SUR LE MÊME SUJET
Je suis persuadé, mon révérend père, que nous sommes tellement d'accord sur le point essentiel, que les choses déjà accordées suffisent pour nous accorder sur celles dont nous ne convenons pas encore.
1° Vous admettez la prescience infaiDible de Dieu pour toutes nos volontés futures.
2° Vous admettez aussi sans peine une prédilection de Dieu pour un certain nombre d'hommes, sans préjudice de la dilection très-sincère en vertu de laquelle il donne à tous les autres des secours très-suffisants pour rendre leur salut possible. Voilà les deux points que vous m'accordez. Vous m'en demandez un troisième, que voici :
Vous voulez qu'un certain nombre de ces hommes, auxquels Dieu donne sans prédilection des secours suffisants, se sauvent par le secours de ces grâces si suffisantes qui leur rendent le salut si parfaitement possible, a Pourquoi, dites-vous, arriveroit-il que de tant d'hommes à qui il ne manque rien pour pouvoir se sauver, aucun ne se sauvât jamais ? et si le défaut de prédestination est un obstacle invincible à
leur salut, d'où vient que Dieu qui veut avec tant de bonté les sauver tous, ne veut pas lever cet obstacle ? jj Voici mes réponses, que je tire des deux propositions que vous m'accordez :
1° Je veux bien vous abandonner toute inégalité de secours entre les prédestinés et ceux qui ne le sont pas. Je veux bien supposer une grâce commune et égale pour tous les hommes, comme saint Augustin semble l'avoir bien voulu supposer en écrivant à Simplicien. Dans cette supposition, que je fais ici sans conséquence, la prédestination pourroit encore rester tout entière, puisque la prédestination, selon saint Augustin, ne consiste qu'en deux points, savoir, la prédilection et la prescience divine. Dans cette supposition, Dieu pourroit encore aimer quelques hommes plus que tous les autres, leur vouloir un plus grand bien, et vouloir s'assurer de les y faire parvenir. Dieu pourroit aussi se servir de sa prescience pour faire en sorte quune certaine grâce commune et égale pour tous persuadât ceux-ci , quoiqu'elle ne persuadât point les autres. Ainsi, dans cette supposition d'une grâce générale et égale donnée à tous dans les mêmes dispositions au dedans et les mêmes circonstances au dehors, je trouve encore la prédestination que je cherche, et qui ne consiste que dans la prédilection et dans la prescience. Vous m'avez accordé la prédilection sans préjudice de la dilection sincère. Vous m'avez accordé aussi la prescience infaillible. Vous ne pouvez donc plus rejeter la prédestination, que je borne à ces deux points. Dans cette supposition, la prédestination n'est ni un secours intérieur de grâce, ni une cause réelle qui influe dans le salut des hommes prédestinés. Sans la prédestination, un homme a tous les secours le* plus suffisants et la plus parfaite possibilité du salut. Le salut n'est pas plus prochainement possible au prédestiné qui se sauve, qu'au non prédestiné qui ne se sauve pas. La non-prédestination n'est la privation d'aucun secours réel de grâce, puisque nous supposons que les uns et les autres ont la même grâce générale, sans ombre de distinction. La différence de l'événement entre ces deux sortes d'hommes ne vient ni du principe de la prédilection de Dieu pour les uns, puisqu'on suppose que cette prédilection n'opère aucune inégalité de grâce entre eux, ni de la prescience, puisque ce n'est point la prescience qui fait que les hommes veulent ni le bien ni le mal, mais qu'au contraire c'est la détermination libre des volontés des hommes qui règle la prescience : en sorte que cette prescience, comme saint Augustin l'assure, n'influe pas plus sur nos volontés futures que le souvenir d'un particuher influe sur nos volontés passées. Dans cette supposition, que vous ne pouvez pas nier, puisqu'elle ne contient que les deux points que vous avez déjà accordés, voilà une prédestination tellement certaine, qu'aucun prédestiné ne périt, et qu'aucun non-prédestiné ne se sauve. Il faut donc que vous admettiez, comme moi, ce qui paroît faire une si grande difficulté.
