprit de l'enfant sera disposé à profiter de la correction. Ne le reprenez jamais ni dans son premier mouvement ni dans le vôtre. Si vous le faites dans le vôtre, il s'aperçoit que vous agissez par humeur et par promptitude, et non par raison et par amitié ; vous perdez sans ressource votre autorité. Si vous le reprenez dans son premier mouvement, il n'a pas l'esprit assez libre pour avouer sa faute, pour vaincre sa passion et pour sentir l'importance de vos avis ; c est même exposer l'enfant à perdre le respect qu'il vous doit. Montrezlui toujours que vous vous possédez, rien ne le lui fera mieux voir que votre patience. Observez tous les moments pendant plusieurs jours, s'il le faut, pour bien placer une correction. Ne dites point à l'enfant son défaut sans y ajouter quelque moyen de le surmonter, qui l'encourage à le faire ; car il faut éviter le chagrin et le découragement que la correction inspire quand elle est sèche. Si on trouve un enfant assez raisonnable, je crois qu'il faut l'engager insensiblement à demander qu'on lui dise ses défauts ; c'est le moyen de les lui dire sans l'affliger: ne lui en dites même jamais plusieurs à la fois.
Il faut considérer que les enfants ont la tête faible, que leur âge ne les rend encore sensibles qu'au plaisir, et qu'on leur demande souvent une exactitude et un sérieux dont ceux qui l'exigent seraient incapables. On fait même une dangereuse impression d'ennui et de tristesse sur leur tempérament, en leur parlant toujours des mots et des choses qu'ils n'entendent point : nulle liberté, nul enjouement ; toujours leçons, silence, posture gênée, correction et menaces.
Les anciens l'entendaient bien mieux : c'est par le plaisir des vers et de la musique que les principales sciences, les maximes des vertus et la politesse des mœurs, s'introduisirent chez les Hébreux, chez les Égyptiens et chez les Grecs. Les gens sans lectures ont peine à le croire, tant cela est éloigné de nos coutumes. Cependant, si peu qu'on connaisse l'histoire, il n'y a pas moyen de douter que ce n'ait été la pratique vulgaire de plusieurs siècles. Du moins retranchons-nous, dans le nôtre, à joindre l'agréable à l'utile autant que nous le pouvons.
Mais, quoiqu'on ne puisse guère espérer de se passer toujours d'employer la crainte pour le commun des enfants, dont le naturel est dur et indocile, il ne faut pourtant y avoir = 29 =
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recours qu'après avoir éprouvé patiemment tous les autres remèdes. Il faut même toujours faire entendre distinctement aux enfants à quoi se réduit tout ce qu'on leur demande, et moyennant quoi on sera content d'eux ; car il faut que la joie et la confiance soient leur disposition ordinaire : autrement on obscurcit leur esprit, on abat leur courage ; s'ils sont vifs, on les irrite ; s'il sont mous, on les rend stupides. La crainte est comme les remèdes violents qu'on emploie dans les maladies extrêmes ; ils purgent, mais ils altèrent le tempérament et usent les organes : une âme menée par la crainte en est toujours plus faible.
Au reste, quoiqu'il ne faille pas toujours menacer sans châtier, de peur de rendre les menaces méprisables, il faut pourtant châtier moins qu'on ne menace. Pour les châtiments, la peine doit être aussi légère qu'il est possible, mais accompagnée de toutes les circonstances qui peuvent piquer l'enfant de honte et de remords : par exemple, montrez-lui tout ce que vous avez fait pour éviter cette extrémité ; paraissezlui-en affligé ; parlez devant lui avec d'autres personnes du malheur de ceux qui manquent de raison et d'honneur jusqu'à se faire châtier ; retranchez les marques d'amitié ordinaires jusqu'à ce que vous voyiez qu'il ait besoin de consolation ; rendez ce châtiment public ou secret, selon que vous jurerez qu'il sera plus utile à l'enfant, ou de lui causer une grande honte, ou de lui montrer qu'on la lui épargne ; réservez cette honte publique pour servir de dernier remède ; servez-vous quelquefois d'une personne raisonnable qui console l'enfant, qui lui dise ce que vous ne devez pas lui dire vousmême, qui le guérisse de la mauvaise honte, qui le dispose à revenir à vous et auquel l'enfant, dans son émotion, puisse ouvrir son cœur plus librement qu'il n'oserait le faire devant vous. Mais surtout qu'il ne paraisse jamais que vous demandiez de l'enfant que les soumissions nécessaires ; tâchez de faire en sorte qu'il s'y condamne lui-même, qu'il s'exécute de bonne grâce et qu'il ne vous reste qu'à adoucir la peine qu'il aura acceptée. Chacun doit employer les règles générales selon les besoins particuliers : les hommes, et surtout les enfants, ne se ressemblent pas toujours à eux-mêmes ; ce qui est bon aujourd'hui est dangereux demain; une conduite toujours uniforme ne peut être utile.
