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A Cambray, 28 août 1708 L'état de votre santé m'alarme, mon cher père : je bénis Dieu de ce qu'il vous en détache; mais je suis affligé de vous savoir dans la douleur, et je crains les suites de cet état. Faites -moi mander simplement de vos nouvelles, sans vous donner la peine d'écrire vousmême.
Pour la question qui vous occupe, il n'y a aucune réelle diversité de sentiments entre nous : vous m'accordez tout ce que je demande, et je rejette tout ce que vous ne m'accordez pas. En voici la preuve :
D'abord vous rapportez ces paroles, qui sont de moi : a Pourquoi il ne me donne que la pleine possibilité du salut, et qu'il n'y ajoute pas la certitude? pourquoi, prévoyant que je ne ferois aucun usage des secours très-sufflsants, il ne m'en donne pas d'autres auxquels je correspondrois? pourquoi, il n'a pas été également bienfaisant envers tous les hommes? pourquoi, me donnant de vraies marques de son amour, il ne m'a pas aimé autant que plusieurs autres?» Ensuite vous ajoutez : a Non, monseigneur, rien de tout cela ne fait ni le sujet de mes peines ni celui de mes recherches. Je ne vois rien de juste en tout cela, etc. d Vous allez jusqu'à dire : «Je vous avoue que je ne ^ouve rien là de si surprenant qu'il feille adorer et se taire ; et je ne
vous dirai jamais que ce soit là une vérité que les hommes ne puissent porter, s'il est vrai que le reste des hommes aient des grâces trèssuffisantes pour persévérer et pour se sauver.... Eu voilà plus qu'il n'en faut pour justifier la justice et la bonté de Dieu. »
Voilà précisément tout ce que je demande. Je veux seulement une prédilection purement gratuite, qui prévienne tous les mérites, et qui les prépare pour assurer le salut de certains hommes, pendant que Dieu se contente de donner aux autres la pleins possibilité du salut par des secours très-suffisants pour y parvenir. La prédestination n'est autre chose que cette prédilection antécédente à tout mérite, laquelle prépare les mérites mêmes comme des moyens très-certains pour arriver à la délivrance ou gloire céleste. Prœparatio heneftciorum Dei quihus certissime Uherantur, quicumque liberantur^. Cette prédilection ou surabondance de bonne volonté pour les uns ne diminue ni n'afi"oiblit en rien pour les autres l'amour sincère de leur salut, la pleine possibilité de salut pour eux, et la parfaite suffisance des secours qui leur sont donnés pour y parvenir. Voilà le système sur lequel vous dites : a Rien de tout cela ne fait le sujet de mes peines.... Je ne vois rien que de juste en tout cela.... Je ne trouve rien de si surprenant....» C'est là néanmoins tout ce que je demande; et je ne crois pas que vous puissiez trouver dans mes paroles un seul mot qui aille au delà de ce système. Que si par hasard il m'étoit échappé, contre mon intention, quelque terme qui parût aller plus loin, il faudroit le corriger pour le réduire à ces bornes précises. Encore une fois, tout se réduit à dire que Dieu aimant sincèrement tous les hommes, et voulant d'une volonté très-véritable leur salut, il veut néanmoins, par une prédilection ou volonté plus spéciale, le salut de certains hommes choisis. Tout se réduit à dire que, donnant aux uns des secours très-suffisants afin qu'ils aient la pleine possibilité du salut, et qu'ils soient sauvés s'ils veulent l'être, il va pour les autres jusqu'à leur prépar°.r des moyens de persuasion et de persévérance jusqu'à la fin, en sorte qnils veuillent très-certainement tout ce qu'il faut pour être sauvé. Voilà toute la doctrine de saint Augustin. Voilà, selon ce Père, le secours quo, qu'Adam n'avoit point reçu pour persévérer jusqu'à la fin de son temps d'épreuve, et qui est donné, dans l'état présent, à ceux qui sont prédestinés au royaume de Dieu. Hœc de his loquor, dit le saint docteur ^ qui prsedestinati sunt in regnum Dei. Cette prédestination est la grâce qui mène inévitablement et invinciblement la volonté de VJiomme à sa fin. C'est la grâce par laquelle nous sommes prédestinés: gratta qua , prœdestinati sumus. D'où vient qu'elle nous conduit inévitablement et' invinciblement à notre fin, saint Augustin en rend la raison par la prescience divine: quia Deus non fallitur, nec vincitur. Cette grâce n'est point la grâce intérieure actuelle, qui est donnée, ad singulos actus, à tous les hommes que Dieu aide; c'est une grâce spéciale qui est réservée aux seuls vrédestinés au royaume de Dieu. Hase de his
1. s. Aug. De dono persever., cap. xrv, n. 35, tom. X. î. De corrept. et grat.y cap. xni, n. 39, t. X.
