‹ Œuvres choisies (volume 3)Chapitre 47 sur 139 · Rom.f XI · texte numérisé non relu

Rom.f XI

Cependant la religion chrétienne ne vous permet pas de douter que le grand nombre ne périsse, et que ceux qui sont sauvés ne composent le moindre nombre. Mettons donc à part, pour un moment, la vérité indubitable de la prédestination. Renfermons-nous dans le simple fait: c'est le petit nombre qui se sauve ; c'est le grand nombre qui se damne. D'où vient que Dieu, qui voit dans ses trésors des grâces pour assurer le salut de tous les hommes, n'a pas voulu leur donner ces grâces, lui qui veut, dit-on, sincèrement les sauver tous? Il faut nécessairement avouer qu'il y a deux manières de vouloir le salut des hommes. L'une consiste à vouloir leur rendre le salut véritablement possible en leur donnant des secours de grâce suffisante par lesquels il ne tienne qu'à eux d'assurer leur salut, s'ils veulent y correspondre. L'autre consiste à vouloir assurer leur salut, en choisissant parmi les secours suffisants ceux qu'il prévoit qui les persuaderont et qui les feront persévérer. La première volonté est conditionnelle, la seconde est absolue.

Dieu veut de la première façon seulement le salut de tous les réprouvés mêmes : mais il veut par prédilection, de la seconde manière, le salut des seuls prédestinés. En un mot U ne veut pour les uns qu'une vraie possibilité du salut, en sorte qu'il ne tienne réellement qu'à eux d'assurer leur salut s'ils le veulent; c'est une manière très-sincère, très-efiective , mais conditionnelle, de vouloir les sauver. A l'égard des autres, il veut la certitude de leur salut, en sorte qu'il s'assure absolument qu'ils seront sauvés, et il exécute ce dessein en choisissant les grâces par lesquelles il prévoit qu'ils seront persuadés, affermis et pe^• sévérants, jusqu'au moment oii il les enlèvera, par une puissance inévitable et invincible, à l'incertitude des tentations. Voyons maintenant qu'est-ce qui vous scandalise.

Dieu pou7oit se borner à donner à tous les hommes, sans en prédestiner aucun, la même grâce pleinement suffisante pour tous. Il pouvoit dire en lui-même : a Je donnerai ma récompense céleste à tous ceux qui par leur libre arbitre correspondront à ce secours; et je priverai de cette récompense tous ceux qui, ayant de quoi la mériter, ne voudront pas s'en rendre dignes. » Dans cette supposition, pourriez-vous accuser Dieu d'injustice ? Il ne paroîtroit aucune inégalité, aucune prédilection, aucune préférence; tout seroit général, effectif, proportionné au besoin, et abondant de la part de Dieu. Il n'y auroit d'inégalité que delà part des hommes: toute l'inégalité vien(?ioit de leur libre arbitre, qui, étant prévenu par la grâce, pourroitou coopérer avec elle pour le bien, ou la rendre inutile, et faire le mal contre son attrait. Iriez-vous alors jusqu'à dire : a. Pourquoi est-ce que Dieu a donné aux hommes le libre arbitre, pour pouvoir démériter, s'ils le veulent, et pour se pouvoir perdre en déméritant? d'où vient qu'il ne les a pas mis tous, dès le moment de leur création, dans l'heureuse nécessité de l'aimer éternellement, où sont les anges et les saints du ciel ? » Mais qui êtes-TOus pour interroger Dieu et pour entrer dans son conseil ? pouvez-vous trouver Dieu injuste parce qu'il vous a laissé dans la main de votre conseil, ayant devant vous l'eau et le feu, le bien et le mal, la vie et la mort, pour prendre celui qu'il vous plaira, en sorte que vous soyez le maître

de votre vouloir pour l'un ou pour l'autre parti, et que vous ne puissiez imputer qu'à vous-naêrne le choix que vous ferez, si vous choisissez votre perte malgré Tattrait et le secours divin? « Qulconqus, dit saint Augustin*, veut bien vivre en préférant le vrai bien aux biens fragiles, peut l'obtenir avec une si grande facilité, que le seul vouloir de la chose en fait la possession. x> Dès qu'on suppose la liberté donnée de Dieu, il faut conclure que rien n'est tant au pouvoir de la volonté que son propre vouloir, et c'est à ce propre vouloir que Dieu remet la décision pour notre salut ou pour notre perte. C'est pourquoi saint Augustin vous dit : «r Puisque vous êtes en votre pouvoir, ou vous ne serez point malheureux; ou, si vous l'êtes, vous le serez justement, en vous conduisant vous-même avec injustice^.... L'homme a reçu de Dieu de pouvoir faire le bien, quand il lui plaît; il a reçu aussi de lui et d'être malheureux s'il ne le fait pas, et d'être heureux s'il le fait^.... Quand les hommes ne veulent pas être ce qu'ils ont reçu d'être s'ils le vouloient, et qui est bon en soi. ils sont coupables s'ils ne le veulent pas*.... Dieu a commandé de vouloir, il a donné de pouvoir, et il a permis de ne vouloir pas, à condition qu'on en seroit puni*.... Le Créateur a montré avec quelle grande facilité Thomme eût pu, s'il eût voulu, conserver ce quïl étoit par sa première institution, puisque sa postérité même a pu surmonter le défaut de sa naissance'.... L'homme, par le secours du Créateur, a le pouvoir de se cultiver lui-même, d'acquérir et de posséder, à proportion de son bon désir, toutes les vertus par lesquelles il soit délivré et de la difficulté qui le tourmente, et de l'ignorance qui l'aveugle'. »

D'un côté, il est indubitable que Die^. d donné à l'homme le libre arbitre pour se perdre ou pour se sauver à son choix. D'un autre côté, il n'est pas moins indubitable que Dieu a pu, avec une pleine justice, donner à l'homme ce libre arbitre, afin qu'il pût mériter ou démériter. Dans cette supposition du libre arbitre donné, et de la grâce gratuitement surajoutée, si cette grâce étoit également suffisante pour tous les hommes, et donnée avec une bonté générale et indiff"érente, personne ne pourroit se plaindre. Ceux qui seroient sauvés le seroient par le secours de la grâce, et par pure miséricorde. Ceux qui périroient devroient s'imputer leur perte, et n'en accuser que leur mauvais vouloir, qu'il ne tenoit qu'à eux de rendre bon. En cet état des choses, Dieu seroit pleinement justifié, puisqu"il auroit montré une bonté effective et égale à tous , qu'il n'auroit pas tenu à la suffisance de son secours que tous ne fussent également sauvés, et qu'il n'auroit tenu qu'à eux de l'être tous. Qu'est-ce donc qui soulève le cœur de l'homme à la vue de la prédestination des uns au-dessus des autres? C'est que le cœur de l'homme, jaloux et envieux, supporte impatiemment de voir quelqu'un préféré à soi.

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