PREMIÈRE PARTIE
plus souples, qui augmente d'une manière incroyable, dans les périls soudains, la force, l'agilité, la vitesse et les ruses, pour fuir l'objet qui le menace de sa perte. Il n'est pas question ici de savoir si les bêtes ont de la connoissance : je ne prétends entrer en aucune question de philosophie. Les mouvements dont je parle sont entièrement indélibérés, même dans la machine de l'homme. Si un homme qui danse sur la corde raisonnoit sur les règles de l'équilibre, son raisonnement lui feroit perdre l'équilibre qu'il garde merveilleusement sans raisonner, et sa raison ne lui serviroit qu'à tomber par terre. Il en est de même des bêtes. Dites, si vous voulez, qu'elles raisonnent comme les hommes : en le disant, vous n'afFoiblissez en rien ma preuve. Leur raisonnement ne peut jamais servir à expliquer les mouvements que nous admirons le plus en elles. Dira-t-on qu'elles savent les plus fines règles de la mécanique, qu'elles observent avec une justesse si parfaite quand il est question de courir, de sauter, de nager, de se cacher, de se repher, de dérober leur piste aux chiens, ou de se servir de la partie la plus forte de leur corps pour se défendre? Dira-t-on qu'elles savent naturellement les mathématiques, que les hommes ignorent? Osera-t-on dire qu'elles font avec délibération et avec science tous ces mouvements si impétueux et si justes, que les hommes même font sans étude et sans y penser? Leur donnera-t-on de la raison dans ces mouvements mêmes, où il est certain que l'homme n'en a pas?
C'est l'instinct, dira-t-on, qui conduit les bêtes. Je le veux; c'est en effet un instinct; mais cet instinct est une sagacité et une dextérité admirable, non dans la bête, qui ne raisonne ni ne peut avoir le loisir de raisonner, mais dans la sagesse supérieure qui la conduit. Cet instinct ou cette sage«.3e qui pense et veille pour la bête, dans les choses indélibérées où elle ^q pourroit ni veiller ni penser, quand même eUe seroit aussi raisonnable que nous, ne peut être que la sagesse de l'ouvrier qui a fait cette machine. Qu'on ne parle donc plus d'instinct ni de nature : ces noms ne sont que de beaux noms dans la bouche de ceux qui les prononcent. Il y a, dans ce qu'ils appellent nature et instinct, un art et une industrie supérieure, dont l'invention humaine n'est que l'ombre. Ce qui est indubitable, c'est qu'il y a, dans les bêtes, un nombre prodigieux de mouvements entièrement indélibérés, qui sont exécutés selon les plus fines règles de la mécanique. C'est la machine seule qui suit ces règles. Voilà le fait indépendant de toute philosophie; et le fait seul décide.
Que penseroit-on d'une montre qui fuiroit à propos, qui se replieroit, se défendroit, et échapperoit , pour se conserver, quand on voudroit h rompre? IS'admireroit-on pas l'art de l'ouvrier? Croiroit-on que les ressorts de cette montre se seroient formés, proportionnés, arrangés et unis par un pur hasard ? Croiroit-on avoir expliqué nettement ces opérations si industrieuses, en parlant de l'instinct et de la nature de cette montre, qui marqueroit précisément les heures à son maître, et qui échapperoit à ceux qui voudroient briser ses ressorts?
2° Qu'y a-t-il de plus beau qu'une machine qui se répare et se renouvelle sans cesse elle-même? L'animal , borné diir.s so:> lufces,
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s'épuise bientôt par le travail; mais plus il travaille , plus il se sentpressé de se dédommager de son travail par une abondante nourriture. Les aliments lui rendent chaque jour la force qu'il a perdue. Il met au dedans de son corps une substance étrangère, qui devient la sienne rar une espèce de métamorphose. D'abord elle est broyée, et se change en une espèce de liqueur ; puis elle se purifie, comme si on la passoit par un tamis pour en séparer tout ce qui est trop grossier; ensuite eUe parvient au centre ou foyer des esprits, où elle se subtilise et devient du san^ • enfin elle coule et s'insinue par des rameaux innombrables, pour arroser tous les membres; elle se filtre dans les chairs, eUe devient chair elle-même; et tant d'aliments, de figures et de couleurs si différentes ne sont plus qu'une même chair. L'aliment, qui étoit un corps inanimé, entretient la vie de l'animal, et devient l'animal même. Les parties qui le composoient autrefois se sont exhalées par une insensible et continuelle transpiration. Ce qui étoit, il y a quatre ans, un tel cheval, n'est plus que de Tair ou du fumier. Ce qui é toit alors du foin et de l'avoine, est devenu ce même cheval si fier et si vigoureux • du moins il passe pour le même cheval, malgré ce changement insensible de sa substance.