loquor, qui prxdestinati sunt in regnum Dei. Entendez de la grâce intérieure et actuelle ce qui est dit de cette grâce, vous en dites toul ce qu'ont dit Luther et Calvin: car vous établissez une grâce si nécessitante, que la nécessité en est inévitable et invincible au libre arbitre. De plus, vous n'accordez cette grâce qu'aux prédestinés au royaume de Dieu. Voilà ce que vous ne pouvez point vous dispenser de dire, selon le texte de saint Augustin, du secours quo, si vous le prenez pour la grâce intérieure et actuelle. Mais entendez de la prédestination ce que saint Augustin dit du secours quo, tout est aplani. Alors il est vrai de dire que la prescience de Dieu ne peut point être trompée, et que la préparation des moyens de délivrance très-certaine qu'il donne aux élus ne peut être ni vaincue ni frustrée de son effet : Non fallitur, non vincitur Deus. Voilà Tunique but que saint Augustin s'est proposé dans ses quatre principaux livres contre les demipélagiens qui nioient la prédestination. Dès que vous admettez la prédilection purement gratuite des uns, sans préjudice de l'amour sincère et effectif pour tous les autres, vous admettez tout ce que saint Augustin a soutenu dans cette controverse. A Dieu ne plaise que je veuille jamais aller plus loin!
Pour la réprobation, on peut la considérer en deux manières : fOn peut la considérer comme purement négative, c'est-à-dire comme une pure et simple non-prédestination ; 2° on peut la regarder comme positive et absolue, c'est-à-dire comme une positive condamnation, et comme une absolue exclusion de la gloire céleste. Suivant la première notion, il est évident que la réprobation de tous les hommes qui sont appelés sans être élus précède tout démérite. En voici la preuve, tirée de l'aveu même que vous me faites. Vous avouez une prédilection purement gratuite, et un décret que cette prédilection forme en faveur d'un certain nombre d'hommes. Or, il est visible que la totalité des hommes ne peut pas être comprise dans ce décret spécial, et que cette prédilection ne peut pas embrasser tout le genre humain. La prédilection ne seroit plus une prédilection, mais elle seroit un amour général, si elle s'étendoit également sur tous les hommes. La volonté spéciale seroit confondue avec la volonté générale : l'élection n'auroit rien de plus particulier que la simple vocation : en un mot, il n'y auroit plus de secundum propositum, comme parle saint Augustin après saint Paul , supposé que tous les appelés fussent indifféremment compris dans le décret de l'élection. En ce cas, il n'y auroit qu'une volonté égale et ! indifférente de Dieu pour sauver tous les hommes; en sorte qu'ils I ne seroient distingués que par le démérite des uns et par le mérite I des autres. Ce seroit rejeter toute prédestination , comme les demii pélagiens, et nier un dogme que saint Augustin tire de saint Paul, en assurant qu'il est fondé sur une tradition prophétique et apostolique.
Il est vrai que quand saint Augustin parle à Simplicien de l'élection en tant qu'elle est la récompense du mérite, il dit que «l'élection ne précède point la justification, mais que la justification précède l'élection, parce que personne n'est élu qu'autant qu'il est déjà dififérent de
celui qui est rejeté'.» Il est vrai qu'il ajoute qu'il ne voit pas comment cette élection peut être faite « avant la création du monde, si ce n'est par la prescience. » Il est vrai que saint Prosper a parlé à peu près de même, et qu'il veut que la prescience des volontés futures des hommes ait dirigé l'élection divine. Mais il y a une grande différence entre l'élection qui sépare ceux qui méritent d'avec ceux qui déméritent, et la prédestination, qui, précédant tout mérite, prépare les mérites mêmes afin qu'ils assurent la délivrance ou gloire céleste. Pour cette prédestination, saint Augustin dit sans cesse qu'on n'en peut trouver aucune raison de la Dart des mérites ou démérites des hommes.