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Le moins qu'on peut faire de leçons en forme, c'est le meilleur . On peut insinuer une infinité d'instructions plus utiles, que les leçons mêmes, par des conversations gaies. J'ai vu divers enfants qui ont appris à lire en se jouant : on n'a qu'à leur raconter des choses divertissantes qu'on tire d'un livre en leur présence, et leur faire connaître insensiblement les lettres,; après cela ils souhaitent d'eux-mêmes de pouvoir aller à la source de ce qui leur a donné du plaisir.
Les deux choses qui gâtent tout, c'est qu'on leur fait apprendre à lire en latin, ce qui leur ôte tout le plaisir de la lecture, et qu'on veut les accoutumer à lire avec une emphase forcée et ridicule. Il faut leur donner un livre bien relié, Joré même sur la tranche, avec de belles images et des caractères bien formés. Tout ce qui réjouit l'imagination facilite l'étude : il faut tâcher de choisir un livre plein d'histoires courtes et merveilleuses. Cela fait, ne soyez pas en peine que l'enfant n'apprenne à lire : ne le fatiguez pas même pour le faire lire exactement, laissez -le prononcer naturellement comme il parle ; les autres tons sont toujours mauvais et sentent la déclamation du collège : quand sa langue sera dénouée, sa poitrine plus forte et l'habitude de lire plus grande, il lira sans peine, avec plus de grâce et plus distinctement.
La manière d'enseigner à écrire doit être à peu près de même. Quand les enfants savent déjà un peu lire, on peut leur faire un divertissement de former des lettres ; et s'ils sont plusieurs ensemble il faut y mettre de l'émulation. Les enfants se portent d'eux-mêmes à faire des figures sur le papier : si peu qu'on aide à cette inclination, sans la gêner trop, ils formeront des lettres en se jouant et s'accoutumeront peu à peu à écrire. On peut même les y exciter en leur promettant quelque récompense qui soit de leur goût et qui n'ait point de conséquence dangereuse. *
« Ecrivez-moi un billet, dira-t-on ; mandez telle chose à votre frère ou à votre cousin » : tout cela fait plaisir à l'enfant, pourvu qu'aucune image triste de leçon réglée ne le trouble. Une libre curiosité, dit saint Augustin, sur sa propre expérience, excite bien plus l'esprit des enfants qu'une règle et une nécessité imposée par la crainte.
Remarquez un grand défaut des éducations ordinaires :
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on met tout le plaisir d'un côté et tout l'ennui de l'autre ; tout l'ennui dans l'étude, tout le plaisir dans les divertissements. Que peut faire un enfant, sinon supporter impatiemment cette règle et courir ardemment après les jeux ?
Tâchons donc de changer cet ordre : rendons l'étude agréable, cachons-la sous l'apparence de la liberté et du plaisir ; souffrons que les enfants interrompent quelquefois l'étude par de petites saillies de divertissement ; ils ont besoin de ces distractions pour délasser leur esprit.