2" Vous demandez d'où vient que nul de ces hommes qui ont le salut dans la main de leur conseil, et qui peuvent aussi prochainement que les prédestinés mêmes se sauver, puisqu'ils ont précisément la môme grâce, ne se sauvent pourtant jamais. Je vous réponds que ce
qui empêche leur salut n'est point leur non-prédestination. Avec cett non-prédestination ils ont une grâce entièrement égale à celle des prédestinés qui se sauvent; le défaut de prédilection ne les prive d'aucun secours réel. Quoiqu'ils soient moins aimés que les autres, ils ne sont pas moins secourus par la grâce. La prescience même, par laquelle Dieu voit leur infidélité en même temps que la fidélité des prédestinés, ne leur nuit en rien de réel; car cette prescience, comme je l'ai déjà remarqué, ne contribue en rien à leur infidélité; et c'est, au contraire, leur infidélité qui, étant future par leur seul libre arbitre, se présente à la prescience de Dieu. Les hommes non prédestinés ne manquent donc d'aucun secours réel que les prédestinés reçoivent; et il n'est pas permis de demander comment est-ce que Dieu veut sincèrement qu'ils se sauvent, puisqu'il les prive de la prédestination sans laquelle ils ne sauroient être sauvés. La prédestination ne consiste que dans deux choses jointes ensemble : l'une est une prédilection qui n'agit point sur les volontés et qui ne donne aucune grâce au-dessus de la générale; en un mot le salut n'est pas plus possible avec cette prédilection que sans elle, et sans elle le salut est aussi possible que quand on l'a. L'autre chose qui entre dans la prédestination est la prescience. Or la prescience ne donne rien au prédestiné, et ne prive de rien celui qui n'est pas prédestiné. Il est vrai que, sans cette prescience du salut futur dun homme, il est impossible que cet homme soit sauvé; mais ce n'est qu'une impossibilité purement conséquente : comme celle qui fait qu'il est impossible qu'une chose ne soit pas arrivée autrefois, quand je me souviens de l'avoir vue en son temps. Il ne faut donc que bien entendre la prédestination, et que la réduire aux deux seules choses dont elle est composée, pour conclure que la non prédestination ne rend nullement le salut impossible aux non prédestinés, et qu'elle ne leur diminue même en rien la possibilité du salut qui leur est commune avec les prédestinés. Vous n'avez qu'à dire de la prescience ce que vous dites de la prédestination, pour sentir combien votre objection est facile à résoudre. En un sens de nécessité purement conséquent, il est vrai de dire que nul homme ne peut être sauvé si son salut n'est pas prévu de Dieu comme futur : en voudriez-vous conclure que la prescience de la perte d'un grand nombre d'hommes rend leur salut impossible, et leur damnation nécessaire?
3° Allons plus loin et faisons une autre supposition , qui est de nous représenter Dieu voulant le salut de tous les hommes, d'une volonté égale et conditionnelle, sans en prédestiner aucun. Dans cette supposition, Dieu dit en lui-même : « Je les aime tous également : je leur donne à tous le même secours de grâce; je les sauverai tous, si tous y correspondent par leur hbre arbitre. Je les condamnerai tous, si tous y résistent par leur libre arbitre. Enfin si les uns y correspondent, et si les autres n'y correspondent pas, je récompenserai dans le ciel ceux qui se trouveront y avoir correspondu, et je punirai dans l'enfer ceux qui auront refusé d'y correspondre. » Dans cette supposition, il n'y auroit aucune prédestination, faute de prédilection pour les uns au-dessus des autres. Mais il resteroit une pure et simple prescience de la fidélité
future des uns et de l'infidélité future des autres. Je soutiens néanmoins que dans ce système toute Totre difficulté réelle resteroit, et qu'on pourroit faire encore votre objection. On pourroit dire : a D'où vient que Dieu n'a pas donné à tous un certain degré de grâce qu'il voit dans les trésors infinis de sa puissance, et avec lequel il prévoit, par sa prescience infaillible, qu'il assureroit le salut de tous les hommes sans exception? Il est impossible d'être sauvé sans la prescience de Dieu; nul ne peut être sauvé si Dieu ne prévoit qu'il le sera : pourquoi donc Dieu, qui veut sincèrement, dit-on, sauver tous les hommes, en laisset-il un si grand nombre dont le salut n'est pas compris dans sa prescience, et qui, par conséquent, ne peuvent pas être sauvés? a Vous ne pouvez pas désavouer, mon révérend père, que cet argument ne conserve encore toute sa force contre vous, après que vous aurez supprimé toute prédestination. Le salut de chaque homme est impossible, sans une prescience de la part de Dieu que cet homme sera sauvé. Ainsi, sans prescience comme sans prédestination, son salut ne peut jamais être futur. L'unique solution que vous puissiez donner à cette objection, c'est de dire que la simple prescience ne fait rien au salut, ni pour le procurer, ni pour Tempêcher : que la prescience présuppose, pour ainsi dire, son objet futur, sans contribuer à le rendre tel, et que la nécessité qui en résulte n'est que purement conséquente; mais qu'au contraire la prédestination est une volonté de Dieu qui décide , qui