C'est sur cette prédilection purement gratuite, qu'il s'écrie après l'Apôtre: 0 profondeur , etc. C'est là-dessus qu'il cite les exemples des enfants auquel Dieu procure le baptême ou ne veut pas le procurer, Deo nolente^. C'est là -dessus qu'il propose aussi les exemples des hommes que Dieu se hâte d'enlever quand ils sont justes, pour prévenir leur chute prochaine, imminentem lapsum; ou qu'il laisse à la fragihté de leur libre arbitre, lorsqu'il prévoit qu'ils tomberont. Ces exemples, comme il le remarque, sont décisifs, et montrent une prédilection indépendante de tout mérite ou démérite futur. Voilà ce qui fait dire à saint Augustin, en parlant de tous les justes non prédestinés : a Ils n'ont jamais été tirés de la masse de perdition.... Ils n'étoient pas d'entre nous 3, » etc. Toutes ces expressions ne signifient point que ces hommes ne sont pas réellement justes pour un temps; car saint Augustin assure que dans ce temps-là ils sont tellement justes, que s'ils mouroient en cet état, ils recevroient sans doute la gloire céleste comme la récompense de leur justice. Ces expressions signifient donc, non pas qu'ils ne sont point tirés de la masse des enfants d'Adam condamnés à l'enfer pour le péché originel, mais seulement qu'ils ne sent point tirés de la masse générale de ceux qui, faute de prédestination , ne parviendront point à la gloire céleste, quoiqu'ils aient des secours très- suffisants pour y arriver s'ils le veulent. Tout se réduit à dire que les appelés ne sont pas élus, et qu'il n'y a que les seuls prédestinés qui entrent dans le décret de la prédestination. Ce n'est pas que les autres n'aient en leur faveur une volonté très-sincère et très-effective de Dieu, qui leur donne par des secours très-suffisants la pleine possibilité du salut; mais ils n'ont pas en leur faveur cette volonté spéciale et prédestinante qui prépare avec certitude les moyens de la délivrance des autres. En un mot , ces expressions signifient seulement que les hommes appelés sans être élus sont dans une espèce de réprobation purement négative, en ce qu'ils ne sont pas prédestinés. Mais comme cette prédestination ne prépare les moyens que par la simple prescience, et que la certitude de ces moyens vient, non de leur nature nécessi-
1. De div. quaest. ad Simvlic., lib. I, quaest. n, n. 5, 6, t. VI.
2. Epist. ccxïï, al. cvîi, ad Vitalem, cap. vi, n. 19, t. II. De corrcDt. et grat., cap. vm, n.i8, 19, t. X.
3. De corrept. et grat., cap. vn, n. 16, De dono persever., cap. vni, n. £9. tom. X.
tante, mais de rinfaillibilité avec laquelle Dieu prévoit que ces moyens feront vouloir le bien à ces hommes, il s'ensuit que ces hommes, en correspondant librement à ces grâces, rendront leur élection certaine^ ; parce qu'en effet leur élection, quoique très-infailliblement préparée par la prescience divine, ne s'accomplit en la façon prévue que par leur très-libre consentement. Il s'ensuit aussi que les appelés, nonobstant leur réprobation purement négative, c'est-à-dire quoiqu'ils soient non prédestinés, ont le salut néanmoins entièrement dans la main de leur conseil; en sorte que leur non-prédestination ne diminue en rien leur plein pouvoir d'être sauvés , et qu'ils ne sont exclus du salut que par le seul refus de leur libre arbitre , que Dieu prévoit simplement.
Pour la réprobation positive, elle est un juste jugement de condamnation, que Dieu ne prononce jamais que sur les démérites de l'homme qui a rejeté librement le salut, quoiqu'il fût dans ses mains. En ce sens, la réprobation est uniquement fondée sur la prévision de démérites. Dieu ne condamne jamais, comme dit saint Augustin^, les hommes qu'à cause qu'il a ne leur a pas ôté leur libre, arbitre, pour le bon ou mauvais usage duquel ils sont très-juslement jugés. Il condamne ceux qui se fraudent eux-mêmes du grand et souverain bien. » Il tourne sa puissance contre ceux qui ont méprisé sa miséricorde dans les dons de sa grâce.
Voilà, si je ne me trompe, mon cher père, le système dans lequel vous ne trouvez «aucun sujet de peine,... rien que de juste,... rien de si surprenant.,.. En voilà, dites-vous, plus qu'il n'en faut pour justifier la justice et la bonté de Dieu. « En suivant ce système, vous remplissez dans toute la rigueur de la lettre tout ce que saint Augustin a soutenu contre les demi-pélagiens. Il est facile de démontrer dans ses livres, d'un bout à l'autre, qu'il ne va jamais plus loin; et ce système bien compris, avec tous ses adoucissements, suffit pour justifier la justice et la honte de Dieu, comme vous le dites trèsbien.