Laissons leur vue se promener un peu ; permettons-leur même de temps en temps quelque digression ou quelque jeu, afin que leur esprit se mette au large ; puis ramenons-les doucement au but. Une régularité trop exacte pour exiger d'eux des études sans interruption leur nuit beaucoup : souvent ceux qui les gouvernent affectent cette régularité, parce qu'elle leur est plus commode qu'une sujétion continuelle à profiter de tous les moments. En même temps, ôtons au^c divertissements des enfants tout ce qui peut les passionnel trop : niais tout ce qui peut délasser l'esprit, lui offrir une variété agréable, satisfaire sa curiosité pour les choses utiles, exercer le corps aux arts convenables, tout cela doit être employé dans les divertissements des enfants. Ceux qu'ils aiment le mieux sont ceux où le corps est en mouvement; ils sont contents pourvu qu'ils changent souvent de place : un volant ou une boule suffit. Ainsi il ne faut pas être en peine de leurs plaisirs, ils en inventent assez eux-même9 ; il suffit de les laisser faire, de les observer avec un visage gai, et de les modérer dès qu'ils s'échauffent trop.] Il est bon seulement de leur faire sentir autant qu'il fcst possible les plaisirs que l'esprit peut donner, comme la conversation, les nouvelles, les histoires et plusieurs jeux d'industrie qui renferment quelque instruction. Tout cela aura son usage en son temps : mais il ne faut pas forcer le goût des enfants là-dessus, on ne doit que leur offrir des ouvertures ; un jour leur corps sera moins disposé à se remuer et leur esprit agira davantage.
Le soin qu'on prendra cependant à assaisonner de plaisir les occupations sérieuses, servira beaucoup à ralentir l'ardeur de la jeunesse pour les divertissements dangereux. C'est la sujétion et l'ennui qui donnent tant d'impatience de se diver-
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tir. Si une fille s'ennuyait moins à être auprès de sa mère, elle n'aurait pas tant d'envie de lui échapper pour aller chercher des compagnies moins bonnes.
Dans le choix des divertissements, il faut éviter toutes les sociétés suspectes. Point de garçons avec les filles, ni même des filles dont l'esprit ne soit réglé et sûr» Les jeux qui dissipent et qui passionnent trop, ou qui accoutument à une agitation de corps immodeste pour une fille, les fréquentes sorties de la maison et les conversations qui peuvent donner l'envie d'eu sortir souvent doivent être évités. Quand on n'est encore gâté par aucun grand divertissement, et qu'on n'a fait naître en soi aucune passion ardente, on trouve aisément la joie ; la santé et l'innocence en sont les vraies sources : mais les gens qui ont eu le malheur de s'accoutumer aux plaisirs violents perdent le goût des plaisirs modérés et s'ennuient toujours dans une recherche inquiète de la joie.
On se gâte le goût pour les divertissements comme pour les viandes ; on s'accoutume tellement aux choses de haut goût que les viandes communes et simplemeut assaisonnées deviennent fades et insipides. Craignons|donc ces grands ébranlements de l'âme qui préparent l'ennui et le dégoût ; surtout ils sont plus à craindre pour les enfants, qui résistent moins à ce qu'ils sentent et qui veulent être toujours émus : tenonsles dans le goût des choses simples ; qu'il ne faille pas de grands apprêts de viandes pour les nourrir ni de grands divertissements pour les réjouir. La sobriété donne toujours assez d'appétit, sans avoir besoin de le réveiller par des ragoûts qui portent à l'intempérance. La tempérance, disait un ancien, est la meilleure ouvrière de la volupté ; avec cette tempérance, qui fait la santé du corps et de l'âme, on est toujours dans une joie douce et modérée ; on n'a besoin ni de machines, ni de spectacles, ni de dépenses pour se réjouir : un petit jeu qu'on invente, une lecture, un travail qu'on entreprend, une promenade, une conversation innocente qui délasse après le travail, font sentir une joie plus pure que la musique la plus charmante.
Les plaisirs «impies sont moins vifs et moins sensibles, il est vrai ; les autres enlèvent l'âme en remuant les ressorts •des passions. Mais les plaisirs simples sont d'un meilleur
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usage ; ils donnent une joie égale et durable sans aucune suite maligne ; ils sont toujours bienfaisants ; au lieu que les autres plaisirs sont comme les vins frelatés, qui plaisent d'abord plus que les naturels, mais qui altèrent et qui nuisent à la santé. Le tempérament de l'âme se gâte aussi bien que le goût par la recherche de ces plaisirs vifs et piquants. Tout ce qu'on peut faire pour les enfants qu'on gouverne, c'est de les accoutumer à cette vie simple, d'en fortifier en eux l'habitude le plus longtemps qu'on peut, de les prévenir de la crainte des inconvénients attachés aux plaisirs et de ne les point abandonner à eux-mêmes, comme on fait d'ordinaire dans l'âge où les passions commencent à se faire sentir et où par conséquent ils ont plus besoin d'être retenus.
