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Oeuvres choisies

Chapitre premier. — Preuves de Vexistence de Dieu, Urées de l'aspect général de Vuntvers.

Je ne puis ouvrir les yeux sans admirer l'art qui éclate dans toute la nature : le moindre coup d'oeil suffit pour apercevoir la main qui fait tout. Que les hommes accoutumés à méditer les vérités abstraites, et à remonter aux premiers principes, connoissent la Divinité par son idée: c'est un chemin sûr pour arriver à la source de toute vérité. Mais plus ce chemin est droit et court, plus il est rude et inaccessible au commun des hommes qui dépendent de leur imagination. C'est une démonstration si simple qu'elle échappe, par sa simplicité, aux esprits incapables des opérations purement intellectuelles. Plus cette vole de trouver le premier Être est parfaite, moins il y a d'esprits capables de la suivre.

Mais il y a une autre voie moins parfaite, et qui est proportionnée aux hommes les plus médiocres. Les hommes les moins exercés au raisonnement, et les plus attachés aux préjugés sensibles, peuvent, d'un seul regard, découvrir celui qui se peint dans tous ses ouvrages. La sagesse et la puissance qu'il a marquées dans tout ce qu'il a fait le font voir, comme dans un miroir, à ceux qui ne peuvent le contempler dans sa propre idée. C'est une philosophie sensible et populaire, dont tout homme sans passion et sans préjugés est capable i.

Si un grand nombre d'hommes d'un esprit subtil et pénétrant n'ont pas trouvé Dieu par ce coup d'œii jeté sur toute la nature, il ne faut pas s'en étonner : les passions qui les ont agités leur ont donné des distractions continuelles, ou bien les faux préjugés qui naissent des passions ont fermé les yeux à ce grand spectacle. Un homme passionné pour une grande affaire , qui emporteroit toute l'application de son esprit, passeroit plusieurs jours dans une chambre, en négociation pour ses intérêts, sans regarder ni les proportions de la chambre, ni les ornements de la cheminée, ni les tableaux qui seroient autour de lui' tous ces objets seroient sans cesse devant ses yeux, et aucun d'eux ne feroit impression sur lui.

1. « Humana autem anima rationalis est, quae mortalibus vinculis peccatl « pœna tenebatur, ad hoc deminutionis redacta, ut per conjecturas rerum vi- '^ sibilium ad intelligenda invisibilia niteretur. » Aug., de Lib. arb , lib. III, cap. X. n. 30.

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EI.ON. — Jil

Ainsi vivent les hommes. Tout leur présente Dieu, et ils ne le voient BuUe part. Il étoit dans le monde, et le monde a été fait par Im; et cependant le monde ne l'a poir.t connu ' . Ils passent leur vie sans avoir aperçu cette représentation si sensible de la Divinité, tant la fascination du monde obscurcit leurs yeux 2. Souvent même ils ne veulent pas les ouvrir, et ils affectent de les tenir fermés, de peur de trouver celui mi'ils ne cherchent pas. Enfin, ce qui devroit le plus servir à leur ouvrir les yeux ne sert qu'à les leur fermer davantage, je veux dire la constance et la régularité des mouvements que la suprême Sagesse a mis dans l'univers.

Saint Augustin dit que ces merveilles se sont avihes par leur répétition continuelle \ Cicéron parle précisément de même. A force de voir tous les jours les mêmes choses, l'esprit s'y accoutume aussi bien que les yeux : il n'admire ni n'ose se mettre en aucune manière en peine de chercher la cause des effets qu'il voit toujours arriver de la même sorte; comme si c'étoit la nouveauté, et non pas la grandeur de la chose même, qui dût nous porter à faire cette recherche ^

Mais enfin toute la nature montre l'art infini de son auteur. Quand le parle d'un art, je veux dire un assemblage de moyens choisis tout exprès pour parvenir à une fin précise : c'est un ordre, un arrangement une industrie, un dessein suivi. Le hasard est, tout au contraire, une cause aveugle et nécessaire, qui ne prépare, qui n'arrange, qui ne choisit rien, et qui n'a ni volonté ni intelligence. Or, je soutiens que l'univers porte le caractère d'une cause infiniment puissante et industrieuse. Je soutiens que le hasard, c'est-à-dire le concours aveugle et fortuit des causes nécessaires et privées de raison, ne peut avoir forme ce tout. C'est ici qu'il est bon de rappeler les célèbres comparaisons

des anciens. . , -^ • w, •

Qui croira que l'ihade d'Homère, ce poëme si parfait, naît jamais été composé par un effort du génie d'un grand poète, et que les caractères de l'alphabet ayant été jetés en confusion, un coup de pur hasard comme un coup de dés, ait rassemblé toutes les lettres précisément dans l'arrangement nécessaire pour décrire, dans des vers p eins d'harmonie et de variété, tant de grands événements, pour les placer et pour les lier si bien tous ensemble, pour peindre chaque objet avec tout ce qu'il a de plus gracieux, de plus noble et de plus touchant; enfin pour faire parler chaque personne selon son caractère ,d une manière si naïve et si passionnée? Qu'on raisonne et qu'on subtilise tant au'on voudra, jamais on ne persuadera à un homme sensé qnelUiade n'ait point d'autre auteur que le hasard. Cicéron en disoit autant des Annales d'Ennius; et il ajoutoit que le hasard ne feroit jamais un seul

1. « m mundo erat, et mundus per ipsum factos est, et mundus eum noa « cognovit. » Joan., i, 10.

2 « Fàscinatio nugaciiatis obscurat bona. » ^^^ap-, i», i^- ^ a Assiduitate viluerunt. » Tract, xxrv, m Joan., n. 1. » • •

l: : SedSiitat qJStidiana, et consuetudine oculorum assuescunt anunj; « ûeque admirantur, neque requirunt rationes earum ferum quas semper ^xl deSt: période quasi novitas nos magis quam magmtudo rerum debeat ad « «quireudas causas excitare. » Cic, de ISat. deor. lib. II, n. 38.

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