prépare, qui arrange, et sans l'arrangement de laquelle il est impossible que le salut d'aucun homme arrive jamais. Ma réponse se réduit à ce que j'ai déjà établi. La prédestination n'est qu'un composé de la prédilection et de la prescience. Nous avons déjà vu que la prédilection seule n'opère rien, ni comme cause efficiente sur la volonté , ni comme cause distributive de certaines grâces, puisque, suivant notre supposition, Dieu , nonobstant cette prédilection pour les uns, ne leur donne que la grâce précisément qu'il donne à tous les autres. Ce n'est donc pas la prédilection d'un tel homme qui assure son salut, puisqu'elle ne lui donne rien pour l'assurer plus qu'aux autres qui périssent ; mais c'est la prescience qui se joint à la prédilection pour lui assurer le salut de certains hommes. Toute la sûreté de l'événement futur vient de cette prescience. Or la prescience ne peut jamais produire qu'une nécessité purement conséquente , soit qu'elle se trouve jointe à une prédilection en faveur de quelques hommes, soit qu'elle se trouve sans prédilection. Il est donc évident que dans les deux systèmes, l'un de la prédestination, l'autre de la simple prescience sans prédestination, il n'y a jamais qu'une nécessité purement conséquente, qui n'ôte ni aux hommes qui se sauvent le pouvoir prochain de se perdre, ni à ceux qui se perdent le pouvoir prochain de se sauver. Vous convenez qu'il y a une prédilection outre la prescience. Vous êtes donc obligé, tout autant que moi, de répondre à l'objection, puisque vous n'admettez pas moins que moi les deux parties qui composent la prédestination. De plus, quand même vous voudriez supprimer la prédilection que vous admettez, et par conséquent anéantir toute prédestination, vous n'auriez pas moins besoin que moi de répondre à votre argument, puisque
ET LA PREDESTINATION. 177
c'est la prescience seule et non la prédilection qui fait toute la difficulté dont TOUS êtes en peine, savoir, celle de la certitude inévitable de l'événement futur. Je serai toujours en droit de répondre mot pour mot sur la prédestination tout ce que vous répondrez sur la prescience. Vous n'avez qu'à voir ce que saint Augustin dit des élus. Il les nomme sans cesse prœsciti, et il met toujours la certitude de leur salut dans l'infaillibilité de la prescience divine.
4° Vous voudriez au moins qu'il y eût un certain nombre d'hommes non prédestinés qui parvinssent au salut, afin qu'il parût par leur exemple qu'on peut se sauver et qu'on se sauve en effet sans prédestination ; alors vous seriez consolé par les non prédestinés qui peutêtre se sauveront. Ainsi vous mettriez trois classes d'hommes : les premiers seroient les saints prédestinés; les seconds, les saints non prédestinés; et les derniers, les non prédestinés qui périssent. Mais permettez-moi de vous représenter mes difficultés. ]° Où trouvez-vous ces saints non prédestinés ? En voyez-vous quelque trace dans la tradidition? Est-il permis d'avancer un système si nouveau et si inconnu aux anciens? Nova sunt quge dicitis, etc. 2° Ce tempérament ne lève point la difficulté : on reviendra toujours à vous dire que Dieu a prévu que les saints non prédestinés se sauveroient avec une telle grâce; qu'il a eu pour eux la bonne volonté de la leur donner précisément telle qu'il la prévoyoit convenable pour assurer leur salut; qu'il ne l'a point fait au hasard, d'une façon aveugle et indifférente: qu'il a prévu et qu'il a voulu que leur salut en fût la suite. On ne manquera pas d'ajouter que Dieu a vu de même la grâce précise qui auroit sauvé pareillement les autres hommes non prédestinés qui périssent, et qu'il n'a pas voulu la leur donner. Voilà, vous dira-t-on, la prescience et la prédilection qui, étant jointes ensemble, font une prédestination complète. Ainsi votre système rassemble les défauts et les inconvénients des deux extrémités opposées. D'un côté, on vous soutiendra que vos saints non prédestinés ont une prédestination véritable, puisqu'ils ont une prescience de Dieu, jointe à une bonne volonté spéciale de leur donner la grâce précise qu'il prévoit convenable pour les sauver : quomodo scit congruere, etc. C'est ce qui vous doit paroître dur à l'égard des autres hommes non prédestinés qui périssent par le refus d'une pareille grâce, sans laquelle il est impossible qu'ils soient jamais sauvés. D'un autre côté vous ne pouvez pas dire que certains hommes se sauvent étant privés de toute prédestination, sans énerver le dogme de la prédestination même. La traditition est toute contraire à cette nouveauté. Si certains hommes se sauvoient sans prédestination, Us se discerneroient eux-mêmes. En ce cas les plus grands saints, comme la sainte Vierge, saint Jean-Baptiste, les apôtres, etc., seroient discernés par une élection purement gratuite; mais les saints d'un ordre inférieur, qui se seroient sanctifiés sans prédestination, se seroient discernés eux-mêmes. Ils pourroient dire : a Quoique Dieu ne nous ait pas prédestinés comme ces saints privilégiés, nous n'avons pas laissé néanmoins de parvenir sans ce privilège à la même fin. v Ce système rassemble les inconvénients que vous sentez dans les deux autres.