Pour les prétendus disciples de saint Augustin, ils veulent que Dieu ne tire de la masse de perdition condamnée pour le péché originel, que les seuls prédestinés; qu'il n'y ait aucun autre secours médicinal dans l'état présent, que le seul secours quo, qui n'est point laissé au libre arbitre, qui ne peut être ni mérité ni perdu et auquel les volontés ne peuvent résister, parce qu'il n'y a point de plus grande nécessité que celle qui est inévitable et invincible. Ils veulent que tout homme, même juste, qui n'a pas ce secours quo précisément pour l'acte surnaturel commandé, dans le moment où le commandement le presse, ne puisse non plus s'empêcher de violer le commandement, selon la comparaison de saint Augustin', que a personne ne peut naviguer sans navire, parler sans voix, marcher sans pieds, et voir sans lumière.» Je ne m'étonne nullement que ceux qui sont attachés à un tel système ne puissent répondre rien d'intelligible aux libertins, ni même aux âmes
1. II Petr., I, 10. — 2. De spirit. et litt., cap. xxxni, n, 58. toin. X ^, De gest. pelag., cap. i, n. 3, t. X.
tentées de murmure et de désespoir. L'histoire très-curieuse et trèsremarquable que vous me racontez fait voir combien ils sont dans Timpuissance de justifier la justice et la honte de Dieu, et de dire avec saint Augustin: «Les commandements ne sont point tyranniques. » Une prédestination qui n'est qu'une prédilection pour les uns sans préjudice de l'amour très-sincère pour tous les autres, et laquelle se borne à ne donner pas aux uns la surabondance qu'elle prépare aux autres, sans diminuer rien de la parfaite suffisance à ceux-ci, laisse tout le genre humain avec le salut entre les mains de son propre conseil, en sorte que la perte d'un chacun d'eux ne vient que de son libre arbitre rebelle à la grâce : Perditio tua ex te, Israël K Leur non-prédestination ne leur a ôté rien d'effectif pour un très-parfait pouvoir de se sauver. Mais une prédestination qui ne prépare à aucun homme dans l'état présent que le seul secours quo, et qui ne le donne, au moins pour la persévérance finale qui est le coup décisif, qu'aux seuls prédestinés, laisse tout le reste des hommes, même des justes non élus, dans la même impuissance de persévérer dans ce moment décisif où tout homme se trouve de naviguer sans navire, de parler sans voix, de marcher sans pieds, et de voir sans lumière. Voilà une doctrine qui mène tout droit au désespoir, et par conséquent au libertinage le plus incorrigible. Pour remédier à ces maux, aUez dire à un homme que cette impuissance de faire le bien et de résister au mal est une juste punition du péché originel; il vous répondra que nul de ceux que Dieu punit ainsi ne peut ni ne doit résister à cette punition divine et inévitable. Dites-lui qu'il a la grâce pour l'acte surnaturel qui lui est commandé, il vous répondra : oc Si je l'ai, je ferai l'acte avec une nécessité inévitable et invincible: pourquoi craignez-vous que j'évite ce qui est invincible?» Représentez-lui que la grâce n'est point nécessitante , et que la concupiscence aussi ne l'est pas, quoique l'une détermine la volonté inévitablement et invinciblement au bien, comme l'autre la détermine au mal; il rira de cette subtilité puérile, qui e-st si indigne du profond sérieux d'une telle question. Il vous répondra avec moquerie et indignation : a Eh ! quelle nécessité peut être plus forte que celle qui prévient inévitablement, et qui détermine invinciblement ma volonté, tantôt au bien et tantôt au mal? N'avouez-vous pas vous-même qu'il est nécessaire que ma volonté suive toujours tout ce qui la délecte le plus? N'est-ce pas là ce que vous n'avez point de honte d'attribuer à saint Augustin? Ai-je besoin d'aucun autre principe pour m'autoriser dans une liberté épicurienne? » On n'a qu'à mettre d'un côté le plus grand docteur du parti, et de l'autre une personne qui n'a que le sens commun avec ce principe , dont elle se prévaudra en faveur de son libertinage; plus le docteur sera habile, plus il sera confondu, et honteux des réponses absurdes auxquelles il sera réduit.
Mais j'abuse de la patience d'un malade. Pardon, mon cher père Je suis avec vénération tout à vous sans réserve.