PREMIERE PARTIE
cours d'atomes, les parties du corps avec l'esprit? Si l'esprit peut s'ao crocher à des parties du corps, il faut qu'il ait des parties lui-même, et par conséquent qu'il soit un vrai corps ; auquel cas nous retombons dans la première réponse, que j'ai déjà réfutée. Si, au contraire, l'esprit n'a point de parties, rien ne peut l'accrocher avec celles du corps, et le hasard n'a pas de quoi les attacher ensemble.
Enfin mon alternative revient toujours, et elle est décisive. Si l'esprit et le corps ne sont qu'un tout composé de matière, d'où vient que cette matière, qui ne pensoit pas hier, a commencé à penser aujourd'hui? qui est-ce qui lui a donné ce qu'elle n'avoit pas, et qui est incomparablement plus noble qu'elle, quand elle est sans pensée? Ce qui lui donne la pensée ne l'a-t-il point lui-même, et la donnera-t-il sans l'avoir? Supposé même que la pensée résulte d'une certaine configuration, d'un certain arrangement et d'un degré du mouvement en un certain sens de toutes les parties de la matière, quel ouvrier a su trouver toutes ces combinaisons si justes et si précises pour faire une machine pensante ? Si, au contraire, l'esprit et le corps sont deux natures différentes, quelle puissance supérieure à ces deux natures a pu les attacher ensemble, sans que l'esprit y ait aucune part, ni qu'il sache comment cette union s'est faite? Qui est-ce qui commande ainsi, avec cet empire suprême, aux esprits et aux corps, pour les tenir dans une correspondance et dans une espèce de police si incompréhensible ?
Remarquez que l'empire de mon esprit sur mon corps est souverain, et qu'il est néanmoins aveugle. Il est souverain dans son étendue bornée, puisque ma simple volonté, sans effort et sans préparation, fait mouvoir tout à coup immédiatement tous les membres de mon corps, selon les règles de cette machine. Comme l'Écriture nous représente Dieu, qui dit, après la création de l'univers : Que la lumière soit; et elle fut : de même la seule parole intérieure de mon âme, sans effort et sans préparation , fait ce qu'elle dit. Je dis en moi-même cette parole si intérieure, si simple et si momentanée : a Que mon corps s4 ; meuve; j> et il se meut. A cette simple et intime volonté, toutes les par- J ties de mon corps travaillent déjà, tous les nerfs sont tendus, tous le* ressorts se hâtent de concourir ensemble, et toute la machine obéit, comme si chacun de ses organes les plus secrets entendoit une voix souveraine et toute puissante. Voilà sans doute la puissance la plus simple et la plus efficace qu'on puisse concevoir. Il n'y en a aucun autre exemple dans tous les êtres que nous connoissons. C'est précisément celle que les hommes persuadés de la Divinité lui attribuent dans tout l'univers. L'attribuerai -je à mon foible esprit, ou plutôt à la puissance qu'il a sur mon corps, qui est si différente de lui? croirai-je que ma volonté a cet empire suprême par son propre fonds, elle qui est si foible et si imparfaite? Mais d'où vient que, parmi tant de corps, elle n'a ce pouvoir que sur un seul ? Nul autre corps ne se remue selon ses désirs. Qui lui a donné sur un seul corps ce qu'elle n'a sur aucun autre? osera-t-on encore revenir à nous alléguer le hasard ?
Cette puissance, qui est si souveraine, est en même temps aveugle. Le paysan le nlus ignorant sait aussi bien mouvoir son corps que la
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philosophe le mieux instruit de l'anatomie. L'esprit du paysan commande à ses nerfs, à ses muscles, à ses tendons, à ses esprits animaux, qu'il ne connoît pas et dont il n'a jamais ouï parler. Sans pouvoir les distinguer et sans savoir où ils sont, il les trouve; il s'adresse précisément à ceux dont il a besoin, et il ne prend point les uns pour les
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Un danseur de corde ne fait que vouloir, et à l'instant les esprits coulent avec impétuosité, tantôt dans certains nerfs et tantôt en d'autres • tous ces nerfs se tendent ou se relâchent à propos. Demandezlui ce que c'est qu'un nerf; il n'en sait rien. Demandez-lui quels sont ceux qu'il a mis en mouvement, et par où il a commencé à les ébranler- il ne comprend pas même ce que vous voulez lui dire; il ignore profondément ce qu'il a fait dans tous les ressorts intérieurs de sa machine. Le joueur de luth, qui connoît parfaitement toutes les cordes de son instrument . qui les voit de ses yeux, qui les touche l'une après l'autre de ses doigts, s'y méprend : mais l'âme, qui gouverne la machine du corps humain, en meut tous les ressorts à propos, sans les voir, sans les discerner, sans en savoir ni la figure, ni la situation, ni la force; et elle ne s'y mécompte point. Quel prodige l mon esprit commande à ce qu'il ne connoît point, et qu'il ne peut voir; à ce qui ne le connoît point, et qui est incapable de connoissance; et il est infailliblement obéi. Que d'aveuglement! que de puissance! L'aveuglement est de l'homme; mais la puissance , de qui est-elle? à qui l'attribuerons-nous, si ce n'est à celui qui voit ce que l'homme ne voit pas, et qui fait en lui ce qui le surpasse? Mon âme a beau vouloir remuer les corps qui l'environnent, et qu'elle connoît très-distinctement, aucun ne se remue; elle n'a aucun pouvoir pour ébranler le moindre atome par sa volonté : il n'y a qu'un seul corps, que quelque puissance supérieure doit lui avoir rendu propre. A l'égard de ce corps elle n'a qu'à vouloir, et tous les ressorts de cette machine, qui lui sont inconnus, se meuvent à propos et de concert pour lui obéir.
Saint Augustin, qui a fait ces réflexions, les a parfaitement exprimées : tt Les parties internes de notre corps, dit-iP, ne peuvent être vivantes que par nos âmes ; mais nos âmes les animent bien plus facilement qu'elles ne peuvent les connoître.... L'âme ne connoît point le corps qui lui est soumis.... Elle ne sait point pourquoi elle ne met les nerfs en mouvement que quand il lui plaît, et pourquoi, au contraire, la pulsation des veines est sans interruption, quand même elle ne le voudroit pas. Elle ignore quelle est la première partie du corps qu'elle remue immédiatement, pour mouvoir par celle-là toutes les autres.... Elle ne sait point pourquoi elle sent malgré elle, et ne meut les membres que quand il lui plaît. C'est elle qui fait ces choses dans le corps. D'où vient qu'elle ne sait ni ce qu'elle fait, ni comment elle le fait? Ceux qui s'instruisent de l'anatomie, dit encore ce Père, apprennent d'autrui ce qui se passe en eux et qui est fait par eux-mêmes. Pourquoi, dit-il, n'ai -je aucun besoin de leçon pour savoir qu'il y a dans le
- 1. De Anima et ejus orig., lib. IV, cap. v, vi, n. 6, 7; tom. X