‹ Œuvres choisies (volume 3)Chapitre 61 sur 139 · EXPOSITION DES DIVERS AMOURS DONT ON PEUT AIMER DIEU · texte numérisé non relu

EXPOSITION DES DIVERS AMOURS DONT ON PEUT AIMER DIEU

1. On peut aimer Dieu, non pour lui, mais pour les biens distingués de lui, qui dépendent de sa puissance, et qu'on espère en obtenir. Tel était l'amour des Juifs charnels, qui observaient la loi, pour être récompensés par la rosée du ciel et parla fertilité delà terre. Cet amour n'est ni chaste ni filial, mais purement servile. A parler exactement, ce n'est pas aimer Dieu; c'est s'aimer soi-même , et rechercher uniquement pour soi, non Dieu, mais ce aui vient de lui.

Z. On peut, quand on a la foi, n'avoir aucun degré de charité. On sait que Dieu est notre unique béatitude , c'est-à-dire le seul objet dont la vue peut nous rendre bienheureux. Si en cet état on aimoit Dieu comme le seul instrument propre à notre bonheur, et par l'impuissance de trouver notre bonheur en aucun autre objet; si on regardoit Dieu comme un moyen de félicité, qu'on rapporteroit uniquement à soi, comme fin dernière, cet amour seroit plutôt un amour de foi qu'un amour de Dieu : du moins il seroit contraire à l'ordre; car il rapporteroit Dieu, en le regardant comme objet ou instrument de notre félicité, à nous et à notre félicité propre. Quoique cet amour ne nous fît point chercher d'autre récompense que Dieu seul, il seroit néanmoins purement mercenaire et de pure concupiscence. L'âme, comme dit saint François de Sales ', qui n'aimeroit Dieu que pour l'amour d'elk-mêmef établissant la fin de Vamour qu'elle porte à Dieu en sa propre commor dite, hélas! elle commettroit uninfâme sacrilège.... Vdme qui n'aime Dieu que pour Vamour d'elle-même, elle s'aime comme elle devroit aimer Dieu; et elle aime Dieu comme elle devroit s'aimer elle-même. C'est comme qui diroit : L'amour que je me porte est la ^n pour la' quelle f aime Dieu; en sorte que Vamour de Dieu soit dépendant, subalterne, et inférieur à V amour-propre.... Ce qui est une impiété nonpareille.

3. On peut aimer Dieu d'un amour qu'on nomme d'espérance. Il n'est pas entièrement intéressé, car il est mélangé d'un commencement d'amour de Dieu pour lui-même. Mais le motif de notre propre intérêt est son motif principal et dominant. Saint François de Sales parle ainsi de cet amour ^ : Je ne dis pas toutefois qu'il revienne tellement à nous, qu'il nous fasse aimer Dieu seulement pour Vamour de nous.... Il y a bien de la différence entre cette parole, T aime Dieu pour le bien que j'en attends, et celle-ci : Je n'aime Dieu que pour le bien que j'en attends. Cet amour d'espérance est nommé tel, parce que le motif de l'intérêt propre y est encore dominant : c'est un commencement de conversion à Dieu; mais ce n'est pas encore la véritable justice. C'est de cet amour d'espérance dont saint François de Sales a parlé ainsi * : Le souverain amour n'est qu'en la charité; mais en Vespérance Vamour est imparfait, parce qu'il ne tend pas en la bonté infinie, entant qu'elle est telle en elle-même, ains en tant qu'elle nous est telle.... Quoique en vérité nul par ce seul amour ne puisse ni observer les commandements de Dieu, ni avoir la vie éternelle.

4. Il y a un amour de charité qui est encore mélangé de qiielque reste d'intérêt propre, mais qui est le véritable amour justifiant, parce que le motif désintéressé y domine. C'est celui dont saint François de Sales parle dans l'endroit ci-dessus rapporté : Le souverain amour n'est qu'en la charité. Cet amour cherche Dieu pour lui-même , et le préfère à tout sans aucune exception.

Ce n'est que par cette préférence qu'il est capable de nous justifier. n ne préfère pas moins Dieu et sa gloire à nous et à nos intérêts qu'à

i. Amour de Dieu, liv. n, chap. xvn. — 2. Ibid. — 3. Ibid.

toutes les créatures qui sont hors de nous. En voici la raison • c'est que nous ne sommes pas moins des créatures viles et indignes d'entrer en comparaison avec Dieu, que le reste des êtres créés. Dieu, qui ne nous a pas faits pour les autres créatures , ne nous a point faits non plus pour nous-mêmes, mais pour lui seul-