Il faut avouer que de toutes les peines de l'éducation, aucune n'est comparable à celle d'élever des enfants qui manquent de sensibilité. Les naturels vifs et sensibles sont capables de terribles égarements : les passions et la présomption les entraînent; mais aussi ils ont de grandes ressources et reviennent souvent de loin ; l'instruction est en eux un germe caché qui pousse et qui fructifie quelquefois, quand l'expérience vient au secours de la raison et que les passions s'attiédissent : au moins on sait par où on peut les rendre attentifs et réveiller leur curiosité ; on a en eux de quoi les intéresser à ce qu'on leur enseigne et les piquer d'honneur, au lieu qu'on n'a aucune prise sur les naturels indolents. Toutes les pensées de ceux-ci sont des distractions ; ils ne sont jamais où ils doivent être ; on ne peut même les toucher jusqu'au vif par les corrections ; ils écoutent tout et ne sentent rien. Cette indolence rend l'enfant négligent et dégoûté de tout ce qu'il fait. C'est alors que la meilleure éducation court risque d'échouer si on ne se hâte d'aller au-devant du mal dès la première enfance. Beaucoup de gens qui n'approfondissent guère concluent de ce mauvais succès que c'est la nature qui fait tout pour former des hommes de mérite et que l'éducation n'y peut rien ; au lieu qu'il faudrait seulement conclure qu'il y a des naturels semblables aux terres ingrates, sur qui la culture fait peu. C'est encore bien pis quand ces éducations si difficiles sont traversées ou négligées ou mal réglées dans leurs commencements.
D faut encore observer qu'il y a des naturels d'enfants
auxquels on se trompe beaucoup. Ils paraissent d'abord jolis parce que les premières grâces de l'enfance ont un lustre qui couvre tout; on y voit je ne sais quoi de tendre et d'aimable, qui empêche d'examiner de près le détail des traits du visage.
Tout ce qu'on trouve d'esprit en eux surprend, parce qu'on n'en attend point de cet âge ; toutes les fautes de jugement leur sont permises et ont la grâce de l'ingénuité ; on prend une certaine vivacité du corps, qui ne manque jamais de paraître dans les enfants, pour celle de l'esprit. De là vient que l'enfance semble promettre et qu'elle donne si peu. Tel a été célèbre, par son esprit, à l'âge de cinq ans, qui est tombé dans l'obscurité et dans le mépris à mesure qu'on l'a vu croître. De toutes les qualités qu'on voit dans les enfants, il n'y en a qu'une sur laquelle on puisse compter, c'est le bon raisonnement; il croît toujours avec eux, pourvu qu'il soit bien cultivé ; les grâces de l'enfance s'effacent ; la vivacité s'éteint ; la tendresse du cœur se perd même souvent, parce que les passions et le commerce des hommes politiques endurcissent insensiblement les jeunes gens qui entrent dans le monde. Tâchez donc de découvrir, au travers des grâces de l'enfance, si le naturel que vous avez à gouverner manque de curiosité et s'il est peu sensible à une honnête émulation. En ce cas, il est difficile que toutes les personnes chargées de son éducation ne se rebutent bientôt dans un travail si ingrat et si épineux. Il faut remuer promptement tous les ressorts de l'âme de l'enfant pour le tirer de cet assoupissement. Si vous prévoyez cet inconvénient, ne pressez pas d'abord les instructions suivies ; gardez- vous bien de charger sa mémoire, car c'est ce qui étonne et qui appesantit le cerveau ne le fatiguez point par des règles gênantes ; égayez-le : puisqu'il tombe dans l'extrémité contraire à la présomption, ne craignez point de lui montrer avec discrétion de quoi il est capable ; contentez -vous de peu ; faites-lui remarquer ses moindres succès ; représentez-lui combien mal à propos il a craint de ne pouvoir réussir dans des choses qu'il fait bien ; mettez en œuvre l'émulation. La jalousie est plus violente dans les enfants qu'on ne saurait se l'imaginer ; on en voit quelquefois qui sèchent et qui dépérissent d'une langueur secrète, parce que d'autres sont plus aimés et plus caressés qu'eux. C'est une cruauté trop ordinaire aux mères que de leur faire
souffrir ce tourment ; mais il faut savoir employer ce remède dans les besoins pressants contre l'indolence ; mettez devant l'enfant que vous élevez d'autres enfants qui ne fassent guère mieux que lui ; des exemples disproportionnés à sa faiblesse achèveraient de le décourager.
