‹ Œuvres choisies (volume 3)Chapitre 19 sur 139 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

tous les ressorts de ce corps qu'il ne connoît point. Il ignore ses propres pensées e ses propres volontés : il ne sait avec certitude m ce quil croit ni ce qu'il veut. Souvent il s'imagine croire et vouloir ce qu'il n a r cru n voulu. Il se trompe; et ce qu'il a de meilleur cest de le reconnoUre. Il joint à l'erreur des pensées le dérèglement de la vo.onté; il est réduit à gémir dans l'expérience de sa corruption

VoUà resprit de l'homme, foible, incertain, borné, plein d'erreurs. Oui est-ce qui a mis l'idée de l'infini, c'est-à-dire du parfait dans un Se si borné et si rempli d'imperfection? Se l'est-il donnée lui-même ce te dée si haute et si pure, cette idée qui est elle-même une espèce d"en représentation? Quel être tini, distingué de lui, a pu lui donner ce qui est si disproportionné avec tout ce qui est renferme dans qXue borne? Supposons que l'esprit de l'homme est comme un mi- ?oTr ouïes images de tous les corps voisins viennent s'imprimer : Ze\ èUe a pu mettre en nous l'image de l'infim, si Imôm ne fut Jamais ? Qui peut mettre dans un miroir Timage d'un objet chiménque auT n'est ni n'a jamais été vis-à-vis de la glace de ce miroir? Cette ima^e d î'infini^n'est point un amas confus d'objets finis, que l'espri ^Tenne mal à propos pour un infini véritable : c'est le vrai infini dont nous avons la pensée. Nous le connoissons si bien, que ^o^^ ^ f " tinguons précisément de tout ce qu'il n'est pas et que nulle subtilité ne peut nous mettre aucun autre objet en sa place ^ous le connoissonl si bien, que nous rejetons de lui toute propriété qui marque la moindre borne. Enfin nous le connoissons si bien, <l^\^^''\^f^ }^^t seul que nous connoissons tout le reste comme on connoit la nuit par le iour, et la maladie par la santé.

Encore une fois, d'où vient une image si grande? La Pjend-on dan le néant? L'être borné peut-il imaginer et ^^^^^^^^ l^^^^l' ^V^Vr^^! n'est point? ^'otre esprit si foible et si court ne peut se former par lui-môme cette image, qui n'auroit aucun patron. Aucun des objets eXurs qv^ nous environnent ne peut nous donner cette image; car Is 0 peuvent nous donner l'image que de ce qu'ils sont; et ils ne sont rien que de borné et d'imparfait. Où la prenons-nous donc cette ma^e dislcte, qui ne ressemble à rien de tout ce que nous sommes et dS tout ce que nous connoissons ici-bas hors de nous? D où nous vient-elle? Où est donc cet infini que nous ne pouvons comprendre parce qu'il est réellement infini, et que nous ne pouvons néanmoins méconnaître, parce que nous le distinguons de tout ce qui l^i est mférieur? Où èsi-il? S'il n'étoit pas, pourroit-il vemr se graver au fond

de notre esprit? . • n «<.

Mais outre l'idée ne l'infini, j'ai encore des notions universelles et immuables qui sont la règle de tous mes jugements. Je ne puis juger d'aucune chose qu'en les consultant, et il ne dépend pas de moi de iu-er contre ce qu'elles me représentent. Mes pensées, loin de pouvoir corriger ou forcer cette règle, sont eUes-mêmes corrigées malgré moi par cette règle supérieure, et elles sont invinciblement assujetties à sa décision. Quelque effort d'esprit que je fasse, je ne puis jamais parvenir comme je viens de le remarquer, à douter que deux et deux m

40 DE l'existence DE DIEU.

fassent quatre; que le tout ne soit plus grand que sa partie; que le centre d'un cercle parfait ne soit également distant de tous les points de la circonférence. Je ne suis point libre de nier ces propositions; et si je nie ces vérités, ou d'autres à peu près semblables, j'ai en moi quelque chose qui est au-dessus de moi, et qui me ramène par force au but. Cette règle fixe et immuable est si intérieure et si intime, que je suis tenté de la prendre pour moi-même : mais elle est au-dessus de moi. puisqu'elle me corrige, me redresse, me met en défiance contre moi-même, et m'avertit de mon impuissance. C'est quelque chose qui m'inspire à toute heure, pourvu que je l'écoute ; et je ne me trompe jamais qu'en ne l'écoutant pas. Ce qui m'inspire me préserveroit sans cesse de toute erreur, si j'étois docile et sans précipitation; car cette inspiration intérieure m'apprendroit à bien juger des choses qui sont à ma portée et sur lesquelles j'ai besoin de former quelque jugement. Pour les autres, elle m'apprendroit à n'en juger pas; et cette seconde sorte de leçon n'est pas moins importante que la première. Cette règle intérieure est ce que je nomme ma raison : mais je parle de ma raison sans pénétrer la force de ce terme, comme je parle de la nature et de l'instinct sans entendre ce que signifient ces expres.'ions.

A la vérité ma raison est en moi; car il faut que je rentre sans cesse en moi-mêmc; pour la trouver : mais la raison supérieure qui me corrige dans le besoin, et que je consulte, n'est point à moi, et elle ne fait point partie de moi-même. Cette règle est parfaite et immuable je suis changeant et imparfait. Quand je me trompe, elle ne perd point sa droiture : quand je me détrompe, ce n'est pas elle qui revient au but; c'est elle qui, sans s'en être jamais écartée, a l'autorité sur moi de m'y rappeler et de m'y faire revenir. C'est un maître intérieur qui me fait taire, qui me fait parler, qui me fait croire, qui me fait douter, qui me fait avouer mes erreurs ou confirmer mes jugements : en l'écoutant, je m'instruis; en m'écoutant moi-même, je m'égare. Ce maître est partout, et sa voix se fait entendre, d'un bout de l'univers à l'autre, à tous les hommes comme à moi. Pendant qu'il me corrige en France, il corrige d'autres hommes à la Chine, au Japon, dans le Mexique et dans le Pérou, parles mêmes principes.

Deux hommes qui ne se sont jamais vus, qui n'ont jamais entendu parler l'un de l'autre , et qui n'ont jamais eu de liaison avec aucun autre homme qui ait pu leur donner des notions communes, parlent aux deux extrémités de la terre sur un certain nombre de vérités comme s'ils étoient de concert. On sait infailliblement par avance dans un hémisphère ce qu'on répondra dans l'autre sur ces vérités. Les hommes de tous les pays et de tous les temps , quelque éducation qu'ils aient reçue, se sentent invinciblement assujettis à penser et à parler de même. Le maître qui nous enseigne sans cesse nous fait penser torus de la même façon. Dès que nous nous hâtons de juger, sans écouter sa voix avec défiance de nous-mêmes, nous pensons et nous disons des songes pleins d'extravagance.

Ainsi, ce qui paroît le plus à nous, et être le fond de nous-mêmes,, [e veux dire notre raison, est ce qui nous est le moins propre, et qu'on

Page 1