Il n'est pas moins jaloux de nous que des autres objets extérieurs que nous pouvons aimer. A proprement parler, l'unique chose dont il est jaloux en nous, c'est nous-mêmes; car il voit clairement que c'est nous-mêmes que nous soiiimes tentés d'aimer dans la jouissance de tous les objets extérieurs, il est incapable de se tromper dans sa jalousie. C'est l'amour de nous-mêmes auquel se réduisent toutes nos afifections. Tout ce qui ne vient pas du principe de la charité, comme saint Augustin le dit si souvent . vient de la cupidité. Ainsi c'est cet amour, unique racine de tous les vices, que la jalousie de Dieu attaque précisément en nous. Tandis que nous n'avons encore qu'un amour d'espérance, où l'intérêt propre domine sur l'intérêt de la gloire de Dieu, une âme n'est point encore juste. Mais quand l'amour désintéressé ou de charité commence à prévaloir sur le motif de l'intérêt propre, alors l'âme qui aime Dieu est véritablement aimée de lui. Cette charité véritable n'est pourtant pas encore toute pure, c'est-à-dire sans aucun mélange : mais l'amour de charité prévalant sur le motif intéressé de l'espérance, on nomme cet état un état de charité. L'àme aime alors Dieu pour lui et pour soi; mais en sorte qu'elle aime principalement la gloire de Dieu, et qu'elle n'y cherche son bonheur propre que comme un moyen qu'elle rapporte et qu'elle subordonne à la fin dernière, qui est la gloire de son Créateur. Il n'est pas nécessaire que cette préférence de Dieu et de sa gloire à nous et à nos intérêts soit toujours explicite dans l'âme juste. La foi nous assure que la gloire de Dieu et notre félicité sont inséparables. Il suffit que cette préférence si juste et si nécessaire soit réelle, mais implicite, pour les occasions communes de la vie. Il n'est nécessaire qu'elle devienne explicite que dans les occasions extraordinaires, où Dieu voudroit nous éprouver pour nous purifier. Alors il nous donneroit, à proportion de l'épreuve, la lumière et le courage pour la porter, et pour développer dans nos cœurs cette préférence. Hors de là, il seroit dangereux de la chercher scrupuleusement dans le fond de nos cœurs.

5. On peut aimer Dieu d'un amour qui est une charité pure, et sans aucun mélange du motif de l'intérêt propre. Alors on aime Dieu au milieu des peines, de manière qu'on ne l'aimeroit pas davantage, quand même il combleroit l'âme de consolation. Ni la crainte des châtiments, ni le désir des récompenses, n'ont plus de part à cet amour. On n'aime plus Dieu, ni pour le mérite, ni pour la perfection, ni pour le bonheur qu'on doit trouver en l'aimant. On l'aimeroit autant, quand même, par supposition impossible, il devroit ignorer qu'on l'aime, ou qu'il voudroit rendre éternellement malheureux ceux qui l'auroient aimé. On l'aime néanmoins comme souveraine et infaillible béatitude de ceux qui lui sont fidèles; on l'aime comme notre bien personnel, comme notre récompense promise, comme notre tout. Mais on ne l'aime plus

par ce motif précis de notre bonheur et de notre récompense propre. C'est ce que saint François de Sales a exprimé avec la plus exacte précision, par ces paroles * : C'est chose bien diverse de dire: J'aime Dieu pour moi, et de dire : J'aime Dieu pour Vamour de moi.... Vune est une sainte affection de réponse.... Vautre est une impiété^ etc. Il parle encore ainsi aiUeurs: La pureté de Vamour consiste à ne vouloir rien pour soi; à n^ envisager que le bon plaisir de Dieu, pour lequel on seroit prêt à préférer les peines étemelles à la gloire. L'âme désintéressée dans la pure charité attend, désire, espère Dieu, comme son bien, comme sa récompense, comme ce qui lui est promis, et qui est tout pour elle. Elle le veut pour soi, mais non pour l'amour de soi. Elle le veut pour soi, afin de se conformer au bon plaisir de Dieu, qui le veut pour elle. Mais elle ne le veut point pour l'amour de soi, parce que ce n'est plus le motif de son propre intérêt qui l'excite.

Tel e5t le pur et parfait amour, qui fait les mêmes actes de toutes les mêmes vertus que l'amour mélangé; avec cette unique différence, qu'il chasse la crainte aussi bien que toutes les inquiétudes , et qu'il est même exempt des empressements de l'amour intéressé.

Au reste, je déclare que, pour éviter toute équivoque dans une matière où il est si dangereux d'en faire , et si difficile de n'en faire aucune, j'observerai toujours exactement les noms que je vais donner à ces cinq sortes d'amour, pour les mieux distinguer.

1° L'amour des Juifs charnels, pour les dons de Dieu distingués de lui, et non pour lui-même, peut être nommé l'amour purement servile. Mais comme nous n'aurons aucun besoin d'en parler, je n'en dirai rien dans cet ouvrage.

2° L'amour par lequel l'on n'aime Dieu que comme le moyen ou l'instrument unique de félicité, que l'on rapporte absolument à soi, comme fin dernière, peut être nommé l'amour de pure concupiscence.

3° L'amour dans lequel le motif de notre propre bonheur prévaut encore sur celui de la gloire de Dieu est nommé l'amour d'espérance.

4° L'amour où la charité est encore mélangée d'un motif d'intérêt propre, rapporté et subordonné au motif principal et à la fin dernière, qui est la pure gloire de Dieu, devroit être nommé l'amour de charité mélangée. Mais comme nous aurons besoin à tout moment d'opposer cet amour à celui qu'on appelle pur ou entièrement désintéressé, je serai obligé de donner à cet amour mélangé le nom d'amour intéressé, parce qu'en effet il est encore mélangé d'un reste d'intérêt propre, quoiqu'il soit un amour de préférence de Dieu à soi.

5° L'amour pour Dieu seul, considéré en lui-même et sans aucun mélange de motif intéressé, ni de crainte, ni d'espérance, est le pur amour, ou la parfaite charité.

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