A la nourriture se joint le sommeil. L'animal interrompt non-seulement tous les mouvements extérieurs, mais encore toutes les principales opérations du dedans qui pourroient agiter et dissiper trop lea esprits II ne lui reste que la respiration et la digestion : c est-a-dire aue tout mouvement qui userait ses forces est suspendu et que tout mouvement propre à les renouveler s'exerce seul et librement. Ce repos, qui est une espèce d'enchantement, revient toutes les nuits pendant que les ténèbres empêchent le travail. Qui est-ce qui a inventé cette suspension? Qui est-ce qui a si bien choisi les opérations qm doivent continuer, et qui est-ce qui a exclu, avec un si juste discernement, toutes celles qui ont besoin d'être interrompues? Le lendemain, toute les fatigues passées sont comme anéanties. L'animal r a vaille comme s'il n'avait jamais travaillé; et il a une vivacité ^\^^^fl^ un travail nouveau. Par ce renouveUement, les nerfs sont toujours pleins d'esprits; les chairs sont souples; la peau demeure entière, &eUe^dût ce semble, s'user. Le corps vivant de l'animal use Mentit les corp's inanimés, même les plus solides, qui sont autour de lui- et il ne s^ise point. La peau d'un cheval use plusieurs selles La chair d'un enfant, quoique si tendre et si délicate use beaucoup dhabUs^endant qu'elle se fortifie tous les jours. Si ce renouvellement é 0 parfait, ce seroit l'immortalité et le don d'une jeunesse éternelle. Ma comm ce renouvellement n'est qu'imparfait, l'a-mal perd insensiblement ses forces et vieillit, parce que tout ce qui est créé doit porter la marque du néant d'où il est sorti, et avoir une hn.
3° Qu'y a-t-il de plus admirable que la multiplication des animaux? Regardez les individus; nul animal n'est immortel : tout viei lit tout passe, tout disparoît, tout est anéanti. Regardez les espèces : tout subsiste, tout est permanent et immuable dans une ^^^^^^^J^^^e conUnuelie. Depuis qu'il y a sur la terre des hommes soigneux de conserver
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la mémoire des faits, on n'a vu ni lion, ni tigre, ni sanglier, ni ours, se former par hasard dans les antres ou dans les forêts. On ne voit point aussi de productions fortuites de chiens ou de chats ; les bœufs et les moutons ne naissent jamais d'eux-mêmes, dans les étables et dans les pâturages. Chacun de ces animaux doit sa naissance à un certain mâle et à une certaine femelle de son espèce. Toutes ces différentes espèces se conservent à peu près de même dans tous les siècles. On ne voit point que depuis trois mille ans aucune soit périe; on ne voit point aussi qu'aucune se multiplie avec un excès incommode pour tes autres. Si les espèces des ours, des lions et des tigres se multiplioient à un certain point, ils détruiroient les espèces des cerfs, des daims, des moutons, des chèvres et des bœufs; ils prévaudroient même sur le genre humain et dépeupleroient la terre. Qui est-ce qui tient la mesure si juste pour n'éteindre jamais ces espèces, et pour ne les laisser jamais trop multiplier?
Mais enfin cette propagation continuelle de chaque espèce est une merveille à laquelle nous sommes trop accoutumés. Que penseroit-on d'un horloger, s'il savoit faire des montres qui d'elles-mêmes en produisent d'autres à l'infini, en sorte que deux premières montres fussent suffisantes pour multiplier et perpétuer l'espèce sur toute la terre? Que diroit-on d'un architecte, s'il avoit l'art de faire des maisons qui en fissent d'autres, pour renouveler l'habitation des hommes, avant qu'elles fussent prêtes à tomber en ruine? Voilà ce qu'on voit parmi les animaux. Ils ne sont , si vous le voulez^ que de pures machines comme les montres; mais enfin l'auteur de ces machines a mis en elles de quoi se reproduire à l'infini par l'assemblage des deux sexes. Dites, tant qu'il vous plaira, que cette génération d'animaux se fait par des moules, ou par une configuration expresse de chaque individu. Lequel des deux qu'il vous plaise de dire, vous n'épargnez rien, et l'art de l'ouvrier n'en éclate pas moins. Si vous supposez qu'à chaque génération l'individu reçoit, sans aucun moule, une configuration faite exprès, je demande qui est-ce qui conduit la configuration d'une machine si composée, et où éclate une si grande industrie. Si, au contraire, pour n'y reconnoître aucun art, vous supposez que les moules déterminent tout, je remonte à ces moules mêmes. Qui est-ce qui les a préparés ? Ils sont encore bien plus étonnants que les machines qu'on en veut faire éclore.