FÉNELOIT. — m 12
eux-mêmes malcrr<5 i,,; i .,«1 ^ °^^ T P"^ oflert, se détermineront
pense. Ce ^est nuTllTn 1 P'^^"' '^^ '°"^^°°' ^^°^^^ °^«^ ^^^°°^- Wes Que Tonf Ho ^ ^ '^ P"°'®' "'^^^ ^ °^^ ^«^^a^es innombrables, que TOUS devez demander pourquoi est-ce qu'ils sont tous comme
d'accord pour ne vouloir pas ce qu'il ne tient qu'à eux de vouloir Pour
le prince, il les prévient, il les excite, il les exhorte, il leur donnP tous les secours dont ils ont un vrai besoin pour pouvoir remporter 1p prix qu'il leur promet : il ne tient nullement à lui ; il ne tient qu'à eux mais, étant pleinement libres de vouloir ou de ne vouloir pas ils chni' sissentde ne point vouloir. Le prince, qui est prophète, ne fait que" prévoir infailliblement leur mauvaise volonté future. Or il est évident que dès qu'il la voit par une prévoyance prophétique, on ne peut plus supposer queUe n'est pas future, puisque cette prévoyance ne peu pas être fautive. Ce seroit se contredire visiblement, et renverser sa propre supposition que de supposer d'un côté que le prince prophète vo t le refus futur de tous ces hommes, et que de supposer de l'autre côté que ce refus, infailliblement prévu, n'arrivera jamais pour une partie de ces gens-là. Il ne reste qu'à changer simplement les noms l^A^, ?■ . ^^ prescience infaillible de Dieu ce que vous êtes
toutfn': r '" ''''' i' '' .P"°^^ P^°P^^^- ^"« -^ d'une façon il ^"^t P^^ement spéculative ce que le libre arbitre de tous ces hommes décidera; comme mes yeux regardent un tableau que Te n'a pas fait ou comme je me souviens d'une action d'autrui, ou bien pour revendra notre comparaison, comme le prophète prévoit ine fau e e^u^
60 Quand Terh'''" '^ '' "^ ^^"^ ^"^^^^^^ P^^ ^-^^^ -^ o^- 6 Quand on embrasse dans toute son étendue le plan de la prédes-
mation il n'y a que deux points qui doivent nous étonner. Le p^rem er
est que Dieu qui aime sincèrement tous les hommes, pour le Ton-
duire à leur dernière fin, savoir leur salut, ne donne pasTtous ans
exception, ce qu'il donne aux seuls élus, savoir, une grâce qu'il voi
convenir pour assurer le salut de chacun d'eux : quomodo TJt cot
gruere etc. Dieu tient ces grâces dans les trésors de sa puissance il
sluvTs PlTT''' W'' '°""°^^-' ^°"^ ^- exception "ero 'en sauvés. Il ne veut pas les donner, quoiqu'il donne à tous des grâces
que S^eu t/f^pV- ne voudront pas se servir. Le second point est
Tol^lTJ "''' ^'-"^ purement gratuite les uns aux autres
Ces iâ.?. ' '°°^'^'? °^ assaisonnées : quomodo scAt congruere, etc.
mes Ion 'é TV"""]^'' '°"' "'^ °^^°^^ ^'^'^ ^^^ ^«"^' des hom-
^ontplL'de fSnï' '^^'' °' ^^°°^P^^ P^^^ ''''''' '^'^^^ donnent po nt plus de facilité : en un mot, je veux bien supposer qu'elles sont
stancrs":?^^^^ r °^ ' '^"^ ''^'' '- force' Vant'auxcirn.
stances extérieures et même quant à la tentation qii est à vaincre au dedans. Mais Dieu prévoit que cette même grâce, qui L a vouloir Jac^ ques par e seul choix de son libre arbitre ainsi prévu et aidé ne îera point vouloir Antoine par le choix de son libre arbT^re qui 'résistera librement à cet attrait et à ce secours. Dieu, en prévoyal/que cet e grâce sauvera l'un et ne sauvera pas l'autre, la donne égdemenfà tous
fjT "T ''°' ^^r '''°" ^^^ P^^°î* très-inégale. D'où vient que dLu aime plus l'un que l'autre par cet amour si gratuit et si prévenant?
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