Donnez-lui de temps en temps de petites victoires sur ceux dont il est jaloux ; engagez-le, si vous le pouvez, à rire librement avec vous de sa timidité ; faites-lui voir des gens timides comme lui, qui surmontent enfin leur tempérament ; apprenezlui par des instructions indirectes, à l'occasion d'autrui, que la timidité et la paresse étouffent l'esprit ; que les gens mous et inappliqués, quelque génie qu'ils aient, se rendent imbéciles et se dégradent eux-mêmes. Mais gardez-vous bien de lui donner ces instructions d'un ton austère et impatient ; car rien ne renfonce tant au dedans de lui-même un enfant mou et timide que la rudesse. Au contraire, redoublez vos soins pour assaisonner de facilités et de plaisirs proportionnés à son naturel le travail que vous ne pouvez lui épargner ; peut-être faudra-t-il même de temps en temps le piquer par le mépris et par les reproches. Vous ne devez pas le faire vous-même ; il faut qu'une personne inférieure, comme un autre enfant, le fasse, sans que vous paraissiez le savoir.
Saint Augustin raconte (1) qu'un reproche fait à sainte Monique sa mère, dès son enfance, par une servante, la toucha jusqu'à la corriger d'une mauvaise habitude de boire du vin pur, dont la véhémence et la sévérité de sa gouvernante n'avaient pu la préserver. Enfin, il faut tâcher de donner du goût à l'esprit de ces sortes d'enfants, comme on tâche d'en donner au corps de certains malades. On leur laisse chercher ce qui peut guérir leur dégoût ; on leur souffre quelques fantaisies aux dépens mêmes des règles, pourvu qu'elles n'aillent pas à des excès dangereux. Il est bien plus difficile de donner du goût à ceux qui n'en ont pas que de former le goût de ceux qui ne l'ont pas encore tel qu'il le doit être.
Il y a une autre espèce de sensibilité encore plus difficile et plus importante à donner, c'est celle de l'amitié. Dés qu'un enfant en est capable, il n'est plus question que de tourner son cceur vers des personnes qui lui soient utiles. L'amitié le
(I) Proverbes, XXXI et suiv.
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mènera presque à toutes les choses qu'on voudra de lui ; on a un lien assuré pour l'attirer au bien, pourvu qu'on sache s'en servir; il ne reste plus à craindre que l'excès ou le mauvais choix dans ses affections. Mais il y a d'autres enfants qui naissent politiques, cachés, indifférents, pour rapporter secrètement tout à eux-mêmes ; ils trompent leurs parents, que la tendresse rend crédules ; ils font semblant de les aimer ; ils étudient leurs inclinations'pours'y conformer ; ils paraissent plus dociles que les autres enfants du même âge, qui agissent sans déguisement, selon leur humeur ; leur souplesse, qui cache une volonté âpre, paraît une véritable douceur ; et leur naturel dissimulé ne se déploie tout entier que quand il n'est plus temps de le redresser.
S'il y a quelque naturel d'enfant sur lequel l'éducation ne puisse rien, on peut dire que c'est celui-là ; et cependant il faut avouer que le nombre en est plus grand qu'on ne s'imagine. Les parents ne peuvent se résoudre à croire que leurs enfants aient le cœur mal fait : quand ils ne veulent pas le voir d'eux-mêmes, personne n'ose entreprendre de les convaincre, et le mal augmente toujours. Le principal serait de mettre les enfants, dès le premier âge, dans une grande liberté de découvrir leurs inclinations. Il faut toujours les connaître à fond, avant que de les corriger. Ils sont naturellement simples et ouverts ; mais si peu qu'on les gêne ou qu'on leur donne quelque exemple de déguisement, il ne reviennent plus à cette première simplicité. Il est vrai que Dieu seul donne la tendresse et la bonté de cœur ; on peut seulement tâcher de l'exciter par des exemples généreux, par des maximes d'honneur et de désintéressement, par le mépris des gens qui s'aiment trop eux-mêmes. Il faut essayer de faire goûter de bonne heure aux enfants, avant qu'ils aient perdu cette première simplicité des mouvements les plus naturels, le plaisir d'une amitié cordiale et réciproque. Rien n'y servira tant que de mettre d'abord auprès d'eux des gens qui ne leur montrent jamais rien de dur, de faux, de bas et d'intéressé. Il vaudrait mieux souffrir auprès d'eux des gens qui auraient d'autres défauts et qui fussent exempts de ceux-là. Il faut encore louer les enfants de tout ce que l'amitié leur fait faire, pourvu qu'elle ne soit point trop déplacée ou trop ardente. Il faut encore que les parents leur paraissent pleins d'une amitié sincère
FENELON r
pour eux ; car les enfants apprennent souvent de leurs parents mêmes à n'aimer rien. Enfin je voudrais retrancher devant eux à l'égard des amis tous les compliments superflus, toutes les démonstrations feintes d'amitié et toutes les fausses caresses, par lesquelles on leur enseigne à payer de vaines apparences les personnes qu'ils doivent aimer.