Quoi ! on s'imagine des moules dans les animaux qui vivoient il y a quatre mille ans, et on assurera qu'ils étoient tellement renfermés les uns dans les autres à l'infini, qu'il y en a eu pour toutes les générations de ces quatre mille années, et qu'il y en a encore de préparés pour la formation de tous les animaux qui continueront l'espèce dans îa suite de tous les siècles? Ces moules, qui ont toute la forme de ranimai, ont déjà, comme je viens de le remarquer, par leur configuration, autant de difficulté à être expliqués que les animaux mêmes : mais ils ont d'ailleurs des merveilles bien plus inexplicables. Au moins la configuration de chaque animal, en particulier, ne demande-t-elle qu'autant d'art et de puissance qu'il en faut pour exécuter tous les
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ressoits qui composent cette machine. Mais qu'on suppose les moules : 1° Il faut dire que chaque moule contient en petit, avec une délicatesse inconcevable, tous les ressorts de la machine même : or, il y a plus d'industrie à faire un ouvrage si composé en si petit volume, qu à le faire plus en grand. 2° Il faut dire que chaque moule, qui est un mdividu préparé pour une première génération, renferme distinctement, au dedans de soi, d'autres moules contenus les uns dans les autres à l'infini pour toutes les générations possibles dans la suite de tous les siècles.' Qu'y a-t-il de plus industrieux et de plus étonnant, en matière d'art que cette préparation d'un nombre infini d'individus, tous formés par avance dans un seul, dont ils doivent éclore? Les moules ne servent donc de rien pour expliquer les générations d'animaux, sans avoir besoin d'y reconnoître aucun art : au contraire, les moules montreroient un plus grand artifice et une plus étonnante composition.
Ce qu'il y a de manifeste et d'incontestable, indépendamment de tous les divers svstèmes de philosophes , c'est que le concours fortuit des atomes ne produit jamais sans génération, en aucun endroit de la terre, ni lions, ni tigres, ni ours, ni éléphants, ni cerfs, m bœufs, ni moutons, ni chats, ni chiens, ni chevaux : ils ne sont jamais produits que par l'accouplement de leurs semblables. Les deux animaux qui en produisent un troisième ne sont point les véritables auteurs de l'art qui éclate dans la composition de l'animal engendré par eux. Loin d'avoir l'industrie de l'exécuter, ils ne savent pas même comment est composé l'omTage qui résulte de leur génération ; ils n'en connoissent aucun ressort particulier : ils n'ont été que des instruments aveugles et involontaires, appliqués à l'exécution d'un art merveiUeux qui leur est absolument étranger et inconnu. D'où vient-il, cet art si merveilleux qui n'est point le leur ? Quelle puissance et quelle industrie sait employer, pour des ouvrages d'un dessin si ingénieux, des instruments si incapables de savoir ce qu'ils font, ni d'en avoir aucune vue? Il est inutile de supposer que les bêtes ont de la connoissance. Donnezleur-en tant qu'il vous plaira dans les autres choses ; du moins il faut avouer qu'elles n'ont, dans la génération, aucune part à l'industrie qui éclate dans la composition des animaux qu'elles produisent.
Allons même plus loin, et supposons tout ce qu'on raconte de plus étonnant de l'industrie des animaux. Admirons, tant qu'on le voudra, la certitude avec laquelle un chien s'élance dans le troisième chemin, dès qu'il a senti que la bête qu'il poursuit n'a laissé aucune odeur dam les deux premiers. Admirons la biche qui jette, dit-on, loin d'elle son petit faon dans quelque lieu caché , afin que les chiens ne puissent le découvrir par la senteur de sa piste. Admirons jusqu'à l'araignée, qui tend, par ses filets, des pièges subtils aux moucherons pour les enlacer, et pour les surprendre avant qu'ils puissent se débarrasser. Admirons fincore, s'il le faut, le héron, qui met, dit-on, sa tête sous son aile pour cacher dans ses plumes son bec, dont il veut percer l'estomac de l'oiseau de proie qui fond sur lui. Supposons tous ces faits merveiUeux : la nature entière est pleine de ces prodiges. Mais qu'en faut-il conclure sérieusement? Si on n'y prend bien garde, ils prouveront trop. Dirons-