Il y a un défaut opposé à celui que nous venons de représenter, qui est bien plus ordinaire dans les filles ; c'est celui de se passionner sur les choses mêmes les plus indifférentes. Elles ne sauraient voir deux personnes qui sont mal ensemble, sans prendre parti dans leur cœur pour l'une contre l'autre ; elles sont toutes pleines d'affections ou d'aversions sans fondement ; elles n'aperçoivent aucun défaut dans ce qu'elles estiment et aucune bonne qualité dans ce qu'elles méprisent. Il ne faut pas d'abord s'y opposer, car la contradiction fortifierait ces fantaisies ; mais il faut peu à peu faire remarquer à une jeune personne qu'on connaît mieux qu'elle tout ce qu'il y a de bon dans ce qu'elle aime, et tout ce qu'il y a de mauvais dans ce qui la choque. Prenez soin, en même temps, de lui faire sentir dans les occasions l'incommodité des défauts qui se trouvent dans ce qui la charme, et la commodité des qualités avantageuses qui se rencontrent dans ce qui lui déplaît ; ne la pressez pas, vous verrez qu'elle reviendra d'elle-même. Après cela, faites-lui remarquer ses entêtements passés avec leurs circonstances les plus déraisonnables ; dites-lui doucement qu'elle verra de même ceux dont elle n'est pas encore guérie, quand ils seront finis. Racontez-lui les erreurs semblables où vous avez été à son âge. Surtout montrez-lui, le plus sensiblement que vous pourrez, le grand mélange de bien et de mal qu'on trouve dans tout ce qu'on peut aimer et haïr pour ralentir l'ardeur de ses amitiés et de ses aversions.
Ne promettez jamais aux enfants, pour récompenses, des ajustements ou des friandises ; c'est faire deux maux : le premier, de leur inspirer l'estime de ce qu'ils doivent mépriser ; et le second, de vous ôter le moyen d'établir d'autres récompenses qui faciliteraient votre travail. Gardez-vous bien de les menacer de les faire étudier, ou de les assujettir à quelque règle. Il fant faire le moins de règles qu'on peut ; et lorsqu'on ne peut éviter d'en faire quelqu'une, il faut la faire passer doucement, sans lui donner ce nom et montrant toujours
DE L'ÉDUCATION DES FILLES
quelque raison de commodité pour faire une chose dans un temps et dans un lieu plutôt que dans un autre.
On courrait risque de décourager les enfants, si on ne les louait jamais lorsqu'ils font bien. Quoique les louanges soient à craindre à cause de la vanité, il faut tâcher de s'en servir pour animer les enfants sans les enivrer. Nous voyons que saint Paul les emploie souvent pour encourager les faibles, et pour faire passer plus doucement la correction. Les Pères en ont fait le même usage. Il est vrai que, pour les rendre utiles, il faut les assaisonner de manière qu'on en ôte l'exagération, la flatterie, et qu'en même temps on rapporte tout le bien à Dieu comme à sa source. On peut aussi récompenser les enfants par des jeux innocents et mêlés de quelque industrie, par des promenades où la conversation ne soit pas sans fruit, par de petits présents qui seront des espèces de prix, comme des tableaux ou des estampes, ou des médailles, ou des cartes de géographie, ou des